Nœuds et dénouement de Annie Proulx

Quatrième de couverture

NOEUDS ET DENOUEMENTSQuoyle est un ballot que la vie a piétiné. Petit journaliste dans une feuille des environs de Boston, il s’est marié à une harpie qui finira par le quitter, non sans avoir tenté de vendre leurs deux filles à un pédophile. A la morte de sa femme, il s’exile, le cœur brisé, avec ses filles et sa tante, au pays de ses ancêtres, Terre-Neuve. Peu à peu, il rebâtit sa vie comme une maison en ruine battue par des vents furieux. Nœuds et dénouement est l’histoire d’un homme et d’un père transfigurés par l’apprentissage d’un bonheur simple.

Ma lecture

J’ai choisi de lire ce livre car je me souviens avoir écouté une émission à la radio où une lecture de ce roman était faite et j’avais été très touchée par la puissance de ce texte. J’ai ensuite lu dans America N° 5 consacré à l’Amérique Sauvage, un articled’Annie Proulx qui avait confirmé mon envie de la découvrir, elle, qualifiée comme une des grandes écrivaines de la littérature américaine et dont le nom est très peu cité.

Terre-Neuve, vie neuve, territoire entre ciel et mer, terre de caractère, exigeante et rude mais terre de résurrection pour Quoyle.

Un quoyle est, comme décrit par Clifford W. Aschley dans Le grand livre des Nœuds? livre-référence du roman, une galette de cordage enroulée et posée à plat sur laquelle on peut marcher. Une grande partie des chapitres de ce roman, couronné par le prix Pulitzer en 1994, commence par la description d’un nœud de marine : comment le faire et son utilisation. Ces nœuds correspondent aux étapes de la vie de Quoyle, celle qu’il se construit, petit à petit sur la terre de ses ancêtres où il espère trouver un nouveau départ avec sa tante et ses filles Bunny et Sunshine après le décès de Petal sa femme.

Annie Proulx a une écriture bien particulière, sèche, saccadée, faite de phrases courtes comme des énumérations lorsqu’il s’agit de décrire les paysages, les sensations, les faits. J’ai été un peu déroutée par ce style au début mais comme l’histoire de cet homme malmené par la vie, qui n’est pas sans me rappeler certains personnages de romans de Steinbeck par exemple, m’a touchée, émue, tellement malmené dès les premières pages,  j’ai poursuivi ma lecture. Et bien m’en a pris, car au-delà de cette reconstruction humaine, c’est dans un voyage au Canada, à Terre Neuve qu’Annie Proulx nous convie.

Ce territoire elle le connaît, elle y vit une partie de l’année ce qui explique la richesse des descriptions, l’attachement qui transpire entre les lignes, l’évocation des ravages du monde moderne sur la nature, les hommes et la faune,  sur le désespoir de certains de devoir partir pour ne jamais revenir.

Il y a des drames, il y a parfois des situations cocasses, il y a des joies, des silences, des haines tenaces, les secrets du passé jamais révélés qui refont surface mais aussi des solidarités car comme dans toute région soumise aux soubresauts et aux caprices du temps, les habitants, sous des dehors assez rugueux, font preuve d’humanité.

La vie est faite de nœuds, plus ou moins complexes, qui construisent, qui étranglent parfois mais dont le dénouement permet de grandir, de trouver les réponses aux questionnements pour trouver la paix.

C’est la quête de Quoyle, lui le doux, le naïf, le gentil, observateur mais n’ayant pas toujours les réponses à ses questionnements, lui le timide, le réservé, lui qui prend la vie comme elle se présente, heureux de ce qu’elle lui donne de positif et au fil des étapes, des nœuds qui se dénouent, il prend de l’assurance, il prend sa vie en mains.

C’est l’histoire d’une renaissance dans cette maison verte du bout du monde qui ne tient debout par on ne sait quel miracle. à Cap Quoyle, au gré des rencontres, au gré des coups de vent, des rudesses de cette terre et de la mer, subissant parfois les caprices de la nature, mais dont on peut ressortir grandi, plus fort. C’est l’histoire des amitiés qui vont se nouer, d’un amour avec celle qui, comme lui, a enduré en silence souffrances et humiliations. Elle lui montrera le chemin qui le mènera à comprendre ses enfants, à décrypter leurs messages, à l’aimer et à s’accepter.

