Je ne ferai une bonne épouse pour personne de Nadia Busato

JE NE SERAI UNE BONNE EPOUSE POUR PERSONNE

Une femme saute du 86ème étage de l’Empire State Building à New York ce matin du 1er Mai 1947 et s’écrase sur le toit d’une Cadillac stationnée dans la rue. Elle s’appelait Evelyn McHale, elle avait 23 ans. Son corps est pratiquement intact. La photo de couverture du livre est la photo prise par un jeune photographe Robert Wiles dont ce sera le seul cliché publié dans Life Magazine.

Comprendre ce qui a poussé Evelyn McHale  à ce geste, elle qui n’a laissé qu’un court billet avant de sauter destiné à son fiancé, Barry Rhodes, qu’elle devait épousé deux mois plus tard :

« Je ne veux que personne ne voie mon corps, pas même ma famille. Faites-le incinérer, détruisez-le. Je vous en supplie : pas de cérémonie, pas de tombe. Mon fiancé m’a demandé de l’épouser en juin prochain. Je pense que je ne fera une bonne épouse pour personne. Il se portera bien mieux sans moi. Dites à mon père que je ressemble trop à ma mère. »

Aucune autre explication, « justification » de son acte.

A partir de quelques informations existantes Nadia Busato, à la manière d’une enquêtrice, va imaginer qui était cette jeune femme, ce qui l’a amenée à ce geste, en donnant la parole à tous ceux qui ont approché vivante ou morte Evelyn McHale pour tenter d’en dresser le portrait et de laisser les lecteurs en tirer des conclusions.

Nous ne connaissons rien d’elle mais cette photo saisissante de son visage intact avec seulement quelques effets vestimentaires déplacés, la main gauche tenant son collier de perles va marquer, à l’époque, les témoins et lecteurs mais également, aujourd’hui ceux qui liront ce récit.

L’auteure commence par écouter sa mère, dépressive, en 1927, alors qu’elle s’apprête à abandonner ses enfants (7) et son mari. Elle, elle n’a pas sauté mais à préférer fuir. Peut-être une rupture qui a marqué à jamais la petite Evelyn âgée de 3 ans.

Puis elle donne la parole à tous ceux qui ont connu Evelyn : une camarade rencontrée dans une organisation para-militaire, sa sœur aînée, Helen qui a reconnu son corps et exécuté ses dernières volontés, son fiancé Barry mais aussi le premier suicidé de l’Empire State Building, l’agent de police qui se trouvait à régler la circulation près de l’immeuble, les rédacteurs de Life magazine qui décide de mettre à la une cette photo

Nous ne publions pas la mort mais la beauté de ce qui nous effraie et nous fascine. Le mystère. C’est ce que nous devons respecter. Tandis que tout le reste continue, que nous laissons les choses arriver. Cette image est un final, un rideau qui se baisse, un générique de fin. (p201)

et enfin à Elvita Adams, dont la tentative de suicide en 1979 dans le même lieu a échoué.

Le dernier chapitre revient à l’intéressée elle-même qui retrace sa dernière journée, avec calme et une sorte de lucidité terrifiante. Elle-même avoue son impuissance à comprendre son geste, mais c’est la seule issue qu’elle entrevoit à sa vie.

La vraie vie ne peut se réduire à quelques paroles rapportées ou écrites, personne n’y arrive jamais. Mais les images, c’est différent. Elles ne sont pas l’histoire, qui peut se permettre d’être indulgente envers elle-même. Ni l’information, qui ne cesse de se contredire. Les images que nous imprimons dans notre mémoire sont les fragments avec lesquels nous étayons nos ruines tout au long de la vie (p160).

Au-delà d’imaginer qui fut Evelyn McLane, Nadia Busato, porte un regard sur l’Amérique d’après-guerre, sur le milieu de la presse, sur les victimes de la crise économique à différentes époques, sur la fascination de ce building qui surplombe New-York, comme surplombaient les tours jumelles du World Trade Center, symboles d’une toute puissance.

Face à cette toute puissance, des hommes et des femmes, parfois fragiles, parfois démunis devant les difficultés de la vie, New-York ville de tous les contrastes : humains, architecturaux, sociétaux. Choisir un tel lieu pour mettre fin à ses jours a-t-il une signification, qu’en penser, s’agit-il de mettre en scène ses derniers instants ? Beaucoup de questions et pas forcément de réponses, mais Nadia Busato tente de démêler les fils et les histoires.

