Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro

Résumé

Kath, Ruth et Tommy ont été élèves à Hailsham dans les années quatre-vingt-dix; une école idyllique, nichée dans la campagne anglaise, où les enfants étaient protégés du monde extérieur et élevés dans l’idée qu’ils étaient des êtres à part, que leur bien-être personnel était essentiel, non seulement pour eux-mêmes, mais pour la société dans laquelle ils entreraient un jour. Mais pour quelles raisons les avait-on réunis là ? Bien des années plus tard, Kath s’autorise enfin à céder aux appels de la mémoire et tente de trouver un sens à leur passé commun. Avec Ruth et Tommy, elle prend peu à peu conscience que leur enfance apparemment heureuse n’a cessé de les hanter, au point de frelater leurs vies d’adultes.

Ma lecture

Encore une découverte d’auteur et excusez du peu mais du Prix Nobel de Littérature en 2017 dont j’ai depuis très longtemps sur mes étagères Les vestiges du jour que j’avais acheté suite au film que j’avais beaucoup aimé et pour une fois le film m’avait poussée à découvrir le roman….. Là c’est le titre qui m’a interpellé. Auprès de moi toujours, le genre de titre qui vous frappe parce qu’il est porteur une douce mélancolie,  une volonté de ne jamais quitter, oublier un lien qui vous unit à une personne. Un lien d’amour, d’amitié ….

Pour Kathy H.,31 ans, il s’agit de se remémorer son enfance à la fin des années 1990 à Hailsham, en Angleterre, dans ce manoir isolé, coupé du monde dont aucun des enfants ne doit franchir les clôtures sous peine, d’après la rumeur, de s’exposer à mille dangers. Kathy, la douce Kathy se souvient de son attirance et amitié qui la liaint à Ruth, plus volontaire et Tommy, sensible et coléreux.

Dans ce roman dystopique  l’auteur imagine Hailsham comme une communauté d’enfants « créés » uniquement pour devenir des clones donneurs d’organes vitaux.  Ils mourront jeunes, après avoir fait trois voire quatre dons, ils savent très jeunes qu’ils sont stériles, qu’ils doivent se préserver, qu’ils sont uniques car ils ont en quelque sorte une « mission » à accomplir : offrir des organes sains. Une dystopie qui pourrait devenir une réalité un jour, n’existe-t-ils pas déjà des enfants thérapeutiques mis au monde pour en sauver d’autres

Comment demander à un monde qui en est arrivé à considérer le cancer comme guérissable, comment demander à un tel monde d’écarter cette guérison, de retourner à l’époque noire ? Il n’y avait pas de retour en arrière. Même si les gens se sentaient mal à l’aise à cause de votre existence, leur principal souci était que leurs propres enfants, épouses, parents, amis ne meurent pas du cancer, de la sclérose latérale amyotrophique, d’une maladie du cœur.  Pendant longtemps vous avez été tenus dans l’ombre, et les gens s’efforçaient de ne pas penser à vous. Et si cela leur arrivait, ils essayaient de se convaincre que vous n’étiez pas vraiment comme nous. Que vous étiez moins qu’humains, aussi ça ne comptait pas. (p402)

Kazuo Ishiguro soulève bon nombre de questions sur le clonage, ses limites. Non ce n’est pas un roman léger, il est même oppressant par moment, en particulier quand on imagine la vie de ses enfants, ses jeunes adultes, promis à n’avoir d’autres fonctions que médicales, pour sauver d’autres vies au prix de la leur. 

Il règne dans ce roman une ambiance très particulière qui oscille entre l’horreur de la situation de ces êtres qui semblent ne ressentir que peu d’émotions en dehors de celles autorisées ou données par l’institution (mais ils n’ont rien connu d’autres que Hailsham et ne savent que peu de choses sur ce qui se passe à l’extérieur) et les questionnements que nous nous posons et auxquels Kathy, au fur et à mesure de sa narration, répond en se souvenant des instants où elle-même et ses deux amis ont eu leurs propres interrogations. Grâce à cette construction, on comprend leur conditionnement, leur résignation, leur abnégation.

C’est une histoire d’amour et d’amitié, une sorte de roman d’apprentissage, entre trois êtres aux personnalités très différentes. Entre Kathy et Ruth une sorte d’amitié-rivalité les oppose, un peu à la manière de Lila et Elena dans L’amie prodigieuse : ce que l’une a l’autre prend plaisir à l’avoir en premier et Ruth n’a aucune limite dans ce domaine mais elle exerce une telle fascination sur Kath que celle-ci accepte de voir le couple se former sous ses yeux, se tiendra à l’écart même si Tommy garde pour elle un tendre sentiment. Elle choisira d’ailleurs de devenir Accompagnant c’est-à-dire d’assister les donneurs dans leur parcours chirurgical jusqu’à leur « terminaison ».

Les termes choisis par l’auteur : Donneur, Vétéran, Accompagnant, Terminaison et l’environnement dans lequel il installe ses personnages donne une idée du climat sombre, distant, anonyme, d’ailleurs chacun n’est identifié que par un prénom et une lettre comme Kathy H. Une usine à organes ….

Hailsham est un lieu de manipulation des cerveaux, les enfants étant conditionnés à accepter le monde qu’on leur propose fait de cadeaux (la Vente) d’aucune valeur, d’encouragements à se respecter soi-même, de l’attente du passage de Madame qui sélectionnera leurs travaux artistiques pour être exposés dans la Galerie, une manière d’être enfin sur le devant de la scène, d’exister leur semblent-ils. Aucune révolte, aucune colère, ils n’ont connu qu’Hailsham, son enseignement, ses règles et sont résignés à leur sort n’ayant rien connu d’autres, ils sont presque déshumanisés et à travers Kathy c’est la découverte de sentiments de la part de certains d’entre eux

Ce qui est le plus surprenant dans ce roman c’est le contraste entre l’histoire, assez monstrueuse et la douceur du récit, de l’écriture même lorsque les enfants ont la révélation de leur devenir. C’est à la fois beau, glaçant, douloureux, inquiétant et c’est le genre de récit qui laisse une trace et des questionnements longtemps après. Pas de violence, pas d’éclats et cela donne encore plus de force au récit.

J’ai découvert dans ma pile de DVD l’adaptation cinématographique en 2010 Never let me go de Mark Romanek avec Keiro Knightley, Andrew Garfield, Carey Mulligan et Charlotte Rampling que j’avais achetée il y a très longtemps et jamais vue….. Donc je l’ai visionnée à la suite de ma lecture. Evidemment et comme souvent, même si le film est très beau et reprend la trame du roman, il n’y a pas toute la richesse des détails fournis dans celui-ci. J’ai trouvé que la première partie du film sur l’enfance à Hailsham bien trop rapide alors que dans le livre elle tient une place prépondérante puisqu’elle conditionne tout le reste et quelques modifications de faits.
Voici la bande annonce ainsi que la bande son de la musique fétiche de Kathy : Auprès de moi toujours chantée par Judy Bridgewater.

Traduction de Anne Rabinovitch 

Editions Des 2 Terres – Mai 2006 (2005) – 441 pages

Ciao

°

4 réflexions sur “Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro

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