Le coût de la vie de Deborah Levy

LE COUT DE LA VIE IGUn divorce forcément douloureux, une grande maison victorienne troquée contre un appartement en haut d’une colline dans le nord de Londres, deux filles à élever et des factures qui s’accumulent… Deborah Levy a cinquante ans quand elle décide de tout reconstruire, avec pour tout bagage, un vélo électrique et une plume d’écrivain. L’occasion pour elle de revenir sur le drame pourtant banal d’une femme qui s’est jetée à corps perdu dans la quête du foyer parfait, un univers qui s’est révélé répondre aux besoins de tous sauf d’elle-même. cette histoire ne lui appartient pas à elle seule, c’est l’histoire de chaque femme confrontée à l’impasse d’une existence gouvernée par les normes et la violence sournoise de la société, en somme de toute femme en quête d’une vie à soi.

Ma lecture

La liberté n’est jamais libre. Quiconque s’est battu pour être libre sait ce qu’il en coûte. (p27)

Je n’ai pas respecté l’ordre chronologique des écrits de Deborah Levy, ayant préféré le thème de celui-ci pour la découvrir, la reconstruction à la cinquantaine après un divorce, car le thème m’attirait plus car plus positif. Je préférais la construction à l’effondrement, à l’après plutôt qu’à l’avant…..  Ce que je ne veux pas savoir, le premier volet de ce triptyque qui aborde la période du divorce en lui-même et que je compte en lire ainsi que le troisième opus pas encore paru.

Il y a des séries de thèmes dans la vie de lectrice et Le carnet d’or de Doris Lessing, ma précédente lecture, abordait déjà le sujet d’une écrivaine qui doit se lancer dans l’aventure d’une vie solo après une séparation. Ici la narratrice se retrouve avec deux filles dont une à l’université, à 50 ans, quand certains idéaux sont abandonnés parce que confrontée à la réalité de la vie et de ses écueils et devant reprendre son travail d’écriture alors que l’esprit et le contexte sont chamboulés.

J’avais lu par le passé un ouvrage d’Annie Dillard, En vivant, En écrivant, qui m’avait fortement marquée (et que je vous recommande vivement) et l’écriture de Deborah Levy m’a rappelé ce récit avec une écriture douce, parfois ironique, voire critique,  qui aborde, avec sérénité et réalisme, à la fois son nouvel environnement, son organisation pratique mais également un tour d’horizon sociétal et personnel sur les comportements à l’aulne de sa nouvelle condition.

On y retrouve le thème (une fois de plus, merci Virginia Woolf) de l’importance d’un lieu d’écriture, pas toujours très confortable, mais un lieu qui n’appartient qu’à soi,  ici un cabanon sans confort, entouré de végétation, sous un pommier, où elle peut laisser libre cours à son travail et à ses pensées, à ses observations sur le monde qui l’entoure qu’il soit humain ou végétal. Elle était en plein naufrage après la fin d’un mariage qu’elle croyait inébranlable, elle va se découvrir que l’on peut avoir deux visages, deux personnalités,  telles ces chenilles à deux têtes, celle attendue, vue ou voulue par les autres et l’autre plus vraie, sans filtre, qui se révèle au fil des mots, l’une s’efface et laisse place à l’autre, celle qui entre dans la lumière. Cela ressemble presque à un travail de deuil.

Par de courts chapitres où l’on sent que chaque mot compte et que la signification de l’ensemble a été pesée, analysée, elle nous raconte des bribes de son quotidien, de ses rapports à certains objets, au langage utilisé autour d’elle, au comportement entre hommes et femmes et leurs significations. J’ai particulièrement été interpellé par les personnes ne donnant pas le nom de ceux dont ils parlent mais aussi au rapport à sa mère, même une fois disparue.

Nous ne voulons pas de mères qui portent le regard au-delà de nous, qui désirent être ailleurs. Nous avons besoin qu’elles soient de ce monde,  pleines de vitalité, capables, entièrement présentes pour répondre à nos besoins.

Me suis-je moquée de ma rêveuse de mère pour ensuite l’insulter parce qu’elle n’avait pas de rêves ? (p104)

Rupture, départ, construction, pas à pas l’édifice prend forme, après un enterrement et grâce à la phrase d’un homme éploré :

J’ai l’impression que vous seriez plus heureuse si vous trouviez une autre façon de vivre. (p20)

Deborah Levy avec sobriété raconte une vie mise en morceaux, en cartons, qu’il va falloir déballer pour en faire l’inventaire, comment elle va devoir prendre en charge des réparations, vivre dans l’inconfort, affirmer son nouveau rôle, s’équiper d’un vélo électrique pour adoucir les côtes comme elle va adoucir ses blessures, ses rapports aux autres. Petit à petit, avec un travail d’introspection et d’observation, elle va reprendre pied, s’appuyer sur ses souvenirs, compter sur ses amis fidèles ou des rencontres fortuites pour remettre chaque objet ou émotion à sa juste place.

Pas de révolution ni de guerre, juste une analyse et un transcription d’un moment de vie, d’un rapport entre sexes, de la place de chacun, du rôle à tenir ou revendiqué :

Si on évalue la réussite d’un homme à l’aune de sa capacité à éradiquer les femmes (à la maison, au travail, au lit), ce serait une grande victoire que d’être un raté dans ce domaine. (p99)

Quand notre père fait ce qu’il a à faire dans le monde, nous comprenons que c’est son dû. Si notre mère fait ce qu’elle a à faire dans le monde, nous avons l’impression qu’elle nous abandonne(p105)

Un court récit dans lequel beaucoup de femmes pourront se retrouver, à lire ou relire dans les moments de doute, de changement, de questionnement, pour entendre des mots qui apaiseront ses blessures, qui ne guériront pas forcément mais qui aideront à continuer, à avancer, à se retrouver. A garder à portée de main pour s’y replonger pour savoir ce qui fait Le coût de la vie.

J’ai beaucoup aimé.

Prix Fémina Etranger 2020

Traduction de Céline Leroy

Editions du sous-sol – Août 2020 – 144 pages

Ciao 📚

9 réflexions sur “Le coût de la vie de Deborah Levy

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