Les mots de Jean-Paul Sartre

LES MOTS IG« Le lecteur a compris que je déteste mon enfance et tout ce qui en survit. » Loin de l’autobiographie conventionnelle qui avec nostalgie ferait l’éloge des belles années perdues, il s’agit ici pour Sartre d’enterrer son enfance au son d’un requiem acerbe et grinçant. Au-delà de ce regard aigu et distant qu’il porte sur ses souvenirs et qui constitue la trame de l’ouvrage et non pas son propos, l’auteur s’en prend à l’écrivain qui germe en lui. Pêle-mêle, il rabroue et piétine les illusions d’une vocation littéraire, le mythe de l’écrivain, la sacralisation de la littérature dans un procès dont il est à la fois juge et partie. Ainsi, « l’écrivain engagé » dénonce ce risible sacerdoce, cette religion absurde héritée d’un autre siècle. Du crépuscule à l’aube, un travailleur en chambre avait lutté pour écrire une page immortelle qui nous valait ce sursis d’un jour. Je prendrais la relève : moi aussi, je retiendrais l’espèce au bord du gouffre par mon offrande mystique, par mon œuvre. On ne peut s’empêcher de sourire devant tant d’ironie, et l’on sent l’auteur s’y amuse aussi lorsque, avec cette langue parfaite et cette brillante érudition, il joue les pasticheurs. – Lenaïc Gravis et Jocelyn Blériot

Quatrième de couverture folio 1997 – J’ ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était de les faire épousseter sauf une fois l’an, avant la rentrée d’octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées : droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait…

Ma lecture

J’avoue, je n’ai jamais lu Jean-Paul Sartre et même si je l’ai abordé d’une façon détournée avec Simone de Beauvoir en particulier dans Les Mandarins (Tome 1 et 2) puisqu’elle s’est inspirée de lui et d’Albert Camus pour ses deux principaux personnages, je ne connais rien de sa plume, de son univers.

J’ai pensé que le découvrir à travers une autobiographie était une première étape qui m’inciterait peut-être à le lire à travers ses œuvres. Scindé en deux parties  « Lire » et « Ecrire » tout cela m’inspirait beaucoup car je suis toujours intéressée par tout ce qui touche à la lecture ou l’écriture surtout de la part d’un écrivain.

Avec Les mots, l’auteur se penche sur son enfance (jusqu’à environ 15 ans mais principalement sur sa petite enfance jusqu’à 9 ans) auprès d’un grand-père maternel, Karl, professeur d’allemand, qu’il aimait et admirait et qui fut un père de substitution puisqu’il a perdu le sien très tôt, et sa mère, Anne-Marie, femme effacée qui trouva refuge auprès de ses parents après son veuvage et qui vivait sous la coupe de ce grand-père à la très forte personnalité.

Un père m’eût lesté de quelques obstinations durables  faisant de ses humeurs mes principes, de son ignorance mon savoir, de ses rancœurs mon orgueil, de ses manies ma loi, il m’eût habité ; ce respectable locataire m’eût donné du respect pour moi-même.  Sur le respect j’eusse fondé mon droit de vivre . (p73)

J’ai découvert sa filiation du côté maternel avec Albert Schweitzer (sa mère était sa cousine), qu’il était fils unique, aimé, choyé et cela se ressent tout au long de ses souvenirs. Il faisait l’objet de toutes les attentions, on fondait sur lui tous les espoirs. On avait pour lui de grandes espérances et très tôt il s’est plongé dans la lecture, vivant milles aventures avec entre autre Pardaillan comme héros. Mais il le reconnaît lui-même, il voulait  être à l’image de ce que l’on attendait de lui et comme il était déjà très intelligent et réfléchi, il a su faire en sorte de correspondre ou de donner parfois l’illusion de correspondre aux attentes.

Mais j’ai été agacée par le manque d’humilité de l’homme, avec un moi surdimensionné, lui, lui, lui et même s’il s’agit d’une Autobiographie, le ton parfois condescendant, les circonvolutions pour retracer son parcours de future grande plume de la littérature française m’ont  parfois ennuyée voire agacée. Certes il se moque parfois de l’enfant qu’il était, s’amusant de ses supercheries mais j’ai trouvé que parfois il s’appesantissait trop.

La première partie « Lire » est agréable et très accessible, on y découvre sa famille, ses origines, ses lectures, ses relations assez difficiles avec les autres mais quand on passe à la partie « Ecrire » cela part un peu dans tous les sens (pour moi). J’ai eu beaucoup de mal à suivre ses pensées, alternant imaginaire et réalité, apparence et vérité, parfois les époques, jouant souvent un double jeu que ce soit auprès des siens mais aussi auprès des autres enfants qu’il fréquentait.

Exister, c’était posséder une appellation contrôlée, quelque part sur les Tables infinies du Verbe ; écrire c’était y graver des êtres neufs ou – ce fut ma plus tenace illusion – prendre les choses, vivantes, au piège des phrases ; si je je combinais les mots ingénieusement, l’objet s’empêtrait dans les signes, je le tenais (p149)

J’ai par contre aimé l’écriture, très belle, dans laquelle on sent que l’auteur pèse chaque mot pour exprimer très exactement sa pensée, son ressenti, la situation mais sans que cela me paraisse toujours très clair. Et c’est peut-être cela qui a gêné ma lecture, à trop vouloir analyser le pourquoi du comment, retrouver la source de ses meurtrissures (sa petite taille, son strabisme), il va et revient sur tout ce qui l’a constitué avec parfois beaucoup de distance et de temps en temps malgré tout de l’humour.

A la fin de cette autobiographie écrite au soir de sa vie, il ne peut éviter de jeter un regard sur sa propre mort, sa propre disparition mais restant vivant à travers son œuvre

… Pour renaître il fallait écrire, pour écrire il fallait un cerveau, des yeux des bras ; le travail terminé, ces organes se résorberaient d’eux-mêmes : aux environs de 1955, une larve éclaterait, vingt-cinq papillons in-folio s’en échapperaient, battant de toutes leurs pages pour s’aller poser sur un rayon de Bibliothèque nationale. Ces papillons ne seraient autres que moi. Moi : vingt-cinq tomes, dis-huit milles pages de texte, trois cents gravures dont le portrait de l’auteur. Mes os sont de cuir et de carton, ma chaire parcheminée sent la colle et le champignon, à travers soixante kilos de papier je me carre, tout à l’aise. Je renais, je deviens enfant tout un homme, pensant, parlant, chantant, tonitruant, qui s’affirme avec l’inertie de la matière. On me prend, on m’ouvre, on m’étale sur la table, on me plisse du plat de la main et parfois on me fait craquer. Je me laisse faire et puis tout à coup je fulgure, j’éblouis, je m’impose à distance, mes pouvoirs traversent l’espace et le temps, foudroient les méchants, protègent les bons. Nul ne peut m’oublier, ni me passer sous silence : je suis un grand fétiche maniable et terrible.(p159)

Pour rédiger cette chronique, j’ai relu certains passages et quand on les prend isolément, on est ébloui par la beauté et la précision de l’écriture, par la profondeur des sentiments évoqués et qu’il faut rapprocher du philosophe qu’il était.

L’écriture m’a plu par contre l’homme m’a à la fois agacée par cet orgueil qui transpire souvent mais résultat peut-être de l’éducation reçue et « attendrie » par l’honnêteté de reconnaître que finalement il n’a été que le  produit d’un milieu bourgeois où il a beaucoup joué un double jeu pour devenir, je dois l’avouer, une sacrée plume…

Editions Folio – Février 2002 – 206 pages

Ciao

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