Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre de Céline Lapertot

ET JE PRENDRAI TOUT CE QU'IL Y A A PRENDRE

«J’ai sept ans, ma chambre éclate de beauté, jusqu’à ce que j’entende la porte claquer. La réunion de papa ne s’est pas bien déroulée. Son défouloir officiel courbe sa dépendance. C’est pitié de la voir ainsi, chien soumis, c’est pitié de la voir endosser son rôle, car tel est son destin, demander grâce pour le moment où elle n’arrivera plus à le supporter. Aucune cassure dans la voix, pas de verre pilé dans les sourires, elle avance d’un pas lent et sûr vers la raclée qu’elle a accepté de recevoir. Du haut de mes sept ans, j’ai déjà perçu qu’elle a dépassé le stade où elle cherchait à comprendre ce qui avait pu se passer. Elle encaisse, et son existence lui convient, tant qu’elle peut garnir nos assiettes.
Maman est la femme d’intérieur. La femme parfaite pour les hommes qui ne savent se rêver qu’en maîtres de leur petit monde.»

Quand la souffrance dépasse l’entendement, ne reste qu’une solution : tuer pour exister. Charlotte a tenu le choc. Elle a gardé le silence, jusqu’au jour…
Voici l’histoire d’une inhumanité honteuse, intime, impossible à dire. Dans une lettre adressée au juge devant lequel elle répondra de ses actes, Charlotte, Antigone moderne et fragile, pousse le cri qui la libérera… peut-être.

Ma lecture

Céline Lapertot  aborde le thème de la violence parentale et du parricide (je ne dévoile rien de l’intrigue, les faits sont mentionnés dès les premières pages)  mais aussi bien d’autres choses.

Ce cahier est pour vous, monsieur le juge. Il est fait de ma force, de mes faiblesses et de ma foi.  (p187)

Après mes lectures de cette auteure : Ne préfère pas le sang à l’eau et Des femmes sous les bombes et les émotions que j’ai éprouvées, je ne pouvais pas en rester là….. Lorsque vous trouvez une écriture qui vous enveloppe, vous bouscule sur des thèmes importants qui vous poussent à réfléchir, à vous questionner, à regarder le monde en face, vous n’avez qu’une envie c’est de tout lire de celle-ci.

Troisième lecture et le plaisir ne retombe pas.

Je suis faite pour le bonheur, de cela, je suis certaine, mais ma cave s’en est emparée et l’a digéré. Il me faudra me battre contre ses entrailles et retrouver chacun des sacs de pommes de terre. Il me faudra gratter le sol et faire fondre mes chaînes, mes chaînes éternelles.

Je me redresserai et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre. (p101)

Charlotte, la narratrice, ne s’adresse pas à nous directement mais au juge devant lequel elle va devoir expliquer son geste mais par l’écrit, dans un cahier offert par son éducatrice. Elle a 17 ans mais elle replonge dans ses souvenirs, dans ses émotions de petite fille puis d’adolescente, avec ses mots à elle, car parler ….. elle ne sait pas, elle ne peut pas, car l’écriture lui est plus facile que le parler.

Pour qui donc suis-je en train d’écrire ? 

Pour vous, monsieur le juge. Et dans la marge, j’ajoute : « Lisez attentivement mes lignes car vous n’entendrez pas ma voix ». (p13)

Et ce qu’elle va narrer c’est son enfance, sa vie, son enfer.

Avant, c’était sa mère le bouc émissaire de son père. Charlotte connaissait les signes annonciateurs, mais était impuissante. Et puis tout bascule à 7 ans, elle passe d’un chambre rose à une cave grise, humide, sale, où elle connaîtra la peur,  les chaînes, l’isolement.

Elle découvre la peur,  la résignation de sa mère, l’aveuglement de ses proches, qui ne voient pas car son tortionnaire est un manipulateur mais elle, elle le connaît par cœur, elle sait analyser un silence, un regard. Dans le milieu scolaire certains tireront la sonnette d’alarme mais Charlotte ne parle pas, n’a pas les mots, pèse continuellement le pour et le contre d’une prise de parole.

