Ma dévotion de Julia Kerninon

MA DEVOTION

« Lorsque quelqu’un est aussi discret que moi, personne n’imagine qu’il puisse avoir un tempérament passionné. Mais – je le sais mieux que personne – il ne faut pas juger un livre à sa couverture. »

Après vingt-trois ans de silence, Helen et Franck se croisent par hasard sur un trottoir de Londres.
Dans le choc des retrouvailles, la voix d’Helen s’élève pour livrer à Franck sa version de leur vie ensemble, depuis leur rencontre en 1950, à Rome, alors qu’ils étaient encore adolescents, jusqu’à ce jour terrible de janvier 1995, qui signa leur rupture définitive. Elle exerce l’éblouissante carrière de peintre de Franck, et tout ce qu’il lui doit, à elle, sa meilleure amie.
Leurs deux destins exceptionnels, la force implacable qui les lia et les déchira, Julia Kerninon les peint avec subtilité, dévoilant en profondeur la complexité des sentiments – cette dévotion d’une femme à l’égard d’un homme, si puissante et parfois dangereuse.

Ma lecture

Encore un roman pour lequel je suis assez partagée…… J’avais très envie de le découvrir car les éloges lues sur lui était dithyrambiques… Ma bibliothécaire m’a convaincue car pour elle c’était un coup de cœur et moi….. Et bien je ne sais pas trop, c’est assez complexe et je vais essayer de vous dire pourquoi.

Je pense, encore une fois, que dans cette lecture il faut distinguer plusieurs choses : le fond (l’histoire), les personnages, la cohérence, la construction du récit, l’écriture et comment tout cela a été traité. Commençons par l’histoire.

Deux personnes, de plus de 80 ans chacune, se croisent dans Londres et elle, Helen reconnaît son  seul (et unique) amour et le retient pour lui avouer ce qu’elle a vécu auprès de lui.  Qu’a-t-elle à lui dire qu’il ne connaisse déjà, sa version de leur histoire ou lui avouer autre chose….. Une belle entrée en matière mais car il y a un mais cette confession va durer 6 heures d’un long monologue, où lui, Franck, face à elle écoute et ne dit rien….. 6 heures ! Mais lui parle-t-elle vraiment ? Elle dit : « cela fait six heures que je te parle tout bas »….

Il aurait peut-être été judicieux sinon de les installer dans un café, un salon de thé, sur un banc dans un jardin public, que sais-je mais cela parait tellement peu probable qu’ils restent là plantés sur un trottoir, au milieu des gens et que lui accepte d’écouter sans rien dire ? Il est vrai que les rôles se sont inversés : elle prend l’initiative et lui écoute, attend, encaisse et ne dit rien. Ont-ils vécu la même histoire ….. Nous n’avons que la version d’Helen.

Les deux personnages : Lui égocentrique, le centre du monde, odieux, complètement axé sur sa personne, son devenir, son succès que ce soit auprès des femmes mais aussi dans son domaine artistique (la peinture). C’est un manipulateur, qui ne respecte rien ni personne. Elle, son opposée, tout ce qu’il n’est pas elle l’est et c’est peut être pour cela qu’ils s’attirent car sinon comment croire qu’une personne puisse accepter tout ce qu’elle a accepté…. C’est une soumission totale, complète, voire de l’esclavage. Oui elle l’aime et l’amour fait commettre bien des folies mais tout de même…..

Bon pour la cohérence laissons le bénéfice du doute. Que ne fait-on pas par amour.

Le dénouement : je l’ai senti venir à la vitesse grand V….. Il était évident qu’il fallait un final dramatique, comme si l’histoire ne l’était déjà pas assez (car pour moi elle a vécu un calvaire dans cette relation) avec une révélation qui faisait basculer le récit. La tension est bien entretenue, palpable, monte en puissance au fil des pages.

Pour la construction : j’ai trouvé que leur histoire durait, se répétait sans trouver d’issue car rien ne changeait finalement, rien n’évoluait dans un sens ou dans l’autre, quel que soit le lieu, la ville, leur âge : l’une souffre, l’autre profite, vit…. J’avais envie de prendre Helen et de la secouer, j’avais envie de claquer la porte au nez de Franck, ce n’est plus de l’amour mais c’est de l’assouvissement, consenti, certes, mais de l’assouvissement, pas de la dévotion mais de la soumission totale  :

J’étais devenue ta servante, et comme toutes les servantes, j’ai fini par considérer que mon maître m’appartenait. (p129)

L’écriture est belle, indéniablement, bourrée de références artistiques ce qui est normal en soi puisqu’elle est écrivain et lui artiste peintre mais aussi de marques. Ils vivent depuis l’enfance dans un monde dit privilégié mais pas idéal. J’ai rapidement réalisé qu’Helen était depuis l’enfance marquée par l’autorité, le pouvoir des hommes (je veux parler de ses frères, puis de Franck, même son mari Günter sur qui elle pense pouvoir se reposer).

Je le laissais casser tout ce qu’il voulait au seul prétexte que moi, il me réparait. (p154)

On parle souvent de reproduction des mêmes schémas et finalement c’est ce qu’elle fait. Il lui faut être dominée, exploitée, humiliée, utile à l’autre pour exister,  peut-être inconsciemment mais je trouve qu’il y a là, de la part de l’auteure une belle étude psychologique d’un tempérament, d’une situation, d’un couple, d’un déséquilibre.

J’ai trouvé par moment les phrases longues, j’arrivais au bout comme haletante, comme la narratrice, à bout de souffle, entrecoupées de virgules donnant le rythme au récit, passant du Je au Tu, axé sur ce couple qu’il formait, dans des chapitres courts, très courts parfois, simplement composé d’une phrase, de quelques mots, comme une sanction qui tombe. Helen s’autorisait enfin à parler, à prendre le dessus, à vider son cœur, à apaiser sa conscience mais pourra-t-elle être apaisée un jour …..

C’est l’histoire d’un amour à sens unique ou peut-être partagé mais pas vécu de la même manière, mais consenti par chacun jusqu’au point de rupture.

Ce roman se lit d’une traite, on est complètement embarqué dans cette histoire qui même si elle nous révolte comme moi par le fond, elle est bien maîtrisée, exploitée, écrite. Elle se veut le reflet d’une relation déséquilibrée, d’un gâchis superbe.

Finalement, d’avoir mis des mots sur ce que j’ai ressenti et pensé me donne malgré tout un bilan positif. Je l’ai lu pratiquement d’une traite même si j’aurai tellement aimé qu’Helen se révolte, s’épanouisse dans son métier d’écrivain, vive sa vie et pas celle de Franck, même si elle se dit heureuse d’avoir été ce qu’elle a été auprès de lui.

C’est pour moi un beau travail d’auteure d’arriver à se glisser dans un personnage, peut être très loin de son propre tempérament, de s’y fondre, d’oublier ses propres sentiments pour ne plus qu’exprimer ses sentiments.

Les gens pensent que ma personnalité est un genre de bruit blanc, que le silence que je fais en société est l’écho de celui qui résonne, depuis toujours dans l’espace clos de ma tête, sous les cheveux coiffés. Mais – je le sais mieux que personne – il ne faut pas juger un livre à sa couverture.

J’ai longtemps hésité, tergiversé mais finalement …..

Mon avis : 📕📕📕📕

Editions La Brune au Rouergue – Août 2018 – 299 pages

Ciao

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2 réflexions sur “Ma dévotion de Julia Kerninon

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