La visite à Brooklyn de Alice Mc Dermott

LA VISITE A BROOKLYNRésumé

Deux fois par semaine, Lucy quitte sa maison de Long Island. Avec ses trois enfants, elle se rend en bus à Brooklyn dans l’appartement où elle a grandi. Là vivent ses trois sœurs. La première anéantie, la deuxième faisant mine de tout organiser, la troisième simplement aimante. Là, aussi, il y a  » Momma « . Momma qui a jadis abandonné l’Irlande et la ferme, qui a assumé le décès de sa propre sœur, en a élevé les quatre filles, épousé le mari, et mis elle-même au monde un fils. Ces visites à Brooklyn, ce sont des après-midi sans fin aux rituels immuables, le repas lourd, l’heure du cocktail, les disputes, les larmes, les portes qui claquent. Tout cela vu à travers le regard des trois enfants de Lucy. Heureusement, il y a aussi les vacances, deux semaines par an dans une location au bord de mer. Et puis cette magnifique histoire d’amour pour May, l’une des sœurs, ancienne religieuse, qui va épouser le facteur. Quelque chose comme le bonheur avant que n’advienne le drame…

Ma lecture

Après avoir découvert Alice Mc Dermott avec La Neuvième heure que j’avais aimé, j’ai voulu poursuivre ma découverte de son univers, retrouver la délicatesse et la douceur avec ce roman publié en 1992 aux Etats-Unis.

Brooklyn – Nous sommes au début des années 1960 et suivons la famille Dailey. A travers le regard des enfants nous sommes spectateurs de leurs étés et des visites bi-hebdomadaires qu’ils rendent avec Lucy, leur mère à sa famille exclusivement féminine.

Ce sont des visites à la partition bien réglée, toujours identiques dans leur déroulement, où chacun à un rôle défini, un texte immuable et qui comprennent rires, cris, pleurs et lamentations.

Les enfants voient, entendent mais comme nous ne possèdent pas toujours les éléments pour les interpréter, ne savent pas à quoi tout cela se rattache et finissent par guetter avec impatience leur père qui viendra les délivrer le soir.

Heureusement l’été se poursuit par le séjour organisé par celui-ci pendant deux semaines au bord de la mer, à l’opposé de l’appartement confiné, dans un cottage, à chaque fois différent, où ils peuvent s’ébattre et retrouver leurs deux parents au milieu de la nature, en toute liberté et improvisation.

Deux semaines au cours desquelles le champ de bataille se déplaçait d’ouest en est. Elle, Lucy, son épouse, les entraînait vers la partie la plus dense, la plus peuplée de Long Island, vers la ville grouillante où tous deux avaient grandi Quant à lui, sitôt que ses deux semaines s’ouvraient devant lui, telle une porte dérobée dans le mur de béton du labeur quotidien, il les entraînait jusqu’aux confins de Long Islande, jusque dans ses recoins les plus verdoyants, jusqu’au bout des deux langues de terre effilées qui semblaient s’étirer vers l’immensité de la mer. (p55)

Le contraste entre les deux lieux est flagrant : l’un confiné mais agité où règnent des non-dits, tout du moins pour les enfants, dans un appartement féminin où rien ne change au fil des années, ni les lieux, ni les objets, ni les attitudes, tout est figé presque ritualisé alors que  les deux semaines en bord de mer ne sont que liberté et improvisation.

Dès les premières pages, Alice Mc Dermott décrit minutieusement tous les détails des visites à Brooklyn, la déambulation dans les rues, les transports, le gynécée qu’occupent les quatre femmes et où Lucy vient s’épancher d’un mal-être assez mal défini. L’auteure connaît chaque rue, commerce, transport de l’époque, rien ne lui échappe et elle restitue ainsi totalement l’ambiance : couleurs, sons, accessoires, objets tout y est minutieusement relaté, peut-être parfois un peu trop.

