Rage de Christophe Desmurger

RAGEIl a la rage, il enrage,

Il en veut à tout le monde

A son père trop présent, à sa mère trop absente, à sa sœur trop brillante, à lui-même d’être ce qu’il est, à Serge d’être celui qu’il est et qu’il voudrait être.

Ils se sont connus enfants puis adolescents, l’un était l’idole de l’autre. Raphaël aimait tout chez Serge : sa fouge, sa force, son allure, sa moto, sa façon de se moquer de tout et de tout le monde, de vivre la vie qu’il avait choisie jusqu’à sa manière de passer sa main dans ses cheveux.

Lui n’était qu’un garçon doux, timide, obéissant, subissant l’autorité d’un père, le CPE (Conseiller Principal d’Education) comme il le nomme, appliquant le même comportement autoritaire au collège et chez lui. Face à lui on obéit ou on s’efface comme le fait sa mère, si douce, si soumise, si absente, ou on correspond à ses schémas, comme sa sœur, Virginie, si brillante et qui sera pharmacienne comme CPE l’a décidé.

Son regard n’avait pas appris à se taire (p193)

Ils étaient unis comme les doigts de la main d’ailleurs ils ont uni leurs prénoms en lettres rouges, comme les liens du sang, pour se définir : RAGE (RAphaël + serGE) : rage de vivre pour l’un, vite, fort, sans limite et rage de devenir pour l’autre.

Ils ont connu la même bande d’amis, partagé leur adolescence entre musique et virées, l’un tentant de correspondre à ce que son père CPE espère de lui, en gentil garçon guimauve qu’il est, l’autre menant sa vie tambour battant, en folle chevauchée, traficotant ici ou là, de plus en plus dangereusement.

Ils se sont perdus de vue, la vie les a éloignés mais quand elle les remet en présence l’un de l’autre vingt ans plus tard, c’est l’occasion pour Serge de se replonger dans ses souvenirs et de faire le point sur le chemin parcouru. Qui des deux a finalement réalisé ses rêves, qui est heureux et « réussi » sa vie ?

Ce qui nous divise, ce qui nous amène à nous cracher à la gueule, c’est le simple fait que les grands mots n’ont pas le même sens pour tous. (p204)

Christophe Desmurger a pris le parti de faire de ses deux héros des opposés mais on sait que les opposés s’attirent comme les deux pôles d’un aimant. Leur amitié est forte, solide, sûrement parce qu’il y a ce déséquilibre entre eux, même s’ils ne partagent pas tout comme la musique, l’un admirateur inconditionnel de Renaud qui exprime si bien cette colère sourde en lui et la transforme en poésie,  l’autre se retrouvant dans le punk rock des Berurier noir, criant sa révolte.

Le récit démarre par la rencontre des deux amis 20 ans après, un jour comme les autres, un jour où Raphaël n’aurait jamais imaginé recroisé celui qui fut une sorte de modèle, le rebelle qu’il n’était pas mais qui l’avait déçu, blessé.

C’est l’occasion pour lui de remonter le temps, de revenir sur son adolescence, sur tout ce qui constitue les bases de ce futur, de revivre le premier amour, celui qui restera toujours en soi.

Nous serons l’un pour l’autre la première fois, celle qui tue l’enfance et fait couler quelques larmes. (p82)

Viens ensuite l’âge adulte, l’âge d’homme, l’âge où l’on fait ses choix, où il rencontre celle qui va apaiser, qui va comprendre, qui va accepter Raphaël tel qu’il est, avec ses rêves, avec ses choix. Celle qui n’est pas son opposé mais sa moitié, sa complémentarité. Doit-on se construire à travers ceux que l’on admire ou être soi-même et s’accepter comme tel ? Et si finalement le regard que l’on porte sur soi était faussé par celui des autres, par ce que l’on croit devoir faire pour répondre aux attentes de parents et ne faut-il pas enfin s’accepter tel que l’on est avec nos pleins, nos manques, nos bosses et nos rêves ?

L’auteur a parfaitement fait ressortir le mal-être de cet adolescent, sa colère silencieuse en de courtes phrases scandées comme une sorte d’appel au secours durant la première partie de sa vie. C’est une narration truffée de musique, de complicité, de rires mais aussi d’amertume de ne pas être celui que l’on sent bouillir en soi.

C’est un roman de la vie, d’apprentissage de soi, parfaitement maîtrisé et construit. J’ai accompagné Raphaël dans sa quête de lui-même, craignant parfois qu’il ne tombe ou qu’il ne se laisse embarquer sur un chemin qui n’était pas le sien. J’ai aimé cette écriture vive, haletante, cette Rage qui tient les deux protagonistes debout pour des motifs différents, une rage de plus, une rage d’encore.

C’est une écriture qui va à l’essentiel, forte, claire, sans fioriture mais qui sonne tellement bien, rythmée par les références musicales. Il y a des rages qui détruisent et celles qui construisent ; Christophe Desmurger a choisi de donner à Raphaël une leçon de vie :

Je veux profiter de ce temps provisoire. De cette parenthèse. C’est la seule chose à faire. Courir après le bonheur est une connerie Le meilleur moyen d’avoir une vie de merde, c’est d’essayer d’être heureux. Le bonheur est une invention. Sa quête remplit les pages des magazines, mais elle est vaine. Les parenthèses existent. Il faut les reconnaître, s’y installer et ne pas se ronger les sangs à l’idée qu’elles se referment. Elles se referment. C’est comme ça. (p169)

J’ai aimé voir grandir cet adolescent, le voir devenir philosophe, attentif à ce qui compte, à s’aimer et s’autoriser à aimer, à faire la paix avec l’adolescent qu’il était, grâce peut-être à Serge, à son monde artificiel, toujours à la recherche de plus, de clinquant, de voyant, d’artificiel mais qui ne sera jamais celui de Raphaël, le doux, la guimauve.

📕📕📕📕

Quatrième de couverture

Ce que Raphaël admirait chez Serge, c’était sa rage. Une colère, une hargne qui donnait plus d’impact à chacun de ses gestes, de présence à son corps, de profondeur à son regard.
Par rapport à son ami, Raphaël se sentait trop doux. Guimauve.
Et son admiration se teintait d’envie.
Lorsqu’après vingt ans sans s’être vus Raphaël et Serge se retrouvent par hasard, tous les sentiments de l’enfance et de l’adolescence ressurgissent. La même fascination. Le même soupçon de jalousie contre laquelle l’amitié lutte en vain.
Mais n’est-on pas toujours le plus mauvais juge de soi-même ? Et si c’était justement à sa douceur que Raphaël devait le meilleur de son existence ?

Editions Fayard – Mars 2019 – 235 pages

Merci à Christophe Desmurger pour son envoi et sa confiance.

Ciao

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