La vie devant soi de Romain Gary (lu par Salah Teskok – AndrĂ© Oumanski, Kamel Belghazi, Nathalie Kanoui, Anne Jolivet et Bernadette Lafont) – Coup de đŸ§Ą

LA VIE DEVANT SOI AUDIOQuartier de Belleville, annĂ©es 70. Momo, 10 ans vit chez Madame Rosa, une ancienne prostituĂ©e qui a crĂ©Ă© « une pension sans famille pour les gosses qui sont nĂ©s de travers », c’est Ă  dire qu’elle accueille des enfants de prostituĂ©es pour les protĂ©ger de l’assistance publique ou des « proxinĂštes », comme dit Momo. Le jeune garçon raconte son quotidien Ă  hauteur d’enfant Ă©maillant son rĂ©cit de rĂ©flexions sur la vie :
« Les gens tiennent Ă  la vie plus qu’Ă  n’importe quoi, c’est mĂȘme marrant quand on pense Ă  toutes les belles choses qu’il y a dans le monde. »
« La vie fait vivre les gens sans faire tellement attention Ă  ce qui leur arrive. »
Si Momo a la vie devant lui, Madame Rosa, quant Ă  elle, est hantĂ©e par ses souvenirs d’Auschwitz, se laissant gagner peu Ă  peu par la maladie Si son mĂ©decin insiste pour qu’elle soit hospitalisĂ©e, elle le refuse catĂ©goriquement, soutenue par Momo :
« Moi je trouve qu’il n’y a pas plus dĂ©gueulasse que d’enfoncer la vie de force dans la gorge des gens qui ne peuvent pas se dĂ©fendre et qui ne veulent plus servir. »
L’enfance, la mort, la vieillesse, le milieu des prostituĂ©es et des Ă©migrĂ©s s’entremĂȘlent savamment pour former une Ɠuvre atypique, pimentĂ©e de trouvailles langagiĂšres hors norme, drĂŽles et dĂ©calĂ©es.
Les derniers mots du roman sonnent comme une promesse : « Il faut aimer ».

Mon Ă©coute

Quel gĂ©nie ce Romain Gary ! Prendre Momo, un enfant confiĂ© Ă  Madame Rosa, une ancienne prostituĂ©e, qui prend en pension, dans son modeste appartement, les enfants de prostituĂ©es,  pour un peu d’argent quand c’est possible mais aussi pour qu’ils ne soient pas confiĂ©s Ă  l’Assistance Publique. L’auteur Ă©voque l’enfance, une enfance pas ordinaire mais une enfance malgrĂ© tout mais Ă©galement (et surtout) de l’amour qui lie ce garçon Ă  une femme ĂągĂ©e, ayant connu les tourments des rafles juives pendant la deuxiĂšme guerre mondiale et qui, Ă  sa maniĂšre, tente de crĂ©er autour d’elle une sorte de famille de cƓur.

Momo, 10 ans (mais pas forcĂ©ment) est le narrateur, c’est Ă  travers lui et Ă  sa hauteur d’enfant et avec ses mots Ă  lui, que nous est retracĂ©e la vie de cette « famille » mais Ă©galement la vie d’un immeuble, de ses occupants, d’un quartier, comme on pourrait les nommer : de petites gens, de la solidaritĂ© et l’entr’aide de ces exclus le plus souvent de la sociĂ©tĂ©, ayant peu mais donnant tout. Momo comprend mais avec ses mots Ă  lui, Ă  la hauteur de son Ăąge, leur donnant une dĂ©finition bien personnelle parfois, mais pour le lecteur rĂ©vĂ©lateur du contexte et prenant encore plus de sens par sa voix.

Ainsi Momo apprend et va devoir grandir et faire face Ă  Madame Rosa qui vieillit, Madame Rosa au grand cƓur sous ses airs rudes, sous son visage et son cƓur usĂ©s, Rosa fragilisĂ©e par une peur tenace de ce qu’elle a vĂ©cu pendant la guerre et Momo va devenir le « protecteur » bienveillant, attentionnĂ© de Rosa et va lui dĂ©livrer l’ultime preuve d’amour qu’elle attend de lui.  Roman d’apprentissage, apprentissage face Ă  la vie, Ă  la tolĂ©rance, Ă  la dĂ©chĂ©ance et Ă  la perte.

