La Géante de Laurence Vilaine

LA GEANTE IGNoële a toujours vécu au pied de la Géante, la montagne immuable qui impose son rythme, fournit les fagots pour l’hiver, bleuet, bourrache, gentiane pour les tisanes et les onguents.
Elle est un peu sorcière, a appris les plantes et la nature sauvage grâce à la Tante qui les a recueillis, elle et son frère Rimbaud qui ne parle pas mais chante avec le petit-duc. Elle sait qu’on ne peut rien attendre du ciel, et n’a plus levé les yeux vers le soleil depuis longtemps. Repliée dans cet endroit loin de tout, elle mène une existence rugueuse comme un pierrier.
Soudain surgit dans sa vie l’histoire de deux inconnus. Elle découvre par effraction ce que peut être le désir, le manque, l’amour qui porte ou qui encombre. Elle s’ouvre au pouvoir des mots.

Ma lecture

Ce court roman est un petit bijou et je n’ai pas la même virtuosité des mots, du son et des phrases comme Laurence Vilaine pour en parler mais je vais tenter de les trouver pour exprimer tout ce que j’ai ressenti et pourquoi il m’a tant touché.

La femme qui monte regardait les flammes comme on baisse les armes et comme on se rend, à la vie et à la mort quand elles nous dépassent, quand leurs seuls noms qu’on chuchote, qu’on se répète, la vie, la mort, nous font lucioles ou cigales, briller ou chanter le temps d’un amour éteindre la lumière ou descendre de l’arbre quand il prend fin. (p163)

J’avais commencé ma chronique en voulant vous résumer l’histoire et finalement je préfère vous la laisser découvrir en vous disant seulement qu’il s’agit d’une histoire d’arrière-pays du sud, dans une région rude, reculée, à l’ombre de la Géante, cette montagne qui rythme de son ombre la vie des habitants, à la fois protectrice et inquiétante. C’est l’histoire de Noële (avec un l et un e), une femme sans âge, mi-sorcière, mi-guérisseuse qui tient de la Tante qui l’a élevée ses connaissances dans les plantes et dans l’art du fagotage, du souffle sur les braises et de l’utile présence d’une boîte d’allumettes dans sa poche. Mais ce qu’elle ne connaît pas, ce qu’on ne lui a jamais appris c’est la beauté des sentiments et à travers un homme de passage, Maxim (sans e) et des lettres de Carmen, elle va s’ouvrir à l’amour mais aussi porter un regard sur elle, se sentir vivre, vibrer et ressentir des émotions dont elle ne se sentait pas capable.

La Tante nous a élevés aussi simplement qu’elle vivait, comme elle cueillait les herbes, comme elle râpait les racines et effeuillait la sauge, avec son cœur de samaritaine calleux mais plein comme un fruit mûr, et comme ça jusqu’à ce qu’il lâche l’affaire.(…) L’appeler la Tante, c’était ma couverture de survie.(p104)

Il y a eu d’abord quelques pages qui plantaient le décor, l’ambiance, mystérieuses et presque énigmatiques mais le ton était donné : j’arrivais dans un village où le moindre passage d’étranger est une question.. Et puis il y a eu l’écriture et peu à peu je l’ai entendue : rythmée, douce et sèche comme le sont les pensées de Noële, imagée et parfumée à la manière d’un ode poétique qui vous transporte dans la nature : cela sent le froid, le bois qui se consume et le serpolet. D’ailleurs en épigraphe figure une phrase de Jon Kalman Stefansson, résumant parfaitement où vous vous immiscez :

Partir dans les montagnes par une nuit calme et sombre comme l’enfer pour y trouer la folie ou la félicité, c’est peut-être cela, vivre pour quelque chose. (La tristesse des anges)

Ecoutez le son de ces mots même s’ils sont sous la forme de prose, ils ont la beauté et le charme d’une voix qui vous murmure des secrets, une voix de notre temps mais qui vit à un autre rythme, dans un lieu retranché. Et cette femme sans âge, presque sans visage possède bien des dons mais qu’elle ne délivre qu’à ceux qui trouvent grâce à ses yeux. Alors, et alors seulement, elle se fait messagère, intermédiaire, porteuse de lettres, présence attentionnée et discrète, comme cela l’air de rien. Elle n’attend rien, n’espère rien simplement découvrir un monde inconnu.

Dans son chagrin, cette femme puisait les mots qui ne cachaient rien, elle se mettait à nu comme elle allait prendre un bain et nageait dans des eaux profondes avec la peur de rien. A côté d’elle, je marchais morte, morte de marcher à côté de l’essentiel.(p112)

Ce roman à la rudesse des paysages, la sincérité des gens du cru, de ceux qui vivent loin de tout, parfois sans avoir fréquenté l’école, il y a la douceur d’une naissance, d’un éveil et quand on y prête un peu d’attention, on s’aperçoit que tout a un sens, pourquoi Léon, le jeune frère s’appelle Rimbaud, pourquoi la majuscule se mérite, se respecte : la Géante, la Tante, la Maison Froide, le Pont des Sémites.

Et puis il y a les lettres, celles de Carmen pour un homme partit trouver refuge au pied de la Géante, qui se mure dans le silence, acceptant la présence de Noële que parce qu’elle est comme lui, économe en mots, discrète et nécessaire parfois.

Voilà, j’ai quitté Noële (avec un l et sans e) avec regrets, après l’avoir vu se métamorphoser, se révéler, Laurence Vilaine se faisant mi-sorcière, mi-poète pour lui donner vie, pour relater l’histoire d’un apprentissage et d’une renaissance.

Une pépite !

Pour vivre sans l’urgence de te voir, je suis en train de faire de mes espoirs des certitudes pour plus tard. (p132)

Lecture dans le cadre du Comité de lecture des bibliothèques.

Editions Zulma – Août 2020 – 187 pages

Ciao

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