La photo prise par Robert Wiles est le centre du récit car au-delà des personnes présentes qui virent le corps, elle fascina tout le monde. Ce jeune étudiant photographe admirait ces aînés qu’étaient Cartier-Bresson et Robert Capa, et lisait tout ce qu’il pouvait sur eux mais n’aurait jamais imaginé être celui qui serait, non pas sur une scène de guerre, mais présent sur le lieu d’un drame, être celui qui saisirait la mort dans son immédiateté, intacte, presque belle et élégante, être l’auteur d’un cliché qui marquera.

(….) il serrait entre ses doigts, sans s’en rendre compte, le volume qui l’accompagnait partout depuis des semaines. Il l’avait lu en une nuit, avait souligné des passages, copié des phrases qui semblaient s’adresser à lui et à aucun autre lecteur. Il ne suffit pas de lire des mots, il faut les comprendre, les sentir pour de vrai. Ce livre était devenu sa vie. (p165)

Evelyn gardera a jamais son secret et les motifs de son suicide resteront un mystère. Le lecteur devient également témoin, enquêteur et tente de se faire sa propre opinion mais faut-il avoir des réponses ? C’est peut-être un enchaînement de faits personnels mais aussi parfois sociétaux qui poussent à mettre fin à ses jours, d’une manière aussi spectaculaire et violente, même si quelques comportements étranges et surprenants pouvaient laisser penser à un déséquilibre, un mal-être.

J’ai beaucoup aimé la construction de ce roman, utilisant une narration à plusieurs voix, passant des proches aux témoins plus ou moins éloignés du drame mais aussi le regard porté sur l’Amérique, sur New-York, pays et ville de tous les rêves mais aussi de tous les excès, de la démesure. A travers un cliché, interroger tous les protagonistes, écouter ce qu’ils ont à dire, leurs explications, leurs versions et ce que cette vision à provoquer en eux. Car il y a les faits mais au-delà de ceux-ci il y a des existences qui resteront à jamais marquées, impactées, bouleversées.

Dès les premières pages on est saisi par la narration, par le mystère qui entoure cette femme et j’ai à maintes reprises regarder la photo, moi aussi saisie par le calme et une sorte de sérénité qu’elle dégage. Ce n’est pas l’image de la mort que l’on peut en avoir et toutes les hypothèses sont possibles.

Cela se lit comme une enquête de police, une étude psychologique et sociétale, comme un regard sur la femme dans la première partie du 20ème siècle, sur sa condition, sur son travail.

Il découvrait, comme dans un jeu de rôle improvisé à l’issue inattendue et cruelle, que Life et Time étaient comme le reste des Etats-Unis : on envoyait des femmes guerrières au front et on leur réservait, à leur retour, une place debout aux fourneaux, derrières des landaus, des bureaux ou des caisses enregistreuses. (p205)

Un roman polyphonique sur un drame de la vie, qui ne donne aucune véritable réponse mais fait un état des lieux de l’époque et à nous d’y voir tous les indices qui ont mené à ce saut vertigineux.

C’est original, bien écrit et construit, cela interroge sur ces gestes ultimes, leurs sens mais aussi sur l’utilisation qui est faite des faits divers dans les médias. Nadia Busato ne porte aucun jugement, elle restitue les faits, imagine les circonstances et nous laisse méditer sur le fait que l’on ne connait souvent jamais la vérité.

La connaissance que l’on a de soi repose sur ce que les autres ignorent de nous. (p34)

📕📕📕📕

Quatrième de couverture

Le 1er mai 1947, Evelyn McHale monte à la terrasse panoramique du 86e étage de l’Empire State Building, saute dans le vide et s’écrase sur le toit d’une limousine. Quelques minutes plus tard, Robert Wiles, étudiant en photographie, immortalise son corps, miraculeusement intact, la disposition harmonieuse de son cadavre épousant parfaitement le linceul de métal. Si le cliché du «plus beau suicide», l’une des images les plus célèbres publiées par le magazine Life, a inspiré Andy Warhol, la mode et l’avant-garde pop, la vie et la personnalité d’Evelyn sont restées dans l’ombre. Nadia Busato tente d’en percer le mystère à travers une narration chorale qui dépeint l’Amérique de la Grande Dépression à l’après-guerre. Les portraits se succèdent – la mère d’Evelyn, qui abandonna sa famille après la naissance du septième enfant; sa sœur Helen; son fiancé Barry; sa camarade du service militaire; le policier chargé d’identifier le corps; deux autres suicidés de l’Empire State Building; et enfin l’équipe de la rédaction de Life – et donnent un sens au mot laissé par Evelyn avant de mettre fin à ses jours: «Je pense que je ne ferai une bonne épouse pour personne.»

Traduction de Karine Degliame- O’Keeffe

Editions Quai Voltaire (La Table Ronde) – Mai 2019 – 255 pages

Merci aux Editions La Table Ronde pour cette lecture

Ciao

 

 

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