Le ghetto intérieur de Santiago H. Amigorena

RésuméLE GHETTO INTERIEUR

Buenos-Aires, 1940. Des amis juifs, exilés, se retrouvent au café. Une question : que se passe-t-il dans cette Europe qu’ils ont fuie en bateau quelques années plus tôt ? Difficile d’interpréter les rares nouvelles. Vicente Rosenberg est l’un d’entre eux, il a épousé Rosita en Argentine. Ils auront trois enfants. Mais Vicente pense surtout à sa mère qui est restée en Pologne, à Varsovie. Que devient-elle ? Elle lui écrit une dizaine de lettres auxquelles il ne répond pas toujours. Dans l’une d’elles, il peut lire : « Tu as peut-être entendu parler du grand mur que les Allemands ont construit. Heureusement la rue Sienna est restée à l’intérieur, ce qui est une chance, car sinon on aurait été obligés de déménager. » Ce sera le ghetto de Varsovie. Elle mourra déportée dans le camp de Treblinka II. C’était l’arrière-grand-mère de l’auteur.

Ma lecture

C’est avec confiance que j’ai abordé ce roman dont on a beaucoup parlé lors de la rentrée littéraire de Septembre 2019, il recueillait de nombreuses excellentes critiques, le sujet était intéressant et peu traité : comment vit-on loin de ses proches en temps de guerre et plus encore quand ceux-ci sont les victimes d’une répression sans pitié.

A la manière d’un tango, mon ressenti comporte plusieurs tempos.

J’ai dévoré les premières pages, suivant Vicente et ses amis Sammy et Ariel dans leur exil dès 1928 à Buenos Aires, découvrant leur amitié et les existences qu’ils s’étaient construites dans ce pays, m’attachant également à leur parfaite intégration dans cette nouvelle patrie. Vicente s’est forgé presque une nouvelle identité, se sentant argentin désormais comme il avait été polonais et formant Rosita et leurs trois enfants une famille heureuse jusqu’à ce que les inquiétudes, les questionnements de Vicente concernant le sort de sa mère et de son frère, Berl, restés en Pologne prennent le dessus au fur et à mesure que le temps passe, que les lettres se font plus rares et que les rares informations collectées dans la presse laissent présager le pire sur le devenir des juifs de Pologne et donc de sa famille.

Une lecture sur la Shoah, l’Holocauste, le génocide quelque soit le nom qu’on donne à de tels actes, est toujours une lecture éprouvante et il n’y a pas de banalisation d’émotions. Autant de récit, autant de douleur, cela reste une plaie ouverte pour l’humanité d’autant plus quand se pose la question de la non dénonciation, du laisser-faire, de la responsabilité et dans le cas présent celle de Vicente qui oscille entre n’avoir pas tout fait pour sauver sa famille et son désir de se bâtir une nouvelle vie.

J’ai été un peu surprise par l’écriture, certes fluide et tout à fait en accord avec les pensées et ruminations du personnage qui perd peu à peu la parole pour n’être que dans sa prison  intérieure mais à plusieurs reprises j’ai eu le sentiment de répétitions, d’un amoncellement de phrases, certes comme les pensées qui tournent en boucle mais qui à force alourdissaient le récit.

L’auteur incorpore des informations historiques sur la façon dont la « solution finale » a été programmée et mise en œuvre par Hitler et ses sbires. Si vous n’avez jamais rien lu sur cette période, sur les faits, sur la manière de procéder vous allez apprendre sa génèse et son processus mais pour ma part, ayant déjà beaucoup lu et vu sur cette période, j’ai trouvé que cela « dispersait » le récit et j’aurai préféré qu’il reste plus axé sur ce qui me parait le plus important : le ressenti des « exilés » juifs quand ils ont eu connaissance de ce qui se produisait en Europe alors qu’ils vivaient en liberté.

D’autres thèmes sont abordés : l’identité : religieuse, ici la judéité et devient-on citoyen du pays où l’on vit ou reste-t-on à jamais citoyen du pays de ces racines, des questionnements qui deviennent vitaux pour Vicente allant jusqu’à la presque folie, à l’enfermement intérieur, à se couper du monde qui l’entoure et de sa propre famille, ne s’exprimant plus et se plongeant dans le jeu comme moyen de se perdre, de tout perdre, jusqu’à envisager de disparaître.

Vicente allait éprouver une double haine de lui-même : il allait se détester parce qu’il s’était senti polonais et il allait se détester davantage encore parce qu’il avait voulu être allemand. Il allait éprouver une double haine de lui-même que jamais le fait de se sentir juif n’allait soulager. « Pourquoi jusqu’aujourd’hui j’ai été enfant, adulte, polonais, soldat, officier, étudiant, marié, père, argentin, vendeur de meubles mais jamais juif ? Pourquoi je n’ai jamais été juif comme je le suis aujourd’hui -aujourd’hui où je ne suis plus que ça. » Comme tous les Juifs, Vicente avait pensé qu’il était beaucoup de choses jusqu’à ce que les nazis lui démontrent que ce qui le définissait étaient une seule chose : être juif.(p69)

Comment vivre libre, heureux quand d’autres sont opprimés d’autant plus quand il s’agit de vos proches et que vous avez le sentiment de ne pas avoir tout fait pour les sauver ? Se trouver des raisons à sa passivité, allant parfois par leur faire porter une part de responsabilité dans leur décision de rester mais ne pas malgré tout trouver la paix intérieure…..

C’est un témoignage fort, éprouvant par la torture psychologique du personnage, son sentiment de culpabilité de vivre alors que ses proches souffrent, meurent, qu’il se refuse à croire l’incroyable alors que les rares lettres de sa mère lui confirment l’inimaginable, d’autant plus qu’il touche la famille maternelle de l’auteur qui s’autorise à présent à l’évoquer.

Un roman que je recommande, qui n’est pas un coup de cœur, mais qui permet d’aborder cette période de l’histoire sous un autre angle.

Editions P.O.L. – Août 2019 – 191 pages

Ciao

7 réflexions sur “Le ghetto intérieur de Santiago H. Amigorena

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.