Et l’enfer va durer 10 ans, 10 ans de violence, de solitude familiale mais aussi amicale et scolaire :

Au fond de moi, je sens que je n’ai aucune envie de hurler « Au secours » dans la rue noire et glaciale, j’ai juste envie de rejoindre ma chambre, parce que c’est ma chambre. Je n’ai pas envie de changer de vie, je veux juste avoir ma vie : celle dans laquelle mes parents m’aimeraient plus que tout, celle dans laquelle ils seraient prêts à tout sacrifier pour mois. Je veux des copines qui jouent avec moi à l’école, et qui ne me disent pas que je sens le renfermé. Je veux la vie que l’on est en droit d’exiger lorsqu’on a neuf ans et une existence à découvrir qu’on n’a pas encore dessinée pour vous . (p51)

Charlotte n’aura d’autre issue que de trouver elle-même la solution, la seule solution possible quand cet homme, que l’on dit père, franchira un nouveau degré de violence et sa vengeance sera implacable.

Je mâche le mot « victime » comme la vache son herbe, qui la rumine avant de l’envoyer macérer dans son deuxième estomac. Je mastique encore et encore mon statut d’enfant maltraitée, c’est à présent tout ce qu’il me reste de mon identité. (p73)

Charlotte souffre mais Charlotte tient bon. Quelle maturité mais aussi quelle froideur, quelle distance, sûrement issues de ce qu’elle vit : elle s’est forgée jour après jour sa résistance et pourtant…. Elle alterne le rose et le noir : rose comme la chambre qu’elle n’occupera jamais, rose comme ses rêves de fillette, noir comme la cave où elle vivra pendant 10 ans et comme l’avenir qu’elle entrevoit pour elle.

Grâce à la littérature, elle va trouver un refuge pour surmonter les épreuves. Lorsqu’elle va disposer de livres dans son antre sombre, elle va trouver une planche de salut, elle ne sera plus seule. Pendant les cours de français, elle va découvrir le pouvoir des mots, de la grammaire, des phrases et elle va s’y lover, s’y épanouir, s’y réfugier et parfois trouver des réponses.

Je lis Rimbaud et je pleure et je ris.

Je lis les Hauts de Hurlevent, et soudainement, j’entends ma souffrance qui parle. D’une voix caverneuse, sortie des profondeurs de ma cage thoracique, je l’entends qui murmure que la vie se situe ailleurs, que je n’ai pas encore tout vécu. (p97)

Le récit s’articule entre  les chapitres par âge, non pas comme des anniversaires, mais comme les marches qu’elle gravit à la fois vers l’enfer mais aussi vers sa maturité, sa détermination, vers la seule issue possible et le présent, l’attente de la confrontation au juge.

Car la vie continue, elle passe de l’enfance à l’adolescence avec son premier amour, une bulle de tendresse qui lui fait supporter les coups mais qui va être le déclencheur de sa vengeance. Elle a tout enduré mais il y avait un palier à ne pas franchir.

J’ai bien failli m’échapper. Voilà ce que je vous écris, monsieur le juge. Mais s’échapper, c’est ne pas assumer ce que l’on est. Je reste donc. (p143)

L’adolescente comprend qu’elle éprouve des sentiments, de l’amour, elle qui vit dans l’indifférence, elle trouve son alter ego,  celui qui a su la voir, voir au-delà de l’apparence, son apparence, pas comme les autres.

Comme dans ses deux romans suivants, on retrouve l’écriture Céline Lapertot : sèche, déterminée, directe, sans artifice, laissant à chaque fois ses personnages s’adresser à nous avec leurs mots, leurs sentiments, leurs vécus, abordant des thèmes de violence, de société, à chaque fois différents mais avec dans celui-ci le réconfort, la force qu’apporte la littérature à sa jeune héroïne. La littérature, la lecture peuvent sauver des vies.

Il y a toujours dans ses récits de la détresse, la passivité de ceux qui savent mais n’agissent pas (ici celle de la mère qui baisse le regard pour ne pas voir), de la révolte, de l’indignation mais aussi de la combattativité.

On ne ressort pas indemne d’un roman de Céline Lapertot, la lecture reste profondément ancrée dans nos yeux, dans notre esprit, on s’en souvient longtemps, on ne peut rester indifférent et comme je l’ai dit récemment dans une autre chronique elle a une écriture bien à elle, identifiable par son rythme, par la construction du récit, par les thèmes abordés.  C’est efficace, on sent de la colère, de la détermination et de l’urgence.

Ce qu’il ignore, mon père, c’est que désespérée, je ne le suis pas. (p115)

Mon avis : 📕📕📕📕

Editions Viviane Hamy – Janvier 2014 – 186 pages

Ciao

11 réflexions sur “Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre de Céline Lapertot

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