L’amour sans le faire de Serge Joncour

L'AMOUR SANS LE FAIRE

On ne refait pas sa vie, c’est juste l’ancienne sur laquelle on insiste », pense Franck en arrivant aux Bertranges, chez ses parents qu’il n’a pas vus depuis dix ans. Louise est là, pour passer quelques jours de vacances avec son fils dont elle a confié la garde aux parents de Franck.

Le temps a passé, la ferme familiale a vieilli, mais ces retrouvailles inattendues vont bouleverser le cours des choses. Franck et Louise sont deux êtres abîmés par la vie, ils se parlent peu mais semblent se comprendre. Dans le silence de cet été chaud et ensoleillé, autour de cet enfant de cinq ans, « insister » finit par ressembler, tout simplement, à la vie réinventée.

Ma lecture

Ne pas pouvoir s’aimer, c’est peut-être encore plus fort que de s’aimer vraiment, peut-être vaut-il mieux s’en tenir à ça, à  cette très haute idée qu’on se fait de l’autre sans tout en connaître, en rester à cette passion non encore franchie, à cet amour non réalisé mais ressenti jusqu’au plus intime, s’aimer en ne faisant que se le dire, s’en plaindre ou s’en désoler, s’aimer à cette distance où les bras ne se rejoignent pas, sinon à peine, du bout des doigts pour une caresse, une tête posée sur les genoux, une distance qui permet tout de même de chuchoter, mais pas de cri, pas de souffle, pas d’éternité, on s’aime et on s’en tient là, l’amour sans y toucher, l’amour chacun le garde pour soi, comme on garde à soi sa douleur, une douleur ça ne se partage pas, une douleur ça ne se transmet pas par le corps, on n’enveloppe pas l’autre de sa douleur comme on le submerge de son ardeur. C’est profondément à soi une douleur. L’amour comme une douleur, une douleur qui ne doit pas faire de mal. (p221)

Voilà c’est cela Serge Joncour, de la pudeur, de la réserve, il vous raconte une histoire avec ses mots à lui, simplement, pudiquement, une narration simple de la vie, d’un terroir, d’une famille, des petites choses qui la constituent et puis soudain une envolée, une profondeur qui résume à elle seule tout ce qu’il veut exprimer, comme une urgence et cela devient poétique.

Il nous installe aux Bertranges (comme dans Nature humaine), sa ferme refuge dans le Lot, le lieu de prédilection des souvenirs, la terre familiale où tout se noue et se dénoue dans ses romans. Franck y revient après avoir entendu une voix au téléphone, alors qu’il appelle ses parents : la voix d’un garçon de 5 ans qui se prénomme Alexandre, comme son frère décédé il y a une dizaine d’années…..Alors il prend la route, la route des souvenirs qui  va le conduire sur la terre de son enfance, retrouver l’exploitation agricole et les relations familiales restées en friches au fil du temps, après une dispute, de la colère, des mots inappropriés, mal compris, mal dits.

Il y retrouvera Louise, la fiancée d’Alexandre, qui depuis son décès ne parvient pas à remonter la pente, qui va d’histoire bancale à des petits boulots précaires qui lui maintiennent la tête hors de l’eau depuis la mort d’Alexandre, son grand amour, juste de quoi de ne pas sombrer et puis il y a Alexandre, qui n’est pas l’Alexandre disparu mais un autre, qui va opérer sur chacun comme un baume sur une plaie mal cicatrisée.

Alexandre est leur lien : celui du frère aimé, celui qui devait reprendre l’exploitation agricole, celui qui permettait à Franck de pouvoir exercer le métier qu’il voulait, loin de la ferme et de leur monde, qui le dédouanait vis-à-vis de sa famille puisqu’il restait là, reprenant le travail de la terre.

Franck et Louise vont timidement reprendre possession de leurs vies et peut-être de leurs avenirs. Lui, le caméraman, préfère fixer sur la pellicule tout ce qu’il voit car ses yeux expriment plus que ses mots, Louise, elle, trouve une place, un rôle de mère qu’elle s’est refusée jusqu’à aujourd’hui de tenir, laissant son fils en cadeau à la famille de celui qui ne sera jamais son père.

Serge Joncour aime parler de ces familles qui ne font jamais parler d’elles, celles qui travaillent la terre sans rien demander à qui que ce soit, qui ne s’épanchent pas, qui n’usent que d’un minimum de mots et de gestes et ne savent pas toujours mettre un nom sur les sentiments, les épreuves, mais qui acceptent leur sort, sans broncher, sans révolte comme une fatalité. Et pourtant derrière tout cela il y a des sentiments que l’on ne sait pas toujours exprimer mais qui pourraient porter le nom d’amour, ressentiment.

Il n’est pas question d’Amour dans ce roman, non pas d’Amour mais d’Amours, de différents amours : Amour d’un lieu même si on l’a abandonné, Amour fraternel même si l’un a disparu, Amour familial qui ne s’exprime pas, Amour d’une présence sans franchir le pas pour ne pas abîmer, pour durer, présence d’un enfant auquel rien ne vous rattache et pourtant qui vous montre le chemin de l’Amour sans condition ni raison.

A la manière de ses personnages, l’auteur prend des chemins de traverse pour parler de ce qui lui tient à cœur, de ce qui le touche, de ce qui fait le fond de ses romans : la famille, le temps qui passe et qui change les paysages et le travail,  il ne le fait pas frontalement parce qu’il n’est pas de la trempe de ceux qui s’exposent, qui se dévoilent. Non, il lui faut du temps, il lui faut passer par les odeurs des lieux aimés, l’attachement à certains objets ou pièces, à l’air, à la chaleur et aux petits détails qui demeurent graver en soi. Il préfère que ce soit eux qui parlent parce qu’ils parlent presque mieux que tous les mots qu’il pourrait utiliser, il explore ainsi ce que le temps ou les événements ont tu : le deuil, l’absence, l’éloignement et le manque.

C’est une histoire de rencontre de deux âmes en perdition, qui trouveront en l’autre et grâce à l’autre, un chemin qu’ils n’avaient jamais pensé prendre, qui ne diront pas les mots mais laisseront parler les gestes, l’atmosphère des moments partagés parce que les mots sont dangereux, parce qu’ils pourraient tout gâcher ou détruire le frêle édifice.

Comme à chaque lecture que je fais de cet auteur, je retrouve ses ancrages : la terre, le Lot,  ses sources et ses champs, ses familles taiseuses où les sentiments se cachent derrière la rudesse, où il n’est pas besoin de parler pour s’exprimer mais également évoquer les changements opérés, les conflits larvés qu’un rien peut faire exploser ou apaiser.

Rien n’est figé dans la vie, tout peut changer mais il ne faut rien brusquer : ni la nature, ni les hommes, il faut laisser le temps faire son œuvre et remodeler les âmes et l’environnement, ne pas faire l’amour mais laisser l’amour le faire.

J’ai aimé.

Editions Flammarion – Août 2012 – 319 pages

Ciao

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