Nos vies de Marie-Hélène Lafon

NOS VIES

Résumé

Le Franprix de la rue du Rendez-Vous, à Paris. Une femme, que l’on devine solitaire, regarde et imagine. Gordana, la caissière. L’homme encore jeune qui s’obstine à venir chaque vendredi matin…

Mon avis

Deux volets qui s’entrouvent…… De l’ombre à la lumière, une femme se dévoile……

La narratrice, Jeanne Santoire, retraitée de 63 ans, croise dans le Franprix de son quartier des hommes et des femmes mais elle s’attache plus particulièrement à la caissière de la caisse 4 du Franprix de la rue du Rendez-vous, tiens tiens, Gordana, jeune femme de 30 ans, blonde, et Horacio, un homme d’une quarantaine d’années, sombre et silencieux qui passe comme Jeanne toujours à la caisse de Gordana.

Au fil des passages en caisse, Jeanne se met à imaginer leurs vies, à tous les deux, par ennui, par solitude, pour combler le vide de sa propre vie. Mais à travers les vies qu’elle leur imagine, elle revoit et raconte également la sienne : sa famille, ses amours, et surtout sa grand-mère Lucie avec qui elle avait une vraie complicité mais aujourd’hui disparue.

Personne ne pouvait savoir ce qu’il y avait de l’autre côté de la première mort de grand-mère Lucie. J’étudiais le latin, je pensais que la lumière était réfugiée toute dans son prénom, et dans une poignée de mots qui lui allaient bien, lucide, luciole. J’ai appris à regarder pour elle et à me souvenir pour faire moisson et brassées, et tout réinventer. Je n’ai jamais perdu la main, en plus de quarante ans. (p19)

Car parler d’elle, ce n’est pas l’habitude de Jeanne, c’est une femme repliée sur elle-même, qui ne s’épanche pas, qui ne se plaint pas, qui ne se livre pas même auprès des siens, mais elle a une vie riche d’observations, d’élucubrations, une créatrice de vies quelque part (comme un écrivain le fait) : un visage, une attitude, un geste, une voix, une allure et voilà que l’histoire de chacun commence à se construire.

Je vois l’homme chaque vendredi matin, il est là, il ne manque pas, il est sûr, je le vois et je pense qu’il est comme un olivier brassé de vent fou ; il plie et ploie et tient, a tenu, tiendra. (p43)

Les routines que nous avons tous, plus ou moins, tous les jours les mêmes rites, les mêmes rencontres, les mêmes habitudes

Il y a de la douceur dans les routines qui font passer le temps, les douleurs, et la vie ; les gestes du matin, par exemple, les premiers au sortir du lit, la radio en sourdine la ceinture du peignoir le rond bleu du gaz sous la casserole le capiton usé des pantoufles les cheveux que l’on démêle avec les doigts, les gestes du matin font entrer dans les jours, ils ordonnent le monde , ils manquent si quelque chose les empêche, on est démangé, et ils sont plus que tous les autres difficiles à partager. (p69)

Les personnes qui partagent son existence ont d’autant plus d’importance qu’elles sont peu nombreuses. Sa vie c’est une routine, même son ancienne profession s’y plie : comptable, les chiffres, toujours les mêmes, immuables. Solitude des villes, indifférence, Jeanne partage les confidences  d’une voisine, une douceur avec elle, mais le temps est là et ne dure pas car tout est appelé à partir, à disparaître.

Hier ma voisine du quatrième est morte. Il y a comme ça des périodes où les plaques tectoniques de nos vies se mettent en mouvement, où les coutures des jours craquent, où l’ordinaire sort de ses gonds ; ensuite le décor se recompose et on continue.(p58)

L’auteure nous fait partager la minutie de ses observations, en délicatesse, sans voyeurisme ni complaisance,  de toutes ces vies qui nous entourent, que l’on pense parfois si différentes mais pourtant si semblables parfois à la nôtre. Elle évoque certains sujets comme le racisme, la différence, le handicap, la non-maternité, la souffrance, la famille, toujours calmement, doucement mais fermement comme éléments de nos vies et l’on s’y retrouve parfois. C’est un roman intimiste, une déambulation entre imaginaire et réalité.

Il nous est à tous arriver, au détour de quelques mots d’une conversation entendue à une terrasse, dans la rue, d’une file d’attente etc…. d’imaginer qui étaient ces personnes, qu’elles étaient leurs vies, on imagine leur monde, leur vie. Ici c’est fait avec soin, délicatesse, entremêlant vie de la narratrice et vies inventées, tout doucement, et peu à peu, Jeanne se dévoile car elle est en fin de compte le vrai sujet du récit. Au fur et à mesure de ses scénarios c’est le voile de sa vie personnelle qui se lève, pudiquement, car elle aussi a eu une vie, des mystères, des questions sans réponse, avant et peut être encore maintenant et après.

C’est autre chose que l’amour, c’est plus souple, plus confiant, c’est fluide et ça enveloppe sans embarrasser, ça n’empêche ni le vertige, ni la solitude ; c’est une question de place à inventer. (p118)

Jolie écriture, sensible, précise,  récit composé d’un seul tenant, imprégné parfois d’expressions de sa région natale, avec le soucis du rythme. Mêlant souvenirs personnels (comme lors d’une émission de LGL : « Après 50 ans le corps dévisse » Pierre Ubac), qui résume assez bien ce que ressent Jeanne depuis qu’elle est en retraite, une photographie de notre époque et de notre société où l’on se cotoie mais on se connaît peu, de l’anonymat des grandes villes.

Livre lu dans le cadre du Jury du Prix du Roman France Télévisions 2018

Ma note : ♥♥♥♥

Ciao

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