Le cœur de l’Angleterre de Jonathan Coe

Comment en est-on arrivé là ?
C’est la question que se pose Jonathan Coe dans ce roman brillant qui chronique avec une ironie mordante l’histoire politique de l’Angleterre des années 2010. Du premier gouvernement de coalition en Grande-Bretagne aux émeutes de Londres en 2011, de la fièvre joyeuse et collective des Jeux Olympiques de 2012 au couperet du référendum sur le Brexit, Le cœur de l’Angleterre explore avec humour et mélancolie les désillusions publiques et privées d’une nation en crise.

Dans cette période trouble où les destins individuels et collectifs basculent, les membres de la famille Trotter reprennent du service. Benjamin a maintenant cinquante ans et s’engage dans une improbable carrière littéraire, sa soeur Lois voit ses anciens démons revenir la hanter, son vieux père Colin n’aspire qu’à voter en faveur d’une sortie de l’Europe et sa nièce Sophie se demande si le Brexit est une cause valable de divorce.

Au fil de cette méditation douce-amère sur les relations humaines, la perte et le passage inexorable du temps, le chantre incontesté de l’Angleterre questionne avec malice les grandes sources de crispation contemporaines : le nationalisme, l’austérité, le politiquement correct et les identités.

Ma lecture

Après Bienvenue au club et Le cercle fermé, les deux précédents opus, il me fallait découvrir la suite même si j’en connaissais la fin et même plus, puisque nous avons tous suivi le feuilleton Brexit, mais surtout le devenir des trois amis : Benjamin, Philip et Doug au travers de la vie politique de leur pays l’Angleterre.

Jonathan Coe avoue à travers la voix de Benjamin :

II avait en effet entrepris d’allier une fresque de l’histoire européenne depuis l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun, en 1973, à un compte rendu scrupuleux de sa vie intérieur sur la même période, le tout compliqué par l’adjonction d’une « bande-son », également de sa composition, dont il peinait à définir avec précision la relation avec le texte. (…) Ce qu’il lui fallait, c’était un avis objectif. (p112-113)

Bon et bien encore une fois je vais aller à contre courant des opinions et pour moi ce dernier volet est le moins réussi des trois (même si j’ai malgré tout été jusqu’au bout)….. J’ai attendu pour essayer de déterminer ce qui m’avait gêné pendant ma lecture…. Et j’en suis arrivée aux conclusions suivantes :

En premier lieu pas de suspens, évidemment, quant à l’issue politique du pays : nous l’avons vécue en direct et nous avons même un train d’avance par rapport à l’auteur puisque depuis il y a encore eu moult rebondissements : Boris Johnson etc….. Jonathan Coe y est pour rien mais écrire sur des événements réels et actuels est l’écueil. Bien sûr il évoque cela à travers Benjamin, l’écrivain et Doug, le journaliste (nous n’avons plus de nouvelles de Philip) mais c’est surtout Benjamin finalement le héros de cette aventure, le rapporteur et témoin des événements, le double de Jonathan Coe. 

L’auteur à travers ses personnages décortique ce qui a mené un pays à choisir de sortir de l’Union Européenne, l’immigration en particulier mais aussi le rôle joué par David Cameron. Comme pour les USA avec Donald T. chacun pensait connaître l’issue du vote pour finalement découvrir un résultat à l’opposé.

Ensuite j’ai trouvé que cette dernière partie, très centrée donc sur Benjamin, se transforme en un roman à la fois très politique mais aussi assez conventionnel, se focalisant sur les périples amoureux des différents personnages, avec des situations parfois semblables ou liées ou Brexit : je reste/ je pars, une certaine mélancolie, nostalgie parsème l’ensemble, c’était mieux avant et comment ne pas trouver des similitudes avec notre propre pays en particulier avec la montée du nationaliste.

Le Brexit, espéré pour certains, craint par d’autres a surpris tout le monde, bouleversant les vies de chacun, les familles, qu’elles soient anglaises ou issues de l’immigration comme celles qui avaient choisi ce pays pour y travailler et y vivre définitivement et j’ai trouvé que l’auteur pour terminer sa saga plongeait dans un final assez « facile » avec tous les ressorts du roman happy-end.

