La vie parfaite de Silvia Avallone

LA VIE PARFAITE

Le matin de Pâques, Adele quitte le quartier de Labriola et part accoucher, seule. Parce que l’avenir n’existe pas pour les jeunes nés comme elle du mauvais côté de la ville, parce qu’elle n’a que dix-huit ans et que le père est en prison, elle envisage d’abandonner son bébé. À une poignée de kilomètres, dans le centre de Bologne, le désir inassouvi d’enfant torture Dora jusqu’à l’obsession. Autour de ces deux femmes au seuil de choix cruciaux, gravitent les témoins de leur histoire. Et tous ces géants fragiles, ces losers magnifiques, cherchent un ailleurs, un lieu sûr, où l’on pourrait entrevoir la vie parfaite.

Ma lecture

Vouloir être mère et ne pas arriver à être enceinte, être mère alors qu’on ne l’a pas souhaité. Pour certaines c’est un long chemin de croix, pour d’autres cela arrive alors que l’on est à un âge où l’on n’y pense pas. Comment se vivent ces deux situations totalement opposées. A travers Dora et Adèle, l’auteure imagine les deux situations.

L’action se déroule à Bologne, dans le quartier des Lombriconi, une cité où se retrouvent les déshérités, les exclus, les laisser pour compte de la société. Des barres d’immeubles qui n’offrent aucune ouverture sur l’horizon, sur un avenir meilleur. Là vit Adèle, 17 ans, lycéenne, avec sa mère Rosaria et sa jeune sœur, Jessica, depuis que leur père les a abandonnées. Elle est amoureuse de Manuel, petit dealer et découvre qu’elle est enceinte.

Dora, elle, est professeur de littérature, vit dans un quartier un peu éloigné avec son mari Fabio. Dora se sent bancale, pas seulement parce que, suite à une malformation de naissance, elle n’a qu’une jambe mais parce qu’elle se sent incomplète, pas totalement femme,  car elle n’arrive pas à mener à bien son désir d’enfant. Traitements, examens, rien n’y fait.

Inutiles, les piqûres quotidiennes de Decapeptyl autour du nombril. Inutiles les stimulations et l’enchaînement des échographies. Les fax, les virements. Les certificats sur l’honneur et les attestations de maladie. Parce que oui, c’était une maladie. La pire. Elle aurait pu réduire en pièces Dieu et la Nature. Comme la compassion des autres, le regard compréhensif de ceux qui, au fond, sont soulagés d’avoir échappé à ça. (p93)

A travers ces deux femmes, de deux horizons différents, de deux constructions différentes, l’une lettrée, l’autre en échec scolaire, l’auteure traite de la maternité vue sous deux angles : celle qui arrive sans le vouloir et celle que l’on désire et qui n’aboutit pas.

Parce qu’il y a des forces contre lesquelles on ne peut rien, répondit-il d’un ton détaché. Peut-être plus irréparables encore qu’un désir stupide et égoïste. (p89)

Silvia Avallone est une auteure à l’écriture fougueuse. Elle nous plonge dans la une cité où se côtoient beaucoup de familles mono-parentales, un monde de femmes, seules, gérant ou essayant de gérer le quotidien, vivant de petits boulots. C’est la vie de plusieurs familles que l’on va suivre où règnent pour certaines des non-dits, des silences, des absences, elles ont toutes un lien entre elles : bandes d’adolescents, voisins, professeur etc….

L’histoire débute par l’accouchement d’Adèle, seule, vivant l’événement comme elle a vécu l’installation de cet être dans son corps, ne sachant pas qu’elle va être sa décision : le garder ou l’abandonner afin de lui offrir une chance de « vie parfaite » dans un autre foyer.

Parallèlement Dora et Fabio sont devant le juge qui doit statuer sur leur dossier d’adoption : seront-ils reconnus aptes à être parents ? Leur dernier espoir de construire une famille, l’espoir d’avoir une famille parfaite alors que leur couple est en train de se désagréger.

Puis on remonte le temps, 9 mois plus tôt, quand finalement tout a commencé. Nous allons vivre les parcours de ces deux femmes pendant toute la durée de la grossesse d’Adèle et le calvaire de Dora pour être mère.

Tous les personnages ont leur importance. On ne devient pas ce que l’on est par hasard : tous ont un passé, des raisons d’en être là dans leurs vies :  abandons, drames mais rien ne nous est révélé de but en blanc : c’est par petites touches, ici et là, on sent que chacun a ses blessures. Les gens des cités ont aussi de la pudeur à révéler leurs souffrances, leurs causes, rien n’est tout noir ni tout blanc.

Un vide, que tu traînerais toute ta vie, parce que quelqu’un ne t’avait pas aimé, ne t’avait pas souri, ne t’avais pas appris à parler. (p285)

L’auteure ne tombe pas dans les clichés de nombreux romans traitant des cités : oui il y a des petits trafics, oui il y a de la misère, du désœuvrement, oui il y a des familles éclatées mais par le prisme du cheminement de ces deux femmes, elle donne à chacun de ses personnages des circonstances atténuantes.

