Personne n’a peur des gens qui sourient de Véronique Ovaldé

PERSONNE N'A PEUR DES GENS QUI SOURIENTGloria a choisi ce jour de juin pour partir. Elle file récupérer ses filles à l’école et les embarque sans préavis pour un long voyage. Toutes trois quittent les rives de la Méditerranée en direction du Nord, la maison alsacienne dans la forêt de Kayserheim où Gloria, enfant, passait ses vacances. Pourquoi cette désertion soudaine ? Quelle menace fuit-elle ? Pour le savoir, il faudra revenir en arrière, dans les eaux troubles du passé, rencontrer Giovannangeli, qui l’a prise sous son aile à la disparition de son père, lever le voile sur la mort de Samuel, le père de ses enfants ? où était Gloria ce soir-là ? ?

Pourquoi j’ai choisi ce livre

Pas choisi. Je fais partie du Comité de Lecture du Réseau de Bibliothèques de ma commune et tous les 2/3 mois nous avons une sélection de livres à lire et pour lesquels nous donnons notre avis. J’aime beaucoup parce que cela me permet de découvrir des ouvrages vers lesquels je ne serai pas allée spontanément, parce que nous partageons nos avis et le partage de la lecture est une chose très importante pour moi.

Ma lecture

Méfiez-vous du sourire de Gloria ! Que pense-t-elle, qu’a-t-elle en tête, est-elle aussi avenante que son sourire le laisse penser et qui est-elle finalement ?

Gloria ne s’aime pas : trop petite, trop de poitrine, des formes arrondies mais elle qui pensait n’avoir aucun charme, quand elle a croisé a 17 ans Samuel, celui-ci l’a remarquée et ils se sont aimés, follement, passionnément mais on découvre dès les premières pages qu’il est mort et qu’elle part avec ses deux filles : Stella 15 ans et Loulou 6 ans, qu’elle quitte la chaleur du sud pour rejoindre la maison familiale maternelle dans l’Est de la France.

Plus rien ne la retient et un danger plane, il faut partir,  vite, sans laisser de trace, partir en laissant derrière soi Tonton Gio, son seul ami, une sorte de père de substitution. Elle sera désormais encore plus seule

Gloria était alors à la fois comblée et emplie de tristesse. De cette tristesse tranquille et fantomatique qui lui tenait compagnie depuis la disparition de son grand amour. Une tristesse habitable, confortable, sur mesure, qui était devenue une façon de vivre et d’élever ses filles le plus tendrement et le plus attentivement possible. (p79)

Gloria a peur, Gloria est sur le qui-vive, une ombre plane mais Véronique Ovaldé nous laisse avec cette impression et préfère raconter Gloria, son passé et son présent pour nous conduire à la vérité.

C’est un roman  très féminin : l’auteure (car elle n’hésite pas à prêter sa voix de temps à autre pour attirer notre attention, peut-être un peu trop souvent mais on ressent qu’elle ne peut s’empêcher d’ajouter son grain de sel à l’histoire, aux faits)

(Je ne peux m’empêcher de remarquer que Gloria n’a pas d’amies. Toutes les tentatives de rapprochement des mères à la sortie de l’école ont échoué. Je vous laisse réfléchir à la question.) (p210)

l’héroïne, ses filles et les absentes : la mère qui est partie avec son dentiste quand Gloria avait 6 ans, la grand-mère, froide. Toutes ont un rôle à jouer, à tenir.

Comment se construire  quand votre père que vous chérissiez vous est enlevé par la maladie et que vous vous retrouvez seule à 11 ans, que la solitude sera désormais votre seule amie, quand vous décidez de ne plus rien demander aux autres, de vous en sortir seule, toujours seule.

J’ai tout de suite aimé l’écriture et le style de Véronique Ovaldé et sa manière de nous faire entrer dans le vif du sujet : pas de temps à perdre,  pas plus d’explication elle avance au rythme de la fuite… Elle s’adresse au lecteur (trice), elle nous prend à témoin. Elle déroule l’existence de son héroïne, c’est fluide, c’est efficace, elle  glisse ici et là ses propres réflexions, piquantes et personnelles donnant à la narration un petit air de pamphlet

Pas mal d’échantillons masculins considèrent que toute cette affaire (décolleté, short, etc…) leur est exclusivement destinée. C’est tellement farce quand on y pense. (p159)

Comme si cela ne suffisait pas, elle y glisse un spectre orange et l’ensemble donne un récit que j’ai dévoré, j’ai totalement visualisé les lieux, la nature, les personnages. Elle donne à chacun du caractère, du tempérament et croyez moi aucune des femmes n’en est dépourvu, que ce soit Gloria ou Stella (telle mère – telle fille)

Hier, quand je suis allée à vélo jusqu’au bled pour faire les courses, je n’ai pas souri une seule fois, ça a mis tout le monde mal à l’aise. Tu devrais d’ailleurs essayer plutôt que de sourire au monde entier comme une désespérée. C’est passionnant. (p63)

C’est à la fois une sorte de thriller avec un air de road-trip mais aussi un regard porté sur la transmission familiale féminine, leurs liens, les répercussions de génération en génération.

La malédiction des femmes Schalck : elles engendrent des enfants dont elles se désintéressent dans l’instant. Indifférence qui les rend vaguement malheureuses : elles se devinent inadéquates dans leur rôle de mère, et du coup la culpabilité les porte à devenir agressives, démonstratives quand il ne le faut pas, et insensibles le reste du temps. (p91)

Gloria imprègne tout le récit de son caractère imprévisible : aimante, indifférente, amoureuse, jalouse, exclusive, méfiante,  ne laissant rien au hasard, anticipant, calculant, elle souffle le chaud et le froid, prend de la distance face aux événements. Comme elle ne peut compter que sur elle, que la colère bouillonne en elle et qu’elle ne demande qu’à sortir dès qu’elle est contrariée, on comprend qu’à un moment ou à un autre il va falloir que cela explose.

Cette colère pouvait s’adresser à tout un tas de choses ou de gens, un serveur dans un restaurant, un type qui faisait chier son chien devant le portail de l’école, la basket gauche de Stella impossible à retrouver avant le cours d’éducation physique, la robe rouge qui avait déteint sur tout le reste de la lessive, les talibans, l’individualisme forcené, ou l’impossibilité des vieux Grecs à prendre leur retraite. Sa haine était farouche, imprévue, éternelle. (p188)

On ne sait pas sur quel pied danser : sympathie, défiance, pitié. Seules Gloria et Véronique Ovaldé ont connaissance de ce qui se cache derrière ce sourire que Gloria affiche, comme un masque pour se protéger, pour ne rien révéler, parce qu’à trop aimer on en vient à souffrir et Gloria ne veut plus souffrir.

….. Si le motif cosmique reste incompréhensible, alors on demeurera délicatement et acrobatiquement penché sur la prolifération des détails, parce que, lorsqu’on a choisi le silence, on voit mieux, cela va sans dire, et on cesse d’accorder aux choses plus d’envergure et d’importance qu’elles n’en recèlent. (p266)

J’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture, j’ai aimé la manière dont Véronique Ovaldé construit son récit, c’est vivant, énergique, ne laissant rien présager de l’issue, comment elle introduit l’imaginaire, l’analyse des sentiments féminins, de l’enfance solitaire.

Un dernier conseil : ne contrariez pas Gloria si vous la croisez, méfiez vous de son sourire……

📕📕📕📕

Editions Flammarion – Février 2019 – 268 pages

Ciao

 

3 réflexions sur “Personne n’a peur des gens qui sourient de Véronique Ovaldé

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