Confiteor de Jaume Cabr√© – Coup de ūüß°

CONFITEOR IGBarcelone années cinquante, le jeune Adrià grandit dans un vaste appartement ombreux, entre un père qui veut faire de lui un humaniste polyglotte et une mère qui le destine à une carrière de violoniste virtuose.
Brillant, solitaire et docile, le gar√ßon essaie de satisfaire au mieux les ambitions d√©mesur√©es dont il est d√©positaire, jusqu’au jour o√Ļ il entrevoit la provenance douteuse de la fortune familiale, issue d’un magasin d’antiquit√©s extorqu√©es sans vergogne.
Un demi-si√®cle plus tard, juste avant que sa m√©moire ne l’abandonne, Adri√† tente de mettre en forme l’histoire familiale dont un violon d’exception, une m√©daille et un linge de table souill√© constituent les tragiques embl√®mes.
De fait, la r√©v√©lation progressive ressaisit la funeste histoire europ√©enne et plonge ses racines aux sources du mal. De l’Inquisition √† la dictature espagnole et √† l’Allemagne nazie, d’Anvers √† la Cit√© du Vatican, vies et destins se r√©pondent pour converger vers Auschwitz-Birkenau, √©picentre de l’abjection totale.

Ma lecture

– Le mal. Pourquoi ton Dieu le permet-il ? Il n’√©vite pas le mal : il se contente de punir le m√©chant par le feu √©ternel. Pourquoi n’√©vite-t-il pas le mal ? Tu as une r√©ponse ? (p385)

Incipit : « Ce n’est qu’hier soir, alors que je marchais dans les rues tremp√©es de Vallcarca, que j’ai compris que na√ģtre dans cette famille avait √©t√© une erreur impardonnable. Tout √† coup, j’ai vu clairement que j’avais toujours √©t√© seul, que je n’avais jamais pu compter sur mes parents ni sur un Dieu √† qui confier la recherche de solutions, m√™me si au fur et √† mesure que je grandissais, j’avais pris l’habitude de faire assumer par des croyances impr√©cises et des lectures tr√®s vari√©es le poids de ma pens√©e et la responsabilit√© de mes actes. »(p11)

Un premier extrait et l’incipit de ce roman catalan de Jaume Cabr√© r√©sument presque √† eux seuls le fond de ce pav√©. Avoir eu des parents non aimants, ne croire en aucun Dieu, se sentir coupable de tout et rechercher l’origine du Mal. Mais ce serait bien r√©ducteur de le r√©duire √† cela car ce roman, au-del√† des th√®mes est aussi un travail d’√©criture extraordinaire, une construction comme il ne m’est pas arriv√© d’en lire souvent.

La litt√©rature n’est pas un jeu. Oui si c’est seulement un jeu, √ßa ne m’int√©resse pas. (p552)

Impossible pour moi de faire court, impossible pour moi de r√©sumer en quelques lignes ce que je pense de ce roman, je dirai presque de cette Ňďuvre. Alors comme Adria je me sens coupable de mobiliser un peu de votre temps, de votre attention, mais c’est un roman qui ne peut se contenter de superficialit√©.

Mais commen√ßons par le commencement : savez-vous ce qu’est un confiteor ? C’est une pri√®re liturgique qui d√©bute par je confesse, j’avoue pour finir en demande de pardon.¬†

Et Confiteor est la confession d’un homme Adria au soir de sa vie, non pas √† un Dieu, car il ne croit en rien, mais √† la femme qu’il aime, la seule qu’il ait aim√©e, Sara. D√®s les premi√®res lignes¬† la narration interpelle et surprend parce qu’elle se fait √† la fois sous le « Je » mais aussi sous le « Il » m√™lant ainsi intimit√© et regard ext√©rieur, passant sans transition du dialogue √† la narration. Et puis les pages d√©filent et le r√©cit se construit, car l’auteur, pour moi, a tenu √† faire de son r√©cit un √©difice, qu’il b√Ętit pierre apr√®s pierre, mot apr√®s mot¬† et il y r√©ussit.¬†

Le grain de sable, c’est d’abord une poussi√®re dans l’Ňďil ; ensuite, cela devient un agacement dans les doigts, une br√Ľlure √† l’estomac, une petite protub√©rance dans la poche et, si le mauvais sort s’en m√™le, cela finit par devenir une lourde pierre sur la conscience. (p428)

Et le grain de sable dans la vie d’Adria a √©t√© un violon, Le Vial, premier violon fabriqu√© par Storioni en 1764, porteur, d√®s sa conception, √† la fois de violences, de douleurs et de crimes mais aussi de beaut√© par le son unique qu’il produit, dont le parcours a jalonn√© l’histoire de l’humanit√© dans ce qu’elle peut avoir de plus sombre et de plus noir.

