Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan

Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre.

Aujourd’hui je sais aussi qu’elle illustre, comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence.

Ma lecture

Ce roman est une biographie mais aussi le récit de l’écriture d’un roman. Ce roman est écrit avec les tripes, avec tendresse et lucidité, en puisant au plus profond de soi, de ses souvenirs, l’histoire d’une famille, sa famille, celle de Delphine de Vigan, mais surtout un moyen d’exorcisé le souvenir de sa mère, Lucile, découverte par elle, morte, dans son appartement :

Incipit : Ma mère était bleue, d’un bleu pâle mêlé de cendres, les mains étrangement plus foncées sur le visage, lorsque je l’ai trouvée chez elle, ce matin de janvier. les mains encore tachées d’encre, au pli des phalanges. Ma mère était morte depuis plusieurs jours. (p13)

Pour ne rien omettre mais aussi pour rendre compte de la difficulté de revenir sur les faits, en gardant à la fois de la distance, en mesurant ce qui peut être dit ou non, l’auteure prend le parti d’alterner l’histoire de sa mère et inévitablement celle de sa famille, mais aussi son travail d’écriture, ce qu’il a fallu de contacts, d’épluchage de photos, de journaux intimes, de lettres pour s’approcher au plus près de qui fut sa mère,  de comprendre peut-être les raisons du suicide pour pouvoir soi-même avancer.

Incapable de m’affranchir tout à fait du réel, je produis une fiction involontaire, je cherche l’angle qui me permettra de m’approcher encore, plus près, toujours plus près, je cherche un espace qui ne serait ni la vérité ni la fable, mais les deux à la fois. (p139)

Trouver l’angle pour évoquer sa mère, disparue, souffrant de bipolarité, n’est pas chose facile surtout quand on est intimement liée à la personne mais aussi à sa famille car finalement les racines sont là surtout dans le cas présent mais jamais mises à jour. Chez les Perrier, famille maternelle de l’auteure, la mort est omniprésente : par accident, par suicide, parfois sous les yeux des enfants  les marquant à vie. Mais comme souvent il y a les choses vues, énoncées et puis toutes les zones d’ombre. On continue, on fait comme si, ou préfère parfois se taire.

L’auteure fait parfaitement ressortir le paradoxe de cette famille nombreuse où on meurt, où on vit, où on pleure, où ‘on rit, où chacun tente de trouver sa place , où les grands-parents, figures marquantes, gardent une part de mystère, d’originalité, que ce soit dans les épreuves mais aussi dans leur manière de vivre, d’agir.

Et puis il y a Lucile, dont Delphine de Vigan, avec ce qu’il faut de réserve, de pudeur, tente de comprendre pour pouvoir accepter si toutefois on peut accepter le départ volontaire d’une mère, d’un proche, parce que la vie est trop difficile, parce qu’il faut que ça sorte, parce que  certaines blessures ne se sont jamais refermées.

Ce roman m’a réconciliée avec Delphine de Vigan dont je n’avais pas trop aimé Les Gratitudes  car, dans ce roman,  je l’ai trouvé tellement juste, profonde, acceptant de se mettre à nu mais en mettant une limite à ne pas franchir, pour montrer toute la difficulté d’écrire sur un être cher, sur tout ce que cela provoque autour de soi, accepter les conséquences pour pouvoir continuer, parce que peut-être il faut que cela sorte. Certes il y a de la révolte, de l’incompréhension, la confrontation de ses souvenirs d’enfant et son regard d’adulte, de femme, de mère mais le tout est restitué d’un côté par les faits et de l’autre par l’intime, la souffrance, les questions restées sans réponse.

Ecrire pour comprendre, ou tout du moins tenter de comprendre, évoquer un trouble en montagnes russes, la bi-polarité, revenir sur les manques de son enfance, sur le fait de devoir devenir adulte trop tôt, trop vite frôlant parfois le précipice, confrontée à une maladie psychique aux effets dévastateurs sur ceux qui l’entourent.

Je ne suis pas très demandeuse de ce genre de récit dans lesquels il y a un côté un peu voyeur, entrer dans la vie privée d’une personne, lire sur ses souffrances (je pense également au récit d’Olivia de Lamberterie, Avec toutes mes sympathies) mais le fait de mêler son propre travail d’écriture pour expliquer sa démarche, comment elle est parvenue malgré des phases de douleurs, de cauchemars à aller au bout, à tenter de ne pas juger mais de comprendre cette famille dont elle est issue, pour pouvoir se construire malgré l’absence d’une mère si tant est que l’on peut l’accepter et rompre la chaîne du malheur.

J’écris Lucile avec mes yeux d’enfant grandie trop vite, j’écris ce mystère qu’elle a toujours été pour moi, à la fois si présente et si lointaine, elle qui, lorsque j’ai eu dix ans, ne m’a plus jamais prise dans ses bras. (p173)

Editions Le livre de poche – Février 2013 (JC Latttès 2011) – 401 pages

J’ai eu envie de lire ce roman qui était sur mes étagères après avoir écouté Bookmakers sur Arte Radio, une émission passionnante où les auteur(e)s parlent de leur travail d’écriture.

Ciao

10 réflexions sur “Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan

  1. celui-ci m’a plu probablement à cause de la bipolarité, de la mort omniprésente, le ôté auto-fiction ne m’a trop dérangée à l’époque.. c’est pour cela que j’en ai lu d’autres…
    Par contre « D’après une histoire vraie » ne m’a pas plu du tout. et après j’ai cessé de la suivre!
    mon préféré reste « No et moi » 🙂

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  2. C’est par celui-ci que j’ai découvert Delphine de Vigan ! Depuis je reste attacher à sa façon d’écrire. La bipolarité vue de la place d’une jeune femme surtout quand elle concerne un des parents est décrite avec tant de justesse et malgré tout de tendresse que j’avoue avoir été très touchée. De plus , être celle qui raconte dans la famille où la maladie mentale est en général cachée est une position fragile qu’elle décrit parfaitement. Pour moi, une excellente autofiction, car les mots quelque fois de doivent de se lire ! 😉

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  3. Delphine de Vigan n’est pas une auteure qui m’attire et je fuis l’auto fiction et pourtant, ce titre m’avais touchée. Tu as raison, elle trouve ici le bon dosage et le bon biais pour rendre compte d’une expérience personnelle et familiale. Je n’ai pas poursuivi parce que je préfère rester sur cet impression très positive. Les heures souterraines m’avait beaucoup moins convaincue.

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