J’ai regretté également que certains personnages aient totalement disparu, j’aurai aimé connaître leurs opinions, réactions dans le contexte du tournant pris par l’Angleterre hors Europe, d’autres par contre reviennent à la surface à cette occasion, renouent parfois des relations quarante ans plus tard ou émergent en raison des circonstances.

Toutes les cinq minutes, on arrive à un carrefour et il faut choisir sa voie. Chaque bifurcation détient le potentiel de changer une vie, parfois du tout au tout . (p134)

J’ai retrouvé la « patte » de l’auteur, avec ses traits d’humour, parfois d’incompréhension vis-à-vis de son pays et de ses compatriotes, leurs contradictions mais qui pourraient s’appliquer à bien des pays finalement. 

Vous savez quoi ? Je me demande si Jonathan Coe ne s’est pas demandé lui-même comment tout cela (sa saga) allait se terminer, ne sachant pas où va son pays, dans quel guêpier il s’est engagé (ou vers quelle félicité (qui sait), il a pris le parti d’en finir à la manière d’un roman de littérature anglaise, avec ce qu’il faut d’espoir mais aussi de cynisme.

J’ai remarqué au fil de mes lectures que j’avais de plus en plus de mal avec les romans « saga » ayant trouvé que dans l’ensemble cela s’éternisait pour faire durer, souffrant de reprises des évènements, de longueurs pour justifier les opus et qu’au fur et à mesure cela s’essoufflait. J’en attendais peut-être beaucoup, trop.

J’ai tourné les pages de près d’un demi-siècle de la vie anglaise et comme pour les personnages, je suis restée avec le souvenir des précédents, attachée aux souvenirs du plaisir que j’avais eus à les lire, un peu de mélancolie et de nostalgie et une fois de plus le présent m’a déçue, inquiétée, interrogée mais n’a pas forcément répondu à mes attentes.

Une bonne lecture pour qui veut comprendre comment un tel chamboulement a pu arriver mais connaissant, comment dit-on déjà, la » Perfide Albion », faisons lui confiance pour tirer son épingle du jeu. Pour ma part j’ai été peut-être plus intéressée par les personnages, à leur évolution, à leurs rencontres et déboires dans un monde qui s’écroule pour renaître sous une autre forme, qu’aux aspects politiques, très présents (et pour cause) dans cette dernier opus. Une écriture plaisante, vivante, un roman instructif sur les arcanes du monde politique outre-manche mais que je quitte avec une petite note de déception.

Elle savait aussi qu’elle lisait elle-même trop pour sa santé, accordait trop d’importance à la lecture, affligée d’une sorte de névrose obsessionnelle vis-à-vis de la littérature et de ses bienfaits moraux supposés. (p54)

Traduction de Josée Kamoun

Editions Gallimard – Août 2019 – 435 pages

Ciao

10 réflexions sur “Le cœur de l’Angleterre de Jonathan Coe

  1. J’ai lu celui-ci sans avoir lu les précédents, mais cela ne m’a pas gêné. La partie sur Marseille m’a étonnée, mais c’est parce que l’auteur explique en fin de volume qu’il y était en résidence d’auteur.

    Aimé par 1 personne

  2. Effectivement, ce dernier tome se « tient » peut-être un peu moins bien, mais j’ai beaucoup aimé quand même, parce que le Brexit en vrai, je n’y comprends rien, alors que là, vu à travers les personnages, j’ai mieux compris ce qui se jouait, politiquement et socialement. Et puis,j’avoue, je suis un peu amoureuse de Benjamin ….

    Aimé par 1 personne

    • Moi c’est surtout que j’avais peut-être un train d’avance sur le Brexit puisque nous l’avons vécu alors que dans les précédents il y avait un côté nostalgie, remontée de souvenirs, d’événements …. Et oui Benjamin est bien bien sympathique mais j’ai l’impression qu’il cache Jonathan lui-même….. non ? 🙂

      J’aime

  3. Comme d’autres dans les commentaires, j’ai lu celui-ci sans lire les précédents et j’ai beaucoup aimé ! C’est vrai qu’il n’y avait pas de suspens sur l’avenir politique (sur certains mouvements et l’assassinat de Jo Cox, j’ai tout de même appris des choses), mais ça ne m’a pas dérangé plus que ça.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.