C’est Ă  la fois un roman  plein de tendresse, d’humour, de poĂ©sie (d’une certaine maniĂšre), d’amour et utiliser un enfant, une sorte de gavroche dĂ©brouillard pour Ă©voquer les thĂšmes des blessures qu’elles soient infligĂ©es par la guerre, par l’abandon, par l’Ăąge et la dĂ©chĂ©ance sans en faire un rĂ©cit pathĂ©tique, donnent Ă  l’ensemble une force et une profondeur jamais affichĂ©es de prime abord mais plus suggĂ©rĂ©es par les mots, les situations et l’Ă©criture inventive et crĂ©atrice de Romain Gary. Jamais triste mais Ă©mouvante, gouailleuse par l’Ă©nergie et la volontĂ© de Momo.

Installer son rĂ©cit au sein du monde des femmes de petite vertu, des Ă©trangers permet Ă  l’auteur de sublimer les sentiments, montrer que l’amour et la gĂ©nĂ©rositĂ© n’est pas une question de classe sociale, d’argent ou de lien du sang, bien au contraire, il dĂ©montre et sublime les relations entretenues entre les personnages.

J’ai retrouvĂ© sa façon presque pudique, comme dans La promesse de l’aube, en utilisant l’humour et la dĂ©rision, pour Ă©voquer, l’amour mĂȘme s’il n’a de maternel ici que le nom, disons l’attachement de cette femme vieillissante pour ce garçon, tout ce Ă  quoi elle est prĂȘte pour l’avoir prĂšs d’elle mais Ă©galement tout ce que Momo consent pour rĂ©pondre Ă  ses attentes et en version audio, la façon dont Bernadette Laffont prononce le prĂ©nom de l’enfant est lourd de sens.

Que d’amour, que d’Ă©motions, que de sentiments provoquent ce roman, cela pourrait ĂȘtre noir, sombre et dramatique et la plume de Romain Gary en fait un rĂ©cit lumineux, dĂ©bordant d’humanitĂ© et de bienveillance. Momo est une sorte de philosophe de la vie, ne voyant que la beautĂ© et rendant sa justice avec ce qu’il comprend, analyse, interprĂšte et rend la vie belle mĂȘme dans ce qu’elle a de plus cruelle.

Un rĂ©cit pourtant rĂ©aliste sur la vieillesse, d’un rĂ©alisme restituĂ© par une Ă©criture trĂšs visuelle, on est plongĂ© dans l’univers crĂ©Ă© par Romain Gary et je dois avouer que l’Ă©couter a Ă©tĂ© un vrai bonheur. J’ai retrouvĂ© la voix de Bernadette Lafont dans le rĂŽle de Madame Rosa, que je n’ai pu m’empĂȘcher de rapprocher de Simone Signoret qui l’a incarnĂ©e au cinĂ©ma (je ne l’ai pas vu).

Coup de 🧡

Prix Goncourt général 1975

Gallimard audio 2014 

Ciao 📚

16 réflexions sur “La vie devant soi de Romain Gary (lu par Salah Teskok – AndrĂ© Oumanski, Kamel Belghazi, Nathalie Kanoui, Anne Jolivet et Bernadette Lafont) – Coup de đŸ§Ą

  1. Un coup de coeur aussi, et mon premier Romain Gary (seul Ă  ce jour, vraiment un auteur Ă  dĂ©couvrir en 2021 sans faute!!). Je l’avais empruntĂ© et achetĂ© pour le relire (ce dont je ne priverai pas car il est plutĂŽt court). Je crois n’avoir rien lu de pareil. Parfois, les livres qui font parler les enfants sont un peu Ă©tranges, mais c’est trĂšs rĂ©ussi ici. Une de mes citations prĂ©fĂ©rĂ©es : « Bon je savais que j’ai toute ma vie devant moi mais je n’allais pas me rendre malade pour ça ».

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