En attendant Eden de Elliot Ackerman

EN ATTENDANT EDEN

Je veux que vous compreniez Mary et ce que Mary a fait. Mais j’ignore si vous y parviendrez. Vous devez vous demander si au bout du compte, dans des circonstances similaires, vous feriez le même choix qu’elle, Dieu vous garde. (…) Depuis lors, je continue à traîner dans les parages, je suis seulement de l’autre côté, je vois tout et j’attends.(p9)

Celui qui s’adresse à nous n’est plus, lui n’est pas revenu, lui l’ami, le compagnon d’armes. Lui il n’a pas choisi : il était avec Eden dans le Humvee quand celui-ci roula sur une mine dans la vallée du Hamrin, en Irak. Il se dit chanceux car Eden, lui, est tout juste survivant.

Eden a fait deux guerres et celle qu’il mène désormais c’est la dernière, l’ultime. Mais enfermé dans un corps souffrant qui n’a plus rien d’un corps mais n’est qu’un amas de chair carbonisée, il n’a pas les armes pour se battre, il dépend des machines et des autres. Il ne lui reste que des sensations et la mémoire, parfois, quelques moments de lucidité. Il attend depuis trois ans de rejoindre ceux qui ne sont jamais revenus et de délivrer Mary de ce poids, elle qui passe ses journées au pied de son lit avec sa fille, Andy, une fille inconnue car jamais vue, il n’a pas le choix des armes et doit s’en remettre aux autres.

Son ami lui le sait le combat qu’il mène, il  le veille de là où il est, il l’attend. Il se fait narrateur des souffrances d’Eden, de ses obsessions, détenteur d’un secret qu’il partage avec Eden et Mary, enfermé dans un silence éternel, il l’attend dans le pays blanc qu’Eden le rejoigne.

Mais est-ce vivre que d’être depuis trois ans dans un service de Grands Brûlés, ne peser que 31 kgs, d’être en vie uniquement parce que votre cœur bat mais dans un corps qui n’est qu’une carapace de cuir brûlé à fleur de douleur, que tout votre organisme est à bout, qu’il lance des alertes de mort imminente mais qu’il tient, encore, toujours ?

Chacun possède sa prison : elle peut être physique ou morale et les trois personnages le savent. Ils attendent tous les trois mais l’attente n’est pas la même pour chacun. Ils portent chacun le poids d’une vérité sur leur lien. Le corps peut être une prison mais il y a aussi la conscience qui demande à s’alléger. Pouvoir se délivrer des poids qui pèsent, pouvoir accepter les preuves d’amour voilà leur dernier combat.

C’est un court et puissant roman sur l’enfermement que peut représenter un corps, sur la décision impossible à prendre, sur l’amour et l’amitié. C’est un roman sur les vies bouleversées quand la guerre n’a pas tout détruit, tant qu’il reste un mince souffle mais que ce souffle ne demande qu’à cesser. Comment arriver à se délivrer de cette enveloppe qui n’est plus que douleur, horreur, peur ? Comment faire comprendre à ceux qui vous aiment, que vous aimez qu’il est temps, que ce n’est pas vous, ce n’est plus vous, qu’en les délivrant vous les délivrez aussi.

Tous les trois partagent un passé, il y aurait tant à dire, chacun leur tour ils vont s’y plonger afin d’exorciser ce qui les ronge, remonter les souvenirs, les silences, les non-dits.

Et puis il y a Gabe, l’infirmier, qui pourrait et voudrait aider, qui est à l’écoute d’Eden, de Mary, qui peut soulager et aider à franchir le dernier pas, qui n’attend qu’un geste, un mot, un signe. Mais pour cela il faut choisir le bon moment, pas le plus facile, accepter de laisser partir, accepter que l’autre que l’on a aimé soit délivré de son corps et de soi.

J’ai lu ce roman en apnée, suspendue aux délires d’Eden, à ces visions, à cette volonté impuissante d’en finir, qui construit et imagine une forme d’expression pour qu’on l’entende. J’ai lu ce roman en soutenant Mary dans son désir d’être là, près de l’homme qu’elle aime, de lui faire connaître son enfant qu’il n’a jamais vu, en attendant le  moment où elle aura la force de répondre à sa demande, de le délivrer.

J’ai lu ce roman en comprenant que tout n’était pas clair entre eux, qu’au fil des confessions de chacun se dessinait un secret les unissant à jamais : un lien d’amour. Chacun est dans l’attente des mots des autres, de ce qui n’a pas été dit.

Avec une écriture sans détour, franche et directe, un style quasi militaire parfois mais empreint malgré tout d’humanité, Elliot Ackerman évoque les blessures des corps et de l’âme, celles de l’amour et de l’amitié, des silences et des aveux. Parce qu’il est des instants où les mots sont inutiles, où les silences prennent toute la place, où un regard et une écoute suffit.

📕📕📕📕

Traduction de Jacques Mailhos

Editions Gallmeister- Avril 2019 – 151 pages

Résumé

Tous les jours, Mary est tout près de son époux, à l’hôpital. Tous les jours depuis trois ans, après son retour d’Irak. Eden est inconscient, et ses blessures ne guériront pas. Personne ne sait plus comment l’appeler, sauf elle : c’est son mari, et il est toujours en vie. Leur fille, qu’Eden n’a pas eu le temps de connaître, grandit dans cet hôpital où Mary attend avec patience et détermination un changement. Un jour, en son absence, Eden semble trouver un moyen de reprendre contact avec le monde extérieur. Dès lors, c’est Mary seule qui aura la responsabilité d’interpréter ces signaux et de prendre des décisions, ramenée tout d’un coup face à certaines vérités troublantes sur leur mariage.

Ciao

 

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