Tout sa vie Adria se sentira coupable : coupable de n’avoir pas sur se faire aimer par ses parents dont il attendra toute sa vie un geste ou un mot d’affection en cherchant √† toujours vouloir r√©pondre √† l’attente qu’ils ont d’en faire un « objet » d ‘excellence (en autre en apprenant plus de 13 langues dont l’aram√©en (langue du Christ), coupable de la mort de son p√®re, presque coupable d’√™tre vivant.

Adria, comme Jaume Cabr√©, est un philologue √©rudit, qui cherche dans toutes les litt√©ratures √† comprendre l’Homme et ses contradictions. Toute sa vie il n’aura que deux passions : Sara et le savoir, chercher et poss√©der des livres pr√©cieux, devenant au fil du temps « accro » √† ceux-ci, ne pouvant r√©sister √† leur attrait et pouvant l’aider, croit-il, √† comprendre et analyser l’origine du Mal.

Je suis impliqu√© dans tout. Je crois que je suis coupable de la d√©rive peu enthousiasmante de l’humanit√©. (p466)

Ce roman est une sorte de labyrinthe comportant de multiples passerelles entre les √©poques, passant de l’une √† l’autre √† l’occasion d’une situation, d’un mot, d’une pens√©e mais aussi avec les changements de narration, parfois dans une m√™me phrase, suivant que l’on √©coute Adria ou que l’on suit la situation.

C’est l’histoire d’un amour troubl√© par le pass√©, par les cicatrices jamais referm√©es qu’elles soient personnelles ou celles de l’histoire, le tout avec toute la richesse narrative d’un homme ayant de grandes capacit√©s intellectuelles, litt√©raires et culturelles

J’ai eu beau essayer, je n’ai pas sur cr√©er des compartiments √©tanches et tout se m√©lange comme en cet instant ou je t’√©cris et que mes larmes me servent d’encre (p180)

Pour tout amoureux de la litt√©rature et des livres il y a des passages inoubliables comme celui qui relate l’installation des livres dans l’appartement d’Adria, comme une Cr√©ation du Monde, son Monde, √† la mani√®re de Dieu, sur six jours (parce que comme Dieu le Dimanche il se reposa) et qui se termine par¬† ¬†:

Et le Seigneur contempla son Ňďuvre et dit que c’√©tait tr√®s bien, parce qu’il avait tout l’univers chez lui, dans une classification plus ou moins d√©cimale universelle. Et il dit aux livres croissez et multipliez-vous et r√©pandez-vous dans toute la maison (p449-450)

L’obsession d’Adria est de comprendre le Mal, ses origines et de quelle mani√®re celui-ci se manifeste. Cette recherche est s√Ľrement en partie d√Ľe au non-amour de ses parents, un p√®re F√©lix trafiquant et spoliateur d’ouvrages pr√©cieux, une m√®re Carme, distante, froide, qui exigeront de lui qu’il soit ce qu’ils r√™vent qu’il soit, et qui n’a que comme seuls compagnons que Carson, le sh√©rif, et Aigle Noir, l’Arapaho, deux figurines qui l’accompagneront toute sa vie, deux amis qu’il √©coutera quand l’un poussera son « Ugh » ou que l’autre crachera.

Et le Mal a de multiples visages tout au long des si√®cles et l’homme est son bras arm√© : pendant l’inquisition, dans les camps de concentration, dans la sharia appliqu√©e aux femmes, dans la spoliation de biens dans des √©poques troubl√©es etc…. Jaume Cabr√© n’a eu qu’√† se plonger dans l’histoire de l’humanit√© pour trouver du terreau.

Depuis des ann√©es, je parlais du Mal, du Malin, du diable… et j’√©tais incapable de comprendre la nature du Mal, je me plongeais dans les sp√©culations sur le mal de faute, le mal de peine, le mal m√©taphysique, le mal physique, le mal relatif et le mal absolu et, surtout, sur la cause efficiente du Mal. (p502)

(…) Mais ils ont voulu me convaincre que la douleur n’est pas l’Ňďuvre de Dieu, mais une cons√©quence de la libert√© humaine.(…) Je suis arriv√© √† la conclusion que si Dieu tout-puissant permet le mal, Dieu est une invention de mauvais go√Ľt. (p750)

Mais il y a √©galement une magnifique histoire d’amiti√© avec Berna, le violoniste qui se voudrait √©crivain de talent, l’ami depuis le coll√®ge, attentif malgr√© parfois la franchise sans concession d’Adria.

