Laver les ombres de Jeanne Benameur

LAVER LES OMBRES IGContraindre un corps qui se refuse au plaisir pour attirer le vide, pour suspendre l’équilibre du monde : c’est Lea quand elle danse, c’était sa mère quand elle devait « aimer » les hommes. Par une nuit d’orage en bord de mer, mère et fille acceptent enfin de briser les digues.
Elle est dans la quête de la beauté, la perfection du geste, la maîtrise absolue du moindre muscle de son corps. Jamais pourtant elle ne parvient à s’affranchir de cette grâce douloureuse qui bannit tout plaisir. Lea semble empêchée de danser par une force centrifuge qu’elle ne sait pas nommer, comme elle semble empêchée d’aimer Bruno, le peintre qu’elle laisse approcher au plus près sans jamais accepter le partage. A la faveur d’une nouvelle chorégraphie, qui place la mère au centre de son art, la danseuse est rattrapée par ses vieux démons qui demandent leur part de lumière. Et quand elle finit par céder à l’insistance de Bruno et pose pour lui, d’où lui vient cette sensation absurde de donner son corps en pâture ? Elle sait que les clés sont dans la maison de l’enfance, dans un secret qu’elle partage sans le connaître. A présent elle doit en avoir « le cœur net ». Par une nuit d’orage, d’apocalypse, elle gagne la petite ville côtière qui l’a vue naître. Mère et fille se retrouvent pour laver les ombres. En onze tableaux où alternent le présent et le passé, peu à peu se dénouent les entraves dont le corps maternel porte les stigmates. Naples à l’époque de la guerre, le bistrot familial, un “bel ami” français qui promet le mariage à une jeune fille de 16 ans et pourtant vend son corps dans une maison close. Puis le départ pour la France, l’enfant inespérée, un semblant d’apaisement tout près du précipice. État des lieux après l’orage : recomposer autrement l’image mythifiée du père, intégrer le faux-pas à la danse. Léa peut aller vers la vie comme la mer revient à l’étale.

Ma lecture

J’ai découvert Jeanne Benameur avec Les insurrections singulières que j’avais beaucoup aimé pour son écriture en particulier.

Avec Laver les ombres nous sommes dans une ambiance très féminine, avec Lea, 38 ans, chorégraphe qui vient de rencontrer Bruno, peintre, et Romilda sa mère, d’origine italienne qui vit dans une maison au bord de l’océan.

Ce court roman, évoquant deux époques, le présent d’une part pour Lea qui tente de comprendre son attitude face à Bruno, du nom à donner à ses sentiments, aux réactions de son corps vis-à-vis de lui et d’autre part le passé, pendant la deuxième guerre mondiale, pour Romilda, à Naples où elle devait s’appeler Suzanne, l’aveu d’un passé pesant d’une mère à sa fille, mais impliquant aussi son père aujourd’hui décédé.

L’histoire de Lea, une histoire d’amour débutante entre elle, la femme mobile et Bruno, le peintre, le statique, qui peint ce qu’il voit, elle s’exprime par le geste,  lui par la fixation sur la toile de ce qu’il ressent.  Elle va poser pour lui et là est toute l’ambigüité, elle doit rester immobile alors qu’elle ne connaît que le mouvement. Et cette position d’immobilité rejoint celle de sa mère pendant la guerre. Attendre, subir. Romilda, elle, a eu, grâce à la lecture un échappatoire, qui lui a permis de survivre à l’enfer imposé par celui qu’elle aimait.

Deux femmes, deux histoires et deux révélations : pour l’une sur son passé et pour l’autre sur le ressenti amoureux qu’elle ne connaît pas et dont elle découvre dans sa chair toutes les implications.

Grâce à la parole libérée chacune et en particulier Lea, va pouvoir comprendre ce qui la lie à sa mère mais aussi pourquoi elle fait partie de ses chorégraphies, pilier central de son œuvre. Romilda, elle, va déposer son fardeau, mettre en lumière son existence, elle la femme vêtue de noir, qui se libérera de ses chaînes la reliant au passé.

Jeanne Benameur a une écriture très poétique, très rythmée tout à fait adaptée au tempo de la danse dans laquelle évolue Lea, c’est presque un long poème sur l’évocation des corps, des sentiments, de l’amour

J’ai regretté que le passé de Romilda/Suzanne soit dès le début suggéré. L’écriture est à la fois envoutante mais la répétition des paragraphes et des phrases courts, secs et parfois haletants  comme une énumération saccadée m’a un peu lassée au final. Je me suis beaucoup attachée au personnage de Romilda qui, à lui seul, pourrait être l’objet d’un roman. Mais Jeanne Benameur a une plume très précise, étudiée, délicate et forte, elle utilise le rythme, la forme pour coller au plus près à son récit.

Laver les ombres, mettre en lumière pour en faire un portrait…. Ces deux femmes vont lever le voile et se révéler dans ce qu’elles ont de plus intime, de plus caché pour pouvoir enfin se libérer mais il m’a manqué un petit « je ne sais quoi » pour que que le révélateur fonctionne.

Incipit :

Quand Lea ne travaille pas dès le lever, juste après le premier café, ça ne lui vaut rien. Il lui faut saisir la façon dont son corps va s’articuler au monde avant que la journée avec les autres ne commence. Seule, dans le jour qui vient, par des exercices répétés, elle tisse ses liens avec l’air. Une grammaire sensible, improbable, à réexpérimenter chaque matin. Elle s’oriente. (p9)

Editions Actes Sud – Août 2008 – 159 pages

Ciao

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