Comme dans un précédent roman que j’ai lu de cette auteure, Marina Bellezza, Silvia Avallone, parle des femmes, des cités, de la société italienne (mais cela pourrait se dérouler n’importe où), de l’importance de l’éducation, du milieu où l’on vit, de l’entourage.

Son écriture est fluide, vive, elle glisse beaucoup de thèmes finalement à travers son récit : le couple, la jeunesse, la culture : j’ai particulièrement été touché par Zeno, l’ami de Manuel, voisin timide, discret d’Adèle mais aussi l’ami de Manuel. A travers lui, enfant solitaire s’occupant de sa mère muette dont on ne saura qu’à la fin les raisons de son silence, Silvia Avallone introduit l’idée que la culture et l’éducation peuvent sauver, peuvent élevé. Il est repéré par Dora, son professeur, qui décèle en lui des dispositions, il écrit  d’ailleurs en secret, un roman, son refuge.

Il se sentait avec elle un lien plus pur, plus exclusif. Le lien entre un écrivain et son personnage principal. (p105)

On baigne dans la vie de cette cité de barres d’immeubles, où chacun sait ou croit savoir ce qui se passe chez le voisin, on épie, on devine, on imagine. Il y a des cris, il y a des révoltes mais il y a également de l’amour et de l’entraide.

On est nés pour perdre. (p305)

Cela reste malgré tout un roman optimiste, positif, il y a des gens qui prennent le temps de déceler des signes, donnent la possibilité d’un autre avenir, tout devient possible. D’ailleurs ces jeunes héros ne sont pas tous en position d’échec, ne sont pas sans ressources : parfois ils s’accrochent, parfois ils ont renoncé, parfois ils ont fait semblant.

La troisième partie est celle des décisions. On a toutes les cartes en mains, comme les personnages,  attention les apparences sont trompeuses, leur interprétation aussi. On pense savoir comment tout cela va se terminer, mais la romancière a construit son roman avec finesse, tout s’emboîte et elle pose les dernières pierres avec une sorte de petit clin d’œil : « Vous voyez les apparences, les croyances et bien moi je vous montre qu’il y a une autre vérité ». Moi je me suis faite avoir…..

J’ai beaucoup aimé la texture des personnages : certains paraissent odieux, misérables mais quand on découvre leur vérité, comment ils en sont arrivés là, on ne peut que les voir sous un autre jour. Chacun peut avoir une seconde chance, une rédemption, parfois les événements du passé ont fait ce qu’ils sont :

Ne te punis pas. Si tu désires une chose ne t’en défends pas. Ne te cherche pas des excuses pour éviter de l’atteindre. (p239)

Je me suis particulièrement attachée et glissée dans les sentiments de ces deux femmes, de leur ressenti, dans leurs pensées et émotions au seuil d’une étape cruciale dans la vie des femmes et le fait d’opposer les deux parcours, l’un laborieux et l’autre inattendu et trop tôt, permet de se confronter à une situation par des chemins différents.

Beaucoup de sentiments pendant cette lecture : émotion, tristesse, compassion, le devenir de chacun et chacune, révolte parfois. La construction du récit est habile, on comprend rapidement que tous les protagonistes sont liés entre eux d’une façon ou d’une autre. Silva Avallone a tissé une toile sur ce quartier, sur ces femmes, sur ces familles.

Seuls les liens qui ne se relâchent pas ne risquent pas de se briser. Tous les autres sont fugaces, fragiles. (p320)

J’ai eu un peu peur de me perdre au début entre les personnages, mais très vite on est embarqué. Rien de caricatural et c’est ce que j’ai le plus apprécié. C’est maîtrisé, dosé.

C’est un roman sociétal, sur le sens des responsabilités, sur les choix à faire, sur les liens familiaux, sur la femme et la maternité mais aussi sur la place du père, son implication ou non. Mais il y a également de jolies prises de conscience sur la place de cet enfant qui s’installe, ou pas, dans le corps, les sensations, la prise de conscience de son existence (ou son absence) du plein ou du vide qu’il créée.

J’ai dévoré ce livre car il possède une énergie, une force qui nous transporte, nous émeut, nous interroge. Ce n’est pas seulement une histoire parmi d’autres, c’est aussi l’histoire de femmes confrontées à un état qu’elles n’ont pas choisi.

Il lui prit les mains. Oui, l’histoire les déterminait. Les modes de production, le capital, cette banlieue perdue. Il la regarda dans les yeux. Malgré cela, il était vivant. Même s’il avait toujours son portefeuille Spiderman, même s’il n’avait que vingt euros dedans. (p334)

La vie n’est jamais parfaite…. On le voudrait mais on doit faire avec les cartes que la vie distribue. On fait de son mieux, on ne l’a pas choisie, on s’adapte, on enjolive, on triche parfois, on oublie, on force le destin également. Il faut avoir confiance en soi, croire en soi, rien n’est joué, tous les dés ne sont pas pipés.

Depuis plusieurs mois j’ai à mon programme de lecture D’acier, son premier roman, que je vais tenter de mettre dans ma PAL très vite.

Livre lu dans le cadre du Comité de Lecture Bibliothèque

Mon avis : 📕📕📕📕

Traduction Françoise Brun

Editions Liana Levi – Juillet 2018 – 392 pages

Ciao

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