Le tueur aveugle de Margaret Atwood

Elles sont sœurs. Elles aiment le même homme. 1945. Dix jours après la fin de la guerre, Laura se jette d’un pont au volant d’une voiture. Elle laisse à sa sœur aînée, Iris, un roman posthume au parfum de soufre, Le tueur aveugle. Cinquante ans plus tard, Iris raconte leur histoire… Filles de la Première Guerre mondiale, Iris et Laura deviennent femmes quand débute la Seconde. Avec en toile de fond la saga de notre siècle, le destin bouleversant de deux sœurs liées par des secrets de famille et des mensonges assassins.

Ma lecture

Je vous rassure Margaret Atwood n’est pas aveugle, elle sait où elle va, elle ne perd à aucun moment le fil de sa construction, même si nous, au début, nous sommes un peu déroutés…. Dans ce roman il n’y a pas une histoire mais des histoires. La principale est celle écrite par Iris Griffen née Chase. Elle a 83 ans en cette fin du XXème siècle et décide de se lancer dans le roman de sa vie enfin je devrais dire le roman de sa famille et même plus précisément de ses femmes, en particulier de Laura, sa jeune sœur, récit qu’elle destine à sa petite fille Sabrina qui voyage à travers le monde.

Et puis il y a une autre histoire : Le tueur aveugle, composé elle-même d’histoires de science-fiction mais aussi de rencontres d’un couple qui se cache. Et puis il y les coupures de presse qui annoncent les événements de cette famille d’industriels prospères du Canada et si finalement tout cela n’était qu’une seule histoire….  Et c’est à cela que l’on reconnaît un(e) écrivain(e)….. L’originalité dans la construction. Moi j’aime.

Fidèle à elle-même Margaret Atwood à travers ce roman parle des femmes sur presque un siècle dans le milieu bourgeois où le mariage est souvent une manière d’arranger les affaires, où les femmes mouraient en couches, où les femmes dites influentes prenaient le pas sur le jeune mariée discrète, où les hommes usaient déjà de leur force et leur puissance pour abuser, où l’on enfermait celles qui osaient se rebeller. Mais elle ne le fait pas dans le genre dystopie, comme dans La servante écarlate, ici nous sommes dans un passé récent, réel et malheureusement pour certains faits toujours dans notre présent.

Difficile d’en dire plus car jusqu’aux dernières pages l’auteure maintient le suspens : qui est Le tueur aveugle ? Qui est ce couple ? Pourquoi se cache-t-il ? Mais finalement là n’est pas le plus important. Il n’est que le prétexte pour évoquer la condition féminine, le cheval de bataille de Margaret Atwood, mais aussi pour donner dans la science-fiction et la dystopie à travers les chroniques « d’un autre monde » qu’elle inclut dans sa narration mais ne vous inquiétez pas tout est cohérent au final, tout traite du même sujet.

Alors, certes, c’est un pavé, près de 600 pages, il pèse lourd et parfois j’ai dû m’installer confortablement sachant que je partais pour quelques heures de lecture car il faut de l’attention pour ne pas perdre le fil mais plus j’avançais et plus les pièces du puzzle se mettaient en place, tout s’emboîtait parfaitement. Un seul regret peut-être la fin un peu prévisible en ce qui concerne certaines révélations, assez conventionnel et j’attendais un dénouement plus flamboyant.

Mais j’ai beaucoup aimé l’écriture d’Iris, cette vieille dame qui veut laisser une trace de son passé et surtout parler de Laura, cette sœur complice disparue à 25 ans (je ne dévoile rien nous l’apprenons dès les premières pages), alors que je l’ai trouvée bien soumise et obéissante jeune, j’avais envie de la secouer, elle qui avale tant de couleuvres sans ciller deviendra pourtant une femme libre, indépendante au prix fort, mais à l’aube de son dernier voyage elle lève enfin le voile sur tous les secrets, sur tous ses secrets…

Les personnages sont peut-être assez caricaturaux d’un certain milieu mais correspondent malheureusement à la triste réalité (tous les romans sur ce thème en sont la preuve), j’ai aimé le bon sens de Reenie, la gouvernante et sa sagesse populaire dont Iris gardera en mémoire tout au long de sa vie les préceptes et me suis sentie proche de Laura, de sa détresse, de ses doutes et de son désespoir. Et puis il y a Alex, un étrange jeune homme, qui apparaîtra que très furtivement sur une photo, qui se cache, lui si loin des conventions de la famille Chase et Griffen mais qui va souffler sur les deux jeunes filles un vent de liberté.

Une écriture fluide, détaillée sur la vie dans la maison familiale, Avalon, la fabrique de boutons, les différentes crises industrielles traversées,  la narration d’Iris sur le passé toujours introduite par quelques paragraphes sur sa vie de femme âgée, sur la dernière mission à laquelle elle voue ses dernières forces, dire la vérité mais avec lucidité mais sans oublier l’ironie. Chaque personnage est finement étudié, cerné, restitué avec une parfaite maîtrise du récit, de sa construction à tiroirs. Il faut accepter d’être un peu « aveugle » au démarrage et se laisser guider par la plume de Margaret Atwood car elle sait où elle va, ce dont elle veut parler et la façon dont elle le fait.

Traduction de Michèle Albaret-Maatsch

Editions Robert Laffont – Janvier 2002 (2000) – 580 pages

Ciao

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