Comment ne pas être touchée par cet homme au grand cœur qui va trouver le chemin pour devenir le père qu’il ne savait pas être, pour devenir le journaliste d’une petite gazette l’Eider Cancaneur, passant des faits divers maritimes à un rôle de rédacteur en chef, prenant de l’assurance, acteur au lieu de victime, qui va découvrir des secrets bien cachés comme souvent ils le sont dans des régions où l’urgence n’est pas de s’attarder sur ses souffrances mais de tenir, de survivre.

Et des souffrances il y en a comme partout ailleurs mais ramenés à l’échelle d’une île, isolée : pédophilie, abus sexuels, folie, Annie Proulx passe en revue toutes les misères humaines mais aussi une étude des désastres qui touchent la nature et en particulier la pêche.

On pourrait penser que c’est une histoire triste alors que c’est un roman plein de poésie, de tendresse et d’amour. Rien n’est joué, tout peut se reconstruire. Quoyle fait partie de cette humanité des laissés pour compte, jugés sur leur apparence mais qui vont saisir, parfois sans le savoir, le bon cordage, vont s’y accrocher, vont résister aux tempêtes et savoir écouter ceux qui l’aiment pour ce qu’il est.

Au final c’est roman d’espérance, une sorte de documentaire riche en détails sur la vie des terre neuviens. Annie Proulx est souvent comparée à John Steinbeck et William Faulkner et c’est vrai que son style, mêlant l’histoire des déshérités, des abîmés par la vie,  à celle de l’environnement de son pays, est proche des thèmes de ces deux auteurs.

C’est une lecture exigeante, qui demande une certaine attention, qui allie les éléments humains et environnementaux et nous embarque pour un voyage sur une terre canadienne peu évoquée, où la vie est rude, où les âmes vivent, aiment, souffrent, peuvent sombrer où devenir plus fortes. Car sur ces terres battues par les vents et les vagues, les natures humaines sont mises à nue et les plus forts survivent et parfois ressuscitent.

Il y a tout un panel de « petites histoires » parfois comiques, parfois tragiques, comme les faits divers qui remplissent les pages de la gazette où travaille Quoyle, où les orientations d’un journal peuvent se prendre tout en pêchant. Ce sont des personnages au fort tempérament dont les visages sont marqués par les épreuves, le climat et le regard toujours porté sur le temps à venir.

C’est en tout cas une belle découverte d’une auteure, d’un style, une construction originale qui rejoint tous ces écrivains « nature writing » comme Pete Fromm, Jim Fergus, Henry Thoreau, David Vann, Jean Hegland, Jim Harrison etc… (pour ceux que je connais? que j’ai lu ou dans ma PAL).

Car si Jack Buggit avait pu sortir de son bocal de cornichons, si un oiseau au cou brisé avait pu s’envoler, que restait-il d’impossible ? Pourquoi l’eau ne pourrait-elle être plus vieille que la lumière, les diamants jaillir du sang chaud d’une chèvre, le sommet des montagnes cracher un feu glacé, des forêts pousser au milieu de l’océan ? Il arrive que l’on attrape un crabe avec l’ombre d’une main, que l’on retienne le vent du soir avec un bout de ficelle noué.

Et il se peut parfois qu’un amour existe sans chagrin ni souffrance. (p466)

Un film est sorti en 2001 adapté de ce roman, Terre-Neuve, avec Kevin Spacey et Julianne Moore que j’espère voir un jour. Je vous mets la bande annonce…..

📕📕📕📕

P.S. : Pour info Annie Proulx est l’auteure du roman Brokeback Mountain qui a été adapté au cinéma sous le titre Le Secret de Brokeback Mountain en 2005.

Traduction Anne Damour

Prix Pulitzer 1994

Editions Grasset / Les cahiers rouges – Mai 2008 – 466 pages

(1ère édition : 1993 Etats-Unis – 1997 France – Editions Payot et Rivages)

Ciao

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