L’âge de la lumière de Whitney Scharer

L'AGE DE LA LUMIERE

La photographie peut saisir la réalité, mais comment peut-elle saisir l’émotion ? N’est-ce pas l’émotion qui rend la réalité réelle ?  (p188)

1929 – Paris, Man Ray, 39 ans, vit à Montparnasse et sa réputation dépasse les frontières. Il a travaillé pour Vogue mais aussi pour de grands couturiers, artistes et célébrités ont posés pour lui, il côtoie André Breton, Dali, Jean Cocteau dont il fait souvent des portraits et je découvre qu’il était également peintre et sculpteur. Cet homme touche à tout prend part au mouvement du surréalisme.

Lee Miller, 22 ans, arrive en France après avoir posé comme mannequin dans Vogue aux Etats-Unis, elle s’éloigne de sa famille et d’un passé où un événement douloureux peine à cicatriser. Elle ne veut plus être un modèle de créateur mais être créatrice, elle ne veut plus être un objet mais celle qui le met en valeur. En France elle se sent libre, une nouvelle vie commence. Libre de ses choix, de son avenir, elle comprend très vite que son avenir est derrière l’objectif d’un appareil photo mais aussi dans la chambre noire où elle développe ses clichés.

Elle croise la route de Man Ray, devient son assistante puis sa maîtresse et « associée » mais, comme souvent, le grand homme a du mal à faire de la place à sa compagne, même si celle-ci et surtout si celle-ci a du talent. Lee va très vite tomber sous le charme de Man, l’homme mais aussi l’artiste : peintre, sculpteur, réalisateur de films car c’est un touche à tout. Elle va participer involontairement à a découverte du procédé de « solarisation » (inversion des noir et blanc grâce à une modification de développement avec l’apparition d’un trait noir sur les contours) que Man Ray va largement utilisée et dont il va revendiquer la paternité. Elle va particulièrement travailler sur la lumière mais c’est dans la chambre noire qu’elle va se révéler.

Whitney Scharer s’attache à imaginer leur relation, leur travail commun mais aussi à décrire le Paris artistique du début du XXème siècle. Grâce à ses recherches elle nous livre un récit très documenté mais aussi une plongée dans une époque où l’art était fulgurant, où Paris était la plaque tournante de la créativité.

Avec une écriture délicate, l’auteure donne à son récit une ambiance à la fois sensible et sensuelle quant à la relation unissant les deux amants mais aussi toute l’ambiguïté de celle-ci basée sur une passion commune mais qui peut aussi être destructrice quand l’élève se révèle douée, innovatrice et le maître jaloux et possessif.

Elle est seule avec lui dans l’obscurité qu’elle s’est créée et, quand il prononce son nom, elle a la sensation de se dissoudre en étincelles, en grains photographiques, pour, à la fin, fusionner avec lui au point de ne plus savoir qui est qui. (p212)

L’auteure nous entraîne dans leur studio de travail, mais aussi dans leur intimité et décortique parfaitement l’ambiance de l’époque et surtout, grâce à une écriture précise et riche en détails, mais jamais pesante, les prises de vue (j’ai pris la peine d’aller vérifier certaines photos ensuite comme celle d’Hemingway avec son bandage et chapeau).

Comme pour beaucoup de femmes ayant vécu dans l’ombre d’un artiste, Lee va comprendre très vite qu’elle devra faire un choix quand le pygmalion va la trahir dans ce qui les unissait et qui lui était le plus cher : son travail.

Et elle pense, avec émerveillement, que sa vie est comme une énorme boule de cristal tournant au plafond dont la surface fragmentée capte la lumière à des moments différents.  (p355)

La narration est régulièrement entrecoupée de courts chapitres sur l’après Man Ray : Lee deviendra correspondante de guerre pour Vogue pendant la seconde guerre mondiale et  sera présente lors de la libération des camps : Dachau et Buchenwald qui laisseront des traces indélébiles dans sa mémoire.

