Inflorescence de Raluca Antonescu

INFLORESCENCEJura, 1911. Une femme se désespère d’être à nouveau enceinte. Pour implorer la fin de sa grossesse, elle se rend au Gouffre du Diable. A partir de ce lieu dont la terrifiante et réelle histoire nous est contée, Raluca Antonescu entrelace quatre générations de femmes qui traversent le siècle.
Lorsqu’il a plus d’une fleur sur une tige, on parle d’inflorescence. Les protagonistes de ce roman se construisent au sein de leur jardin, chacune à son rythme, en se réappropriant leur vie. L’inflorescence se fait l’expression de la transmission muette entre générations, le jardin un lieu-miroir qui n’appartient qu’à soi et permet la reconstruction.
Jardin ou gouffre, pépinière en Argentine ou plates-bandes ordonnées d’un lotissement Levitt, pollinisation ou pollution ; l’auteure observe ce perpétuel balancier.

Ma lecture

Quelque chose qui se nourrissait de tant d’éléments disparates, qu’elle ne put les démêler tous distinctement. Elle pensa à une inflorescence, un petit élément indissociable d’un tout, et nécessaire à l’enchevêtrement de l’ensemble. (p107)

Une inflorescence : on nomme ainsi la tige d’une plante qui comporte plusieurs fleurs. Et ici il s’agit de quatre femmes sur un même axe, celui de la recherche de soi à travers la recherche d’un équilibre, comme au bord de ce gouffre dans le Jura dans lequel on jette au fil des années, tout ce qui gêne, pollue ou embarrasse et dont on ne sait pas quoi faire.

Comme si le gouffre, enfin, se repliait sur lui-même, emportant encore plus profondément dans sa panse malsaine les erreurs du passé. Alors les eux se détournent, soulagés, débarrassés d’une honte si ancienne qu’elle ne les concerne plus. (p248)

Quatre femmes, quatre parcours avec en filigrane les plantes, les arbres et plus généralement la nature, sur plus d’un siècle, qu’elles la célèbrent, la domestiquent ou l’ignore, leurs gênes portent en elles des traces, parfois indélébiles, les faisant disparaître ou ressurgir, de façon subtile ou brutale, des résurgences du passé qui surgissent telles des révélations.

Quatre histoires de femmes du Jura, de Seine-et-Marne, de Suisse ou de Patagonie, des époques différentes, de 1911 à 2008,  très différentes et pourtant…

-C’est qui Eveline ? demanda Catherine

-Eveline est d’une beauté exubérante. D’un pourpre sombre, elle est veinée de bleu clair et rehaussée de pistils orange. C’est une fleur avec beaucoup de contraste. Elle est aussi très grande avec des sépales ondulés et veloutés.

-Je croyais que tu parlais d’une vraie personne, fit Catherine

-Mais c’est le cas. (p209)

L’une Aloïse, la plus ancienne, est une enfant sauvage, abandonnée par son père car rappel permanent du décès de la mère, puis Amalia apparaît, elle vit dans un pavillon, dans les années 60, dans un lotissement où tout est aseptisé, prévu, réglé, organisé. Catherine et Vivian, elles, sont des femmes de 2007, la première vit en Patagonie, reforestant les territoires, une sorte de hippie qui espère le retour de son amour disparu et la dernière réside à Genève, reçoit un salaire pour « ne rien faire », vient de rompre avec son petit ami, d’enterrer sa mère et aide son beau-père à vider la maison familiale.

Chacune porte en elle ou sur elle des zones d’ombre, une blessure physique ou morale, un mal-être parfois dont elles n’ont pas toujours conscience ou n’en connaissent pas toujours les origines ou les raisons.

Avec de courts chapitres, l’auteure nous entraîne entre les différents parcours de ces femmes pour nous dévoiler ce qui les relie, de façon subtile, mesurée, tissant les vies de chacune sur une trame où la nature est omniprésente,  que ce soit par les liens du sang mais aussi par des liens insoupçonnés, immatériels. Chacune d’elle trouvera sa manière de perpétuer ou de s’opposer pour se créer son propre univers mais où certaines absences ou blessures referont surface et devront être apaisées.

C’est un roman surprenant dans sa construction : il faut accepter de ne pas tout comprendre dans un premier temps, mais se laisser porter par ces quatre histoires de femmes, si différentes, très identifiables mais aussi par l’écriture, fluide tout en gardant une sorte de mystère, à la manière de ce gouffre sombre, objet de toutes les dissimulations humaines, animales et militaires, mais également le gouffre des secrets, des confidences, des rencontres.

Raluca Antonescu nous conte une histoire de lignée où chacune se défend, s’affirme ou est sauvée par une autre femme, des portraits où la transmission peut se faire par le sang mais également par la sensibilité et par l’invisible, où chacune accepte son sort ou le transforme au gré de ce qu’elle souhaite ou sait de son passé pour envisages pour son futur.

La nature imprègne la vie de ces femmes, d’une manière sauvage ou domestiquée, vénérée ou bafouée, aimée ou rejetée, mais telle la nature, les résurgences peuvent apparaître tardivement, qu’elles soient liées à la pollution, à l’insouciance des générations précédentes ou les non-dits, car la terre conserve les traces et attend son heure pour faire ressurgir les empreintes des générations passées.

J’aurai peut-être aimé qu’il soit donné plus de temps aux personnages dans les chapitres qui alternent afin de mieux m’imprégner de chacune, de leurs caractères et j’étais un peu frustrée par la rapidité de passage de l’une à l’autre au début. Puis je me suis habituée à ce rythme, à commencer à voir les liens qui pouvaient les unir ou les éloigner, même si certaines ellipses m’ont laissée sans réponses, pas forcément nécessaires finalement, car là n’était pas l’essentiel qui est ailleurs : sur ce que le passé sème de façon consciente ou non, visible ou non, dans le terreau du passé et la manière dont chacune fera fleurir les graines dans celui-ci.

Une lecture douce et délicate dont les ramifications humaines et environnementales s’infiltrent progressivement pour se lier dans le destin de  quatre femmes.

J’ai aimé.

Editions La Baconnière – Janvier 2021 – 260 pages

Ciao

6 réflexions sur “Inflorescence de Raluca Antonescu

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