Une femme de Annie Ernaux

UNE FEMME IGLe lundi 7 avril 1986, la mère d’Annie Ernaux s’éteint dans une maison de retraite. En trois ans, une maladie cérébrale, qui détruit la mémoire, l’avait menée à la déchéance physique et intellectuelle.
Frappée de stupeur par cette mort que, malgré l’état de sa mère, elle s’était refusé à imaginer, Annie Ernaux s’efforce de retrouver les différents visages et la vie de celle qui était l’image même de la force active et de l’ouverture au monde.
Quête du sens de l’existence d’une femme, d’abord ouvrière, puis commerçante anxieuse de « tenir son rang », passionnée de lecture et pour qui s’élever « c’était d’abord apprendre ».
Mise au jour, aussi, de l’évolution et de l’ambivalence des sentiments d’une fille envers sa mère : amour et haine, culpabilité, tendresse et agacement, attachement viscéral et muet pour la vieille femme diminuée.

Ma lecture

Je n’entendrai plus sa voix. C’est elle, et ses paroles, ses mains, ses gestes, sa manière de rire et de marcher, qui unissaient la femme que je suis à l’enfant que j’ai été. J’ai perdu le dernier lien avec le monde dont je suis issue. (p106)

Après La place où Annie Ernaux évoquait le parcours de son père, son milieu et son humilité, je fais connaissance de sa mère, femme au tempérament différent, plus affirmé, plus volontaire et déterminé à vouloir sortir de sa condition pour elle mais également pour sa fille.  Avec une écriture toujours ciselée qui peut sembler froide et pourtant tellement chargée en émotions, elle trace le portrait d’une mère qu’elle vient de perdre mais qu’elle a déjà perdue depuis plusieurs années car atteinte d’une maladie lui effaçant la mémoire. Celle-ci ne peut plus se raconter alors c’est elle, sa  fille, qui prend la parole pour la raconter, elle l’enfant, la femme et la mère qu’elle fut mais également à travers le récit parler de la relation qui les liait et de ses propres sentiments vis-à-vis d’elle.

Comme souvent entre mère et fille, les sentiments fluctuent et sont ambivalents : parfois tendres, complices, admiratifs mais aussi critiques, opposés ou agacés suivant l’âge, l’époque, les conditions de chacune, le temps finissant par la réduire à un inversement des rôles (et encore plus quand la maladie est présente) où la patience mais aussi l’exaspération non pas de la personne mais de ce qu’elle est devenue prend le dessus.

Mais au-delà de retracer la vie de sa mère, Annie Ernaux évoque également la mort et l’absence qui s’en suit, la perte d’un élément fondateur de la femme qu’elle est, de ses racines, de ce qui l’a construit, de la douleur de perdre à jamais celle qui fut le pilier de la famille. On ne peut comprendre une personne qu’en jetant un regard sur son passé, les étapes qui ont fait ce qu’elle était mais également sur la fin de vie, la perte des repères, des souvenirs et jusqu’à un sentiment de vide créée par la perte.

Il y a tellement derrière chaque souvenir, chaque évocation, à la fois des questionnements, de la bienveillance mais également une vision assez lucide, sans enjolivement d’une réalité d’un milieu, avec parfois des relations pas toujours faciles entre elles teintées de fierté sur le parcours de l’enfant mais également d’incompréhension, d’éloignement puis de rapprochement au fil du temps.

A travers cette évocation il y a également son travail d’écriture pour ce récit, la douleur rencontrée à retourner sur les lieux de ces derniers instants, de la prise de conscience de l’absence ou même de l’écriture en elle-même :

Au début, je croyais que j’écrirais vite. En fait je passe beaucoup de temps à m’interroger sur l’ordre des choses à dire, le choix et l’agencement des mots, comme s’il existait un ordre idéal, seul capable de rendre une vérité concernant ma mère – mais je ne sais pas en quoi elle consiste – et rien d’autre ne compte pour moi, au moment où j’écris, que la découverte de cet ordre-là. (p43-44)

Un roman testament personnel et intime, écrit dans l’urgence de parler de celle qu’elle vient de perdre un jour d’Avril 1986, pour la retrouver, pour fixer des instants de vie, ne cherchant ni à travestir une réalité brutale, une réalité qui l’envahit comme la vague invisible d’une présence qui ne laisse que l’absence, une page de sa vie liée le plus souvent aux souvenirs d’enfance et de construction mais également la fondatrice de la femme qu’elle est.

J’ai beaucoup aimé parce qu’Annie Ernaux