Autant Alice Mc Dermott donne tous ces détails, autant elle distille doucement, lentement, au fur et à mesure des visites, les éléments qui vont lever le voile sur les zones d’ombre.

C’est avant tout un roman d’ambiance, de contrastes, une tranche de vie familiale. Les petits faits qui semblent sans importance mais qui marquent les esprits des enfants à jamais, de petites choses entendues, vues, qui font le ciment d’une famille mais qui parfois sont également les signes annonciateurs d’un désagrégement.

La narration est faite par une personne extérieure, souvent à travers le regard des enfants, comme un reporter qui relaterait la vie d’une famille américaine, avec ses habitudes, ses pensées.  Ce n’est ni gai, ni triste, c’est la vie avec ses joies et ses peines. Cette narration met de la distance entre le lecteur et les personnages, on reste à l’écart comme si nous regardions par le petit trou de la serrure.

De tout temps les visites familiales semblent monotones et sans intérêt aux enfants, car toujours identiques et peu divertissantes mais les souvenirs et les bribes de conversation s’enregistrent et restent à jamais graver. C’est un récit à la douce mélancolie du passé, des souvenirs, des mystères que la vie révélera bien plus tard.

Ils voulaient juste sa présence, la voir, sentir quelques instants son odeur. Elle s’en rendit compte et elle entrevit brièvement la raison, sans doute, pour laquelle son mari choisissait chaque année un cottage différent. Ici, la famille n’avait pas d’histoire, pas de souvenirs d’un autre été, pas de marques sur les murs indiquant la taille des enfants, pas de rebords de fenêtre ni de comptoirs leur rappelant de combien ils avaient grandi. (p243)

On lit comme on feuillette un album de photos, on revoit les scènes qui se sont figées dans le temps et dans la mémoire, on ressent tout ce qui les intriguait, inquiétait ou amusait, simple ou compliqué, et l’on retrouve parfois ses propres souvenirs, ailleurs, loin de Brooklyn mais parfois si semblables.

Elle sourit et les regarda en hochant la tête. On aurait dit qu’une quinzaine de jours, chaque année, son mari arrêtait pour eux le cours du temps, qu’il les coupait et du passé et de l’avenir de sorte qu’il ne leur restait que ce présent, dans un endroit tout nouveau, ce présent dans lequel ses enfants cherchaient la présence et l’odeur de leur mère : un don merveilleux que ce présent, quand vous en preniez conscience. Quand passé et avenir se taisaient pour vous permette de le remarquer. (p243)

Il faut accepter de se laisser porter, entraîner dans ce voyage dans le temps et dans le lieu. Alice Mc Dermott a une écriture fine, précise et délicate, c’est doux, sans heurt, linéaire, un style propre à ses histoires d’un quartier qu’elle aime et qu’elle n’a cesse de nous raconter.

Les phrases sont parfois un peu longues, élaborées, pleines de tout ce qu’il est important de connaître du moment, de l’environnement, des petites choses qui font une vie, des rencontres, des événements que l’on découvre mais dont l’essence n’est relatée que plus loin, plus tard. Je m’y suis perdue parfois.

J’ai peut-être un peu moins aimé que La Neuvième heure, justement par rapport au rythme et à ces longues phrases qu’il fallait que je relise pour bien en saisir tout le sens et la portée, aux réponses que j’attendais sur les événements.

J’attire votre attention sur la qualité des éditions du Petit Quai Voltaire, qui sont réalisées avec des petits détails charmants, à deux couleurs,  en accord avec la lecture et qui rendent celle-ci encore plus agréable…..

📕📕📕

Traduction de Marie-Odile Fortier Masek

Merci aux Editions de la Table Ronde pour cette lecture

Editions Petit Quai Voltaire – Février 2019 – 250 pages

Ciao

 

 

 

 

 

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2 réflexions sur “La visite à Brooklyn de Alice Mc Dermott

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