Je remballe ma bibliothèque – Une élégie & quelques digressions de Alberto Manguel

JE REMBALLE MA BIBLIOTHEQUE IGDans le dessein de dépasser la douloureuse expérience qui fut la sienne lorsqu’il lui fallut remettre définitivement en caisses la bibliothèque constituée des trente-cinq mille volumes qu’il s’était, toute sa vie, employé à amasser patiemment, ardemment et amoureusement, Alberto Manguel nous raconte ce qu’il lui en coûta de quitter son presbytère du XVIIème siècle au cœur de la vallée de la Loire pour déménager à New York puis, finalement, à Buenos Aires, la ville de son enfance, où il a dirigé un temps la Bibliothèque nationale d’Argentine, poste jadis occupé par son bien-aimé et prestigieux mentor, Jorge Luis Borges.
Alberto Manguel s’engage ici dans un voyage émotionnel qui parcourt son existence et son histoire, revisite les pays qu’il a connus et évoque ses nombreux déménagements, lesquels furent toujours liés à la recherche d’un endroit où enfin héberger ses livres, sans lesquels il lui est impossible de travailler… et sans doute même de vivre.
La passion d’Alberto Manguel pour les livres et les bibliothèques rencontre ici une situation personnelle dont la récente mutation enrichit encore la réflexion menée par cet illustre penseur de la lecture tout au long d’une œuvre généreuse qui exalte le rôle du livre comme l’un des plus puissants antidotes contre les affres de l’exil.

Ma lecture

D’après mon expérience, ce qui marche parfois (pas toujours), c’est l’exemple d’un lecteur passionné. Parfois l’expérience d’un ami, un parent, un professeur, un bibliothécaire manifestement émus par la lecture d’une certaine page peut inspirer, sinon l’imitation, du moins la curiosité. Et cela, je crois, c’est un bon début. La découverte de l’art de lire est intime, obscure, secrète, presque impossible à expliquer, proche de la naissance d’un élan amoureux, si vous me pardonnez cette expression sentimentale. On l’acquiert à soi seul, comme une sorte d’épiphanie, ou peut-être par contagion, par la confrontation avec d’autres lecteurs.(p145)

Pour tout(e) amoureu(se)x de lecture, ce livre est à la fois un concentré de ce que sont la littérature, les livres, la lecture, une bibliothèque mais aussi une connaissance immense, infinie de ce que recèlent les livres.

L’auteur a dû, à plusieurs reprises emballer sa bibliothèque, au fil de ses déménagements de France, d’Argentine, du Québec et c’est l’occasion pour lui de revenir sur son bonheur de vivre entouré de ses livres, de la crainte, lors de la mise en cartons de ceux-ci, d’être en manque de leur présence, en se posant la question de leur devenir à chaque voyage mais pas seulement.

Je dois avouer que je me suis sentie bien petite face à cet érudit littéraire par la connaissance qu’il possède dans ce domaine. Toute évocation d’un sujet est l’occasion de l’associer à un livre, un auteur. Cette élégie, comme il l’a nomme, est une déclaration d’amour, ni plus ni moins, à la littérature et donc à la lecture avec, entre chaque chapitre de celle-ci, une digression revenant sur le thème évoqué : rêve, religion, dictionnaire, histoire de l’Argentine etc…. pour en extraire tout ce qu’il évoque en lui au travers de la littérature.

Quel lecteur, précis, studieux, jouissif ! Ce livre que j’avais eu envie de lire suite à un conseil de François Busnel pendant le confinement dans La petite librairie, est une ode également aux écrivains : Borges, dont il prit la succession à la tête de la Bibliothèque nationale d’Argentine, son mentor, Cervantès et bien d’autres (je ne peux pas tous les citer tellement la liste serait longue).

Je me suis retrouvée dans bien des bonheurs décrits en tant que lectrice et amoureuse des livres, des bibliothèques, de me sentir chez moi entourée par ses fidèles compagnons mais je dois avouer que je me suis sentie bien humble face à son érudition, la relation qu’il fait entre les sujets et leurs évocations dans certains ouvrages, parfois très très anciens. Mais cela se lit avec bonheur car chaque page est une déclaration d’amour.

En le refermant j’ai pensé : lis, encore, toujours et reviens le lire dans quelques années le relire, le savourer. Alberto Manguel a ses références littéraires, ses bases, ses socles et je peux comprendre qu’en les enfermant dans des cartons il se sente abandonner, que tout lecteur qui déménage déballe en priorité ses livres quitte à laisser en « chantier » le reste de son logement et la bibliothèque d’Alberto Manguel comporte 40 000 livres et donc trouver le lieu idéal est chose difficile.

Pour être tout à fait franche, certaines évocations sont restées assez obscures pour moi, n’ayant pas toutes les connaissances pour les apprécier mais il démontre avec brio à quel point la littérature sert de support à ses pensées, à ses réflexions et finalement à sa vie.

Coïncidence, il y a 2 ou 3 jours, j’entendais à la radio, qu’Alberto Manguel a trouvé un refuge à Lisbonne au Portugal dans un palais où il va pouvoir enfin libérer ses livres (vous trouverez ICI le lien vers l’article) car nous savons bien que des livres sont faits pour être lus, touchés, vus, sentis et qu’il sont une réserve de bonheur, de réponses et une source inépuisable de connaissances et de réflexion.

Les livres dans ma bibliothèque me promettaient le réconfort et aussi la possibilité de conversations éclairantes. Ils me faisaient don, chaque fois que j’en tenais un entre mes mains, du souvenir d’amitiés qui n’avaient nul besoin d’introductions, de politesses conventionnelles, de faux-semblants ou d’émotions dissimulées. Je savais que, dans cet espace familier entre les couvertures, je prendrais un soir un volume du Dr Johnson ou de Voltaire que je n’aurais encore jamais ouvert, et découvrirais une phrase qui m’attendait depuis des siècles.(p59-60)

Traduction de Christine Le Bœuf

Editions Actes Sud – Octobre 2018 – 152 pages

Ciao