Les belles images de Simone de Beauvoir

LES BELLES IMAGESRésumé

Pour échapper à la dépression nerveuse, Laurence a choisi le remède classique : le travail. Sa réussite à l’agence de publicité Publinf ne l’aveugle pas sur la valeur d’un métier assimilable, en somme, à celui de l’illusionniste puisqu’il s’agit d’un tour de passe-passe où une chose est parée d’attraits qui lui sont étrangers par le truchement d’une belle image afin d’allumer la convoitise des chalands.

D’ailleurs cette mise en condition ne s’applique pas qu’à la vente des objets, la vie entière est soumise à la tyrannie des images, à ceci près que la réalité ne se laisse jamais oublier. Est-ce d’avoir découvert la cruauté du monde à travers ces surimpressions idylliques qui perturbe sa fille Catherine et lui donne des cauchemars. L’avis général est qu’il faut la guérir de cette « sensiblerie » en la confiant à un psychologue pour qu’elle devienne « normale ».

Mais nos « normes » ne sont-elles pas une erreur qui desséchera ce cœur d’enfant et privera Catherine d’espoir, d’enthousiasme, de raisons d’exister….. comme elle ? Question angoissante qui résonne de plus en plus fort à mesure que se précipitent les événements dans l’entourage de Laurence : la faillite sentimentale de sa mère, le cynisme de son mari, les changements de cap d’un père dont la fermeté morale lui imposait tant sont les preuves qu’il est temps de réagir pour rendre à l’enfant toutes ses chances de bonheur.

Ma lecture

 » Non « , elle a crié tout haut. Pas Catherine.(…)
Je ne permettrai pas qu’on lui fasse ce qu’on m’a fait. Qu’a-t-on fait de moi ? Cette femme qui n’aime personne, insensible aux beautés du monde, incapable même de pleurer, cette femme que je vomis. Catherine : au contraire lui ouvrir les yeux tout de suite et peut-être un rayon de lumière filtrera jusqu’à elle, peut-être elle s’en sortira… De quoi ? De cette nuit.
De l’ignorance, de l’indifférence. (p188-p189)

Avec ce roman, Simone de Beauvoir donne la parole à Laurence, mère de deux fillettes, Catherine et Louise, mariée à Jean-Charles, architecte. Il semble qu’elle a tout pour être heureuse et pourtant….. Elle a été élevée avec certaines règles dans une famille bourgeoise, travaille dans une agence de publicité, a un amant et si tout le monde s’accorde à trouver le tableau parfait. Pourtant elle arrive à un moment de sa vie où les questions sur le sens de celle-ci se posent.

Est-elle vraiment heureuse ? Pourquoi le doute s’insinue-t-il en elle ? A travers le personnage de Laurence, Simone de Beauvoir, la philosophe féministe, s’interroge sur le sens du bonheur pour une femme qui commence à prendre conscience qu’elle vit dans un monde d’artifices, de faux-semblants tels de belles images dans un catalogue qu’elle feuillette,  comme dans le domaine professionnel où elle travaille où tout n’est qu’image glacée suscitant l’envie. Elle ne se reconnaît plus dans la femme qu’elle est devenue et en voulant répondre aux questions que commence à lui poser Catherine, sa fille d’une dizaine d’années, elle va remettre en question sa propre existence, ne voulant pas reproduire sur son enfant les erreurs faites dans son éducation et lui donner ainsi une chance d’être heureuse et libre de ses choix.

C’est une lecture qui m’a beaucoup intéressée par ses questionnements, sur un thème qui reste très actuel, sur la place d’une femme dans une société, sur ses choix, certes assez favorisée dans le cas présent, mais qui réalise peu à peu que tout ce que son éducation lui a inculqué n’a pas tenu compte de son « moi » profond mais dont elle ne prend conscience qu’à l’aube de la quarantaine.

L’auteure décrit parfaitement l’état psychologique de la jeune femme : ayant déjà fait une dépression cinq ans auparavant, elle sait qu’elle se trouve au bord d’un gouffre dans lequel elle ne veut pas sombrer à nouveau et va tenter de mettre sa vie en accord avec ce qu’elle pense réellement être.

En utilisant deux types de narration : celle de Laurence puis celle d’un observateur (trice) extérieur(e) avec la troisième personne du singulier, l’auteure mêle à la fois la confession de cette femme désabusée, qui se sent parfois trahie, pas à sa place, se noyant dans le travail afin d’avoir le sentiment d’exister mais aussi l’analyse extérieure (et peut-être celle de l’auteure) sur son comportement. Ce changement de narration peut parfois un peu gênée la lecture et le rythme.

On peut être parfois agacée par le monde où évolue Laurence, bourgeois et artificiel, où tout se joue dans les apparences, les relations, le paraître mais c’est, je pense, un milieu que l’auteure connaissait parfaitement de par sa propre éducation mais aussi celui qu’elle fréquenta.

On retrouve la volonté de dénoncer le carcan dans lequel les femmes sont parfois éduquées, enfermées, même si ici Laurence est une femme active, libre, elle n’en a pas moins le sentiment d’être souvent en décalage avec le monde dans lequel elle vit. Sa vraie personnalité se révèle lors du souvenir d’un voyage en Grèce avec son père dont elle se remémore les images, alors qu’elle traverse une période d’anorexie et de somnolences. La beauté des lieux, l’intimité avec son père, le sentiment de liberté, de découverte vont provoquer en elle un choc qui va la pousser à affronter son mari et à imposer ses options pour l’éducation de sa fille.

L’écriture de Simone de Beauvoir est très fluide, ponctuée de dialogues mais aussi d’états d’âme, de pensées, de remises en question. C’est une témoignage sur une tranche de vie féminine mais aussi maternelle, mettant en parallèle les vies de mère à travers Laurence, Marthe sa sœur qui évolue dans une famille très orientée religion, de Dominique, sa mère, femme passionnée, fougueuse, sans pitié et Catherine, sa fille, à l’aube de l’adolescence et de son devenir.

Un joli petit roman, certes un peu daté mais très agréable à lire, dans lequel j’ai retrouvé certains questionnements propres à toute femme à un moment de sa vie. Après Les mandarins tome 1 et 2, une nouvelle lecture qui me confirme mon attrait pour sa plume, ses questionnements sur la place de la femme mais aussi son regard sur la société dans laquelle elle évoluait…..

Editions Le livre de Poche – Octobre 1971 (Gallimard 1966) – 191 pages

Ciao

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