Et il lui arrivait m√™me d’avoir, de temps en temps, un sourire sans argument, un sourire comme √ßa, parce que la vie. (p367-368)

J’aurai pu vous mettre mille extraits tellement ce roman est une √īde √©galement √† la litt√©rature mais je ne r√©siste pas √† vous citer Jaume Cabr√© concernant la lecture et la relecture :

…. je m’aper√ßois qu’il me reste tout √† lire. Et de temps en temps je dois relire, m√™me si je ne relis que ce qui est digne du privil√®ge de la relecture. – Et qu’est-ce qui rend digne de ce privil√®ge ? (..) – La capacit√© de fasciner le lecteur ; de le faire s’√©merveiller de l’intelligence qui se trouve dans le livre qu’il relit, ou de la beaut√© qu’il g√©n√®re, par sa nature m√™me, nous entra√ģne dans une contradiction.(…) Un livre qui ne m√©rite pas d’√™tre relu ne m√©riterait pas davantage d’√™tre lu. (p672)

mais aussi à certains auteurs, comme Primo Levi en autres :

Ils ne se sont pas suicid√©s parce qu’ils avaient connu l’horreur, mais parce qu’ils l’avaient √©crite. (…)Ils l’avaient √©crite ; ils pouvaient mourir (…) Mais il y autre chose : ils se sont rendu compte qu’√©crire c’est revivre, et passer des ann√©es √† revivre l’enfer, c’est insupportable. Ils sont morts d’avoir √©crit l’horreur qu’ils avaient v√©cue. Et √† la fin, toute cette douleur et toute cette panique r√©duites √† mille pages ou √† deux mille vers ; faire tenir tant de douleur dans quelques centim√®tres carr√©s de papier imprim√©, cela a l’air d’un sarcasme. (p766)

C’est une lecture exigeante mais prenante une fois que l’on a franchi la barri√®re des styles de narration, qu’on les a int√©gr√©s. Elle est foisonnante de personnages (je n’ai d√©couvert le glossaire des personnages en fin d’ouvrage qu’√† la moiti√© de ma lecture !) : il faut parfois un petit temps pour retrouver les liens, les contextes puisque nous passons souvent d’une √©poque √† une autre mais au final c’est plus les th√®mes trait√©s, la force des¬† arguments et le style utilis√© qui marquent. C’est une Ňďuvre philosophique et profane de r√©flexions sur l’humain, la religion, la culture, l’enfance, l’amour, la parentalit√©, l’amiti√© mais elle √©voque aussi par des passages poignants sur le devenir d’un homme aux capacit√©s exceptionnelles mais d√©sesp√©r√©. C’est un roman qui creuse l’√Ęme humaine, les s√©quelles des si√®cles pass√©s, qui pousse le lecteur a s’interroger sans pour autant donner de r√©ponses.

L’art v√©ritable nait toujours d’une frustration. A partir du bonheur on ne cr√©e rien. (p392)

C’est un coup de cŇďur mais aussi un coup d’admiration,¬† un livre inoubliable, qui va rester grav√© en moi par son originalit√© dans la recherche √† se d√©marquer par le style, les variations d’√©poque et par les r√©flexions qu’il am√®ne √† se poser. Un grand roman √† r√©server √† des lecteur(trice)s en recherche de d√©couverte d’une plume, qui sont dispos√©s √† vivre une aventure livresque, disposant de temps et pour ma part je pense que je m’y replongerais un jour, pour un passage, pour quelques pages, pour la beaut√© de l’√©criture et pour les interrogations qu’il a suscit√©es en moi et dont j’aimerais avoir les r√©ponses……

Nous nous sommes lancées avec Sur la route de Jostein, Mes pages versicolores, Mathilde Cotton , MissMolko1s et Lire à tout prix dans une lecture commune et je vous invite à retrouver leurs chroniques et avis sur leurs sites.

Traduction du catalan de Edmond Raillard

Editions Babel/Actes Sud РMai 2016  (1ère parution 2011) Р906 pages

Ciao

26 réflexions sur “Confiteor de Jaume Cabr√© – Coup de ūüß°

  1. Ton billet transmet la passion ressentie √† la lecture de ce roman. Difficile de parler d‚Äôun r√©cit aussi foisonnant. Chacun en tire ce qui l‚Äôa touch√©. On peut effectivement le relire au besoin. A garder pour le prochain confinement ūüėČ
    Merci pour cette lecture commune. Je n’aurais peut-être pas eu le courage de l’affronter sans cela.

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  2. Un tr√®s grand livre ! Exigeant, oui, mais pas tant que cela quand, comme tu le dis, sont accept√©s et int√©gr√©s les variations des √©poques. C’est un labyrinthe, mais dont les th√®mes se croisent et s‚Äôenrichissent, les diff√©rentes facettes du mal sont infinies, comme celles de la culpabilit√© … Le bras arm√©, par contre, ne cesse de frapper.

    Aimé par 2 personnes

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