Les Rêveurs de Isabelle Carré

LES REVEURS

Résumé

Quand l’enfance a pour décor les années 70, tout semble possible. Mais pour cette famille de rêveurs un peu déglinguée, formidablement touchante, le chemin de la liberté est périlleux. Isabelle Carré dit les couleurs acidulées de l’époque, la découverte du monde compliqué des adultes, leurs douloureuses métamorphoses, la force et la fragilité d’une jeune fille que le théâtre va révéler à elle-même.

Mon avis

On connaît Isabelle Carré pour sa carrière d’actrice mais derrière cette profession publique qui est-elle vraiment ? Souvent qualifiée de lumineuse et discrète, intellectuelle parfois et avec l’écriture de ce roman, en grande partie autobiographique, elle nous lève le voile sur son enfance et en l’évoquant on découvre une jeune femme fragile et forte à la fois, avec les traces que laissent une éducation assez libre, dans un milieu « artiste » sans vrais repères ni références, coincée entre deux  parents plus intéressés par leur vie que par leur progéniture.

Je m’exerçais à trouver d’autres vies à ne plus avoir peur de la mienne.(p140)

1969 : sa mère, secrétaire,  issue d’une famille d’aristocrates, possédant château, sens de l’honneur et du nom, sera exilée en banlieue pour éviter le scandale d’une grossesse hors mariage, fera la rencontre du père, issu d’une classe ouvrière,  qui acceptera de l’épouser et de reconnaître l’enfant. Suivrons Isabelle et un autre garçon. Tout ce petit monde vit dans un univers coloré dans tous les sens du terme : les enfants, souvent livrés à eux-mêmes, sans cadre, sans référence, leurs parents étant plus préoccupés par leurs propres vies que par celles de leur progéniture qui frôlera parfois la catastrophe.

Ma mère ne me voit pas, elle ne me sauvera d’aucun danger, elle n’est pas vraiment là, elle ne fait que passer, elle est déjà passée. Elle s’en va. (p12)

Le père, designer, se révélera homosexuel, et deux frères.

Les enfants s’ennuient. les parents, sans doute, aussi. Mais impossible de lire sur leurs visages, ils sont loin, ailleurs, dans une autre vie, inaccessible et compliquée. (p120)

Après une tentative de suicide à 14 ans, Isabelle fera la rencontre de sa vie, le théâtre, qui la sauvera sûrement, elle prendra un studio pour y vivre seule et tenter de se construire une vie. Elle se protège, elle se construit et elle rêve :

J’ai bien fait, me dis-je, je suis vraiment en sécurité ici, tout danger est écarté ! Même celui d’être heureux.(p149)

Qui devient-on quand on sert d’intermédiaire entre ses parents, que l’on doit régler les conflits, les protéger et surtout vivre, vivre, vivre à tout prix !

J’en ai tellement entendu, que les mots et les images se sont gravés en moi. J’ai vieilli d’un seul coup et suis redevenue en même temps une petite fille, celle qui réclame sa part, sa part légitime : qu’on s’occupe d’elle comme on devrait s’occuper d’un enfants. A force de réclamer un dû qui ne viendrait jamais, la vieille dame et la petite fille se sont mêlées l’une à l’autre pour grandir, jusqu’à ce qu’on ne puisse plus les distinguer.(p165)

La famille finira par se disloquer mais restera malgré tout unie, traversant les épreuves : le départ du frère aîné, le couple à 3 de son père

Je repense à ce trio, à elle, sacrifiée pour qu’un reste d’amour dure, encore un peu, entre ces hommes qui avaient tant de mal à vivre sereinement le fait d’être ensemble. (p185)

 son coming out, son mariage gay, l’arrivée du sida, son incarcération,  etc… sa mère errant, vivant comme une ombre etc….

Isabelle Carré trouvera dans son métier le cadre utile à sa construction, sa bouée de sauvetage

Je serai cadrée par le chef opérateur ou le cadreur en personne, et même si cela peut sembler étrange, je trouverai tous ces cadres nécessaires et effectivement rassurants. (p224)

C’est un récit courageux et lucide sur une enfance hors norme, qui aurait pu la détruire, encore présente. Il y a au fil des mots un regard indulgent et d’intimité avec la petite fille    et l’adolescente qu’elle était, la femme qu’elle est devenue, ses fragilités, sa force également. C’est écrit avec le coeur, simplement, honnêtement,  c’est comme un défouloir mais d’une rare poésie, sans animosité, sans revanche à prendre. Un constat. Elle nous livre ses souvenirs sans amertume, avec la douceur qu’on lui connaît, comme un témoignage d’une famille, d’une époque.

Je continuerai comme ça, comme nous le faisons tous, parce que le reste n’est pas dicible. La partie émergée donne seulement l’idée de l’énormité silencieuse qu’on ne verra jamais. Et puis, il y a toutes les joies, comme les éclaboussures de soleil, les secondes chances, si précieuses que je préfère les taire et continuer de les contempler en silence. (p263)

Une manière d’évacuer peut-être, une sorte de thérapie, de ranger tout ce bazar, d’en tirer des enseignements en revenant dessus, mieux comprendre qui elle est et d’où elle vient.

Une manière d’être en paix avec soi et avec eux.

Sous des apparences fragiles, il y a une volonté farouche de vivre, malgré tout, sans rien occulter, car comme pour tous les êtres humains, les apparences sont loin de toujours refléter la réalité, on le sait les comédiens ont plusieurs vies, dont une, personnelle une fois les lumières éteintes :

Je suis une actrice connue, que personne ne connaît. (p262)

La narration est faite d’aller-retours entre passé, présent, situations, différents protagonistes, par l’enchaînement des faits, des pensées, des situations, parfois il faut quelques secondes, surtout au début, pour savoir s’il est question d’elle, de sa mère, de sa grand-mère.

J’ai été particulièrement touchée par les quelques pages qu’elle consacre (p 265 à 267)  sur le travail de l’écrivain après une émission de radio, sur ses remarques, sur sa sensibilité aux mots, leur importance, la source de création d’autres auteurs. On pourrait penser que ce récit est voyeuriste, impudique…. pas du tout : j’en ressors émue, touchée, on se retrouve parfois dans certains passages, une mise en mots de ressentis. Une enfance parmi tant d’autres…..

La musique est très présente tout au long du livre : nombreuses chansons qui apparaissent comme un écho aux événements. C’est également une radioscopie d’une génération : les années 68 et des adultes propulsés parents alors qu’ils venaient de découvrir une certaine liberté,  une société qui oscille entre le passé et ce nouveau futur, sans avoir tous les codes, dans une société encore conservatrice où il n’était pas non plus facile de montrer qui on était vraiment.

Epigraphe : Le roman, c’est la clé des chambres interdites de notre maison.

(Louis Aragon)

Livre lu dans le cadre du Prix du Roman France Télévisions 2018

Ma note♥♥♥♥

Ciao

 

 

2 réflexions sur “Les Rêveurs de Isabelle Carré

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.