Voix sans issue de Marlène Tissot

VOIX SANS ISSUEMary, violée enfant par son père dans le silence maternel, s’est libérée de cet enfer en coupant le contact avec ses parents. Devenue coiffeuse, elle suit une thérapie pour se réparer de son passé et faire disparaître les voix qui l’habitent encore.
Franck, gardien de nuit solitaire et renfermé, a vécu une adolescence traumatisée sous la domination d’une mère seule et violente. Il a perdu toute confiance en lui et en autrui, jusqu’à sa rencontre avec Mary.
Quant à la troisième voix du texte, c’est Ian, un être insignifiant qui développe une fascination obsessionnelle pour Mary, en qui il croit voir son double…

Ma lecture

Trois voix habitent ce roman : Mary, presque trentenaire, coiffeuse, violée durant toute son enfance par son père sous le regard indifférent de sa mère. Franck, 37 ans, lui a fui la sienne, violente, instable, dirigiste et est désormais gardien de nuit dans un cimetière lyonnais. Et puis Ian, le petit, l’invisible.

Mais ces trois voix sont silencieuses, elles ne parlent et n’existent que pour eux et surtout pour Mary et Franck, elles en deviennent tellement obsédantes qu’ils voudraient les faire taire pour ne pas sombrer dans la folie.

Marlène Tissot que je découvre avec ce roman, aborde les blessures de l’enfance, qu’elles soient morales ou physiques, dont les cicatrices ne se refermeront jamais parce qu’inscrites dans la chair et l’âme. Ils vivent en dehors du monde mais pas dans le silence car ils sont habités par ces voix qu’ils tentent de faire taire, comme pour Mary, en se faisant aider par un psychiatre, Edouard, pour se remettre sur la voie de la vie, même si parfois celui-ci emprunte des chemins qu’elle a du mal à comprendre :

« Justement, on vient ici se vider les boyaux de la tête, et vous êtes censé nous aider à tirer la chasse, non ? » lui ai-je rétorqué. (p51)

C’est un récit dans lequel les parents oublient, abandonnent, maltraitent ceux qu’ils devraient protéger et ceux-ci vivent ensuite dans un monde peuplé des fantômes du passé, où ils se noient de différentes façons pour faire taire les pensées et souvenirs de leurs enfances saccagées :

Les morts sont moins dangereux que les vivants. Et je me suis habitué à traîner au milieu des fantômes. Parfois, je finis presque par me croire immortel. (p110)

Tous les moyens sont bons : l’alcool, les médocs, la lecture, le silence de la nuit. C’est un mal invisible aux autres mais qui les ronge petit à petit, les entraînent vers le fonds.

Tour à tour leurs voix silencieuses, je devrai plutôt dire leurs pensées, prennent la parole et avouent ce qui pourrit leurs vies d’adultes, les isole, quand, dans le passé, les mères soit crient soit se taisent, quand les pères sont soit trop présents soit absents, où elles cherchent celui ou celle qui saura les écouter, les reconnaître comme frère ou sœur d’une même souffrance :

Je ne suis pas le genre de personne à laquelle on s’attache. Je n’ai jamais eu d’ami. Quelques relations superficielles ou professionnelles. Des amants, des maîtresses. Rien de sérieux. Je suis un mur sur lequel la tapisserie ne colle pas. (p132)

C’est une lecture qui me laisse un goût amer non pas par l’écriture ni la construction mais parce qu’elle aborde la maltraitance de l’enfance sous des formes diverses, l’abandon, le silence ou la résignation des parents et comment ces enfants devenus adultes continuent leurs routes, tentent de vivre à défaut de guérir. C’est dur et violent comme peut l’être la vie pour certains mais avec l’espoir quand une main ou une voix ouvre une issue possible. Je ne l’ai pas lâché pour savoir s’ils allaient trouver, enfin, une issue de secours, une main tendue.

Avec des phrases courtes qui claquent parfois impitoyablement, rythmées comme des vers d’un poème ou d’un haïku mais dont la puissance réside dans le gâchis des vies broyées et non dans la beauté du monde, une construction s’appliquant à ne lever que peu à peu, le voile sur ce qu’ils cachent du passé de chacun de ses personnages même si l’on les devine parfois au bord du précipice, l’auteure aborde les maux de familles où l’amour n’a pas la définition que l’on croit, où être parents n’a pas le sens que l’on pense.

C’est une plongée dans les tréfonds des âmes, où tout espoir n’est malgré tout pas perdu, où la volonté de vouloir tirer un trait sur le passé mais sans le nier se veut la plus forte, le tout dans un style mélangeant le parler vrai, direct sans concession comme peut l’être les voix de ces enfances abîmées.

Editions Au Diable Vauvert – Mars 2020 – 265 pages

Ciao

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