Ici n’est plus ici de Tommy Orange

Résumé


ICI N'EST PLUS ICIÀ Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.

Ma lecture

Encore un roman de la Rentrée Littéraire 2019 dont tout le monde parle, couvre d’éloges et qui m’était proposé dans le cadre du Comité de Lecture du réseau des bibliothèques de ma commune.

Tommy Orange dans ce premier roman met en lumière les indiens urbains, ceux qui sont nés et vivent en ville, loin des paysages de leurs ancêtres et comment ils ont tenté de s’intégrer sans toutefois oublier leurs origines. Dès le prologue, c’est un cri de colère sur les massacres perpétrés par le passé, sur les contraintes qu’ils ont dû acceptées, voyant leur environnement changer, les obligeant à vivre là où ils n’avaient plus leur place, eux qui sont et demeurent les premiers habitants d’une terre qui ne leur appartient plus.

Nous amener en ville devait être la nécessaire étape finale de notre assimilation, l’absorption, l’effacement, l’achèvement de cinq cents ans de campagne génocidaire. (p15)

C’est à travers douze personnages, hommes, femmes, jeunes ou moins jeunes que l’auteur évoque principalement la quête d’identité de ces indiens urbains, eux qui n’ont que peu de références, eux qui ont de moins en moins de transmission des générations antérieures et qui pourtant sentent dans leurs veines et leurs âmes un manque, une errance d’un monde qui n’est plus. Les réminiscences de leurs origines passent le plus souvent parce que les blancs en ont fait : film, publicité etc…., avec une vision transformée : les indiens racontés par les blancs !

Le monde où ils vivent n’est plus leur monde : Ici n’est plus ici…..

Quand nous entreprenons de raconter notre histoire, les gens croient que nous voulons la réécrire. Ils sont tentés de nous dire « pauvres losers » ou « passez à autre chose », « arrêtez de jouer les procureurs ». Mais s’agit-il vraiment d’un jeu ? Seuls ceux qui ont perdu autant que nous voient la singulière méchanceté du grand sourire de qui pense avoir gagné en disant : « Tournez la page. » Le hic, c’est que si quelqu’un a la possibilité de ne pas penser à l’Histoire, ni même de la prendre en considération, qu’il l’ait bien apprise ou non, croire qu’elle mérite considération ou non, alors cela signifie qu’il sait être à bord du bateau où l’on sert des petits-fours et tapote ses oreillers, pendant que d’autres sont à la mer, nageant, se noyant, ou grimpant sur de petits canots pneumatiques qu’ils se relaient pour garder gonflés, les essoufflés, qui ignorent le sens des mots « petits-fours » et « tapoter ».(p162-163)

J’ai été frappé de la constante recherche d’identité des personnages, par l’image ou la non image qu’ils ont eux d’eux-mêmes, les reflets du miroir ne correspondant pas à ce qu’ils pensent ou pensaient être, ne reconnaissant pas toujours le reflet qu’ils aperçoivent. Chacun, à travers une quête personnelle, qu’elle soit familiale ou identitaire, veut exister, être reconnu pour ce qu’il est. Le pow-wow annuel d’Aukland  est l’occasion pour beaucoup d’entre eux de renouer avec les chants, danses, de se retrouver, de se sentir à nouveau soi et de perpétuer leurs traditions. Certains le font à travers un film, d’autres en revêtant les tenues ancestrales ou en participant aux danses.

J’ai eu du mal avec la construction du récit, l’auteur alternant les différents protagonistes, les prises de parole, j’ai dû plusieurs fois revenir en arrière, prendre des notes, me faisant perdre le fil du récit . Cela en a fait une lecture hachée, difficile et parfois laborieuse parce que le souffle en était brisé par le recherche de qui était qui, de la relation de chacun et j’avoue humblement que pour certains je les ai pratiquement occultés.

Je me suis attachée à Jacquie Red Feather et sa sœur Opale, à leur parcours, à leur destin familial, elles qui occupèrent, avec leur mère, l’Ile d’Alcatraz  comme d’autres autochtones en 1969, fait que je ne connaissais pas du tout et qui dura plusieurs mois, et qui fut pour elles un moment décisif de leurs existences.

Oui, ça va mal de nos jours. Tout le monde fait comme si ça allait mieux, et cela ne fait que renforcer l’idée que ça va mal. (p98)

Le roman se découpe en trois parties : Reste – Réclamation et Retour, comme trois étapes avec une partie Entracte dans laquelle l’auteur revient sur des actions significatives de leur culture : pow-wow, sang, nom (puisqu’ils ont perdu non seulement leur identité mais aussi leur nom) et jusqu’à les morts apparentes qui finissent parfois par devenir réelles.

Tommy Orange fait un constat des lieux de son pays face à sa communauté mais porte aussi un regard sans complaisance sur une société qui vit dans la violence, le monde virtuel, les armes et un mal-être ressenti de plus en plus. Comment ne pas retrouver à travers son discours notre propre sentiment face à la montée de la violence, des attentats etc…

Ou nous croyons seulement y être habitués jusqu’au moment où le tireur apparaît, où nous le croisons dans la vie réelle et qu’il est parmi nous ; les coups de feu viendront de partout, de dedans, du dehors, du passé, du futur, du moment présent, et nous ne saurons pas tout de suite où les tireur, les corps tomberont, la puissance des détonations nous fera battre le cœur, accès de panique, étincelle et sueur sur la peau, rien ne sera plus réel que l’instant où nous saurons dans notre chair que la fin est proche. (p166)

C’est finalement, pour être tout à fait honnête, une lecture en demi-teinte parce que j’aurai sûrement aimé moins de personnages ou plus de continuité dans l’histoire de certains et pourtant à plusieurs reprises j’ai trouvé une beauté dans les ressentis de chacun, dans les pertes identitaires, dans les regards posés sur eux-mêmes mais aussi sur le monde.

Une lecture exigeante, qu’il faut faire d’un trait pour ne pas en perdre le fil, pour suivre ces vies brisées, abîmées, malmenées, ravagées pour entendre la voix et le regard du narrateur qui analyse, observe et se révolte sur le devenir d’un peuple.

Traduction de Stéphane Roques

Editions Albin Michel – Août 2019 – 331 pages

Ciao

3 réflexions sur “Ici n’est plus ici de Tommy Orange

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