J’ai aimé suivre l’évolution de cette jeune femme, comment peu à peu elle va prendre de l’assurance, trouver un épanouissement grâce à la photographie mais gardera un esprit « nomade » et libre dans ses relations. Elle a été un modèle féminin par sa beauté devant les objectifs, elle deviendra, grâce à son travail, ses recherches et l’enseignement de Man Ray une photographe dont le nom restera dans l’ombre parce qu’associé à celui qui fut son maître.

J’ai trouvé particulièrement réussi la manière dont elle a retranscrit la vision de Lee Miller : son œil toujours aux aguets, tel un objectif, qui capte un personnage, un lieu, une ambiance. Les phrases se font courtes, comme un doigt sur le déclencheur, comme autant de prises de vue, parfois seulement gardées en mémoire, parfois figées sur la pellicule.

Lee a sans arrêt envie de porter son appareil à son visage et de prendre une photo, mais elle ne le fait pas. Elle laisse la vie s’écouler sans intervenir, sans l’interrompre, sans la saisir. Qui est-elle pour vouloir y jouer un rôle ? (p364)

Je connais peu de choses sur la photographie même si de temps à autre je vais voir des expositions. Je ne connaissais de Man Ray que le nom et quelques photos aperçues ici ou là et encore moins Lee Miller.  Grâce à cette biographie romancée de Whitney Scharer, dont c’est le premier roman, j’ai appris énormément de choses sur ce domaine artistique. Elle dépeint parfaitement le Paris de l’époque, on y croise Jean Cocteau, Kiki de Montparnasse, on fréquente des endroits louches (fumerie d’opium) mais ce que j’ai le plus aimé c’est le parcours de cette femme, Lee Miller, déterminée, volontaire, n’acceptant pas de n’être que l’ombre du maître.

C’est une lecture à la fois dépaysante et enrichissante. J’ai eu très envie ensuite d’en savoir encore plus sur ce couple. J’aime lire de temps à autre ce genre de biographie romancée quand celle-ci est basée sur un vrai travail de documentation. Apprendre et découvrir en passant un agréable moment de lecture, se plonger dans l’histoire des courants artistiques, approcher un domaine peu connu mais aussi une réflexion sur la place de la femme, comme Lee l’a été, objet de tous les regards en tant que mannequin mais aussi une réflexion sur une époque. L’œil de la photographe et le cœur d’une femme.

L'AGE DE LA LUMIERE 2
Lee Miller  (photo de Man Ray)
L'AGE DE LA LUMIERE 1
Procédé de solarisation par Man Ray

📕📕📕📕

Résumé

Paris, 1929. Lee Miller, une jeune américaine, débarque à Paris.

Mannequin, belle comme le jour, elle rêve pourtant de passer derrière l’objectif, animée d’une seule passion, d’une unique obsession : la photographie.

Presque par hasard, Lee attire l’attention de Man Ray, illustre photographe gravitant dans le Montparnasse surréaliste de Dalí et sa bande d’extravagants artistes. Mais pour Man Ray, Lee demeure la muse par excellence. Entêtée, la jeune femme réussit le convaincre de lui donner sa chance. Elle deviendra l’assistante, l’élève, puis l’amante du grand photographe. Dans l’intimité de la chambre noire, leur art et, très vite, leurs corps se lient et s’unissent. Mais alors que Lee se révèle une artiste hors pair, Man, jaloux maladif et génie égocentrique, ne peut bientôt plus supporter l’ascension de celle à qui il a tout appris.

Des cabarets du Paris bohème aux champs de bataille d’une Europe déchirée par la Seconde Guerre mondiale, de la découverte de techniques de photographie révolutionnaires à l’immortalisation de la libération des camps de concentration, Lee Miller s’impose comme une artiste absolue, une femme hors du commun.

Traduction de Sophie Bastide-Foltz 

Editions de l’Observatoire – Août 2019 – 438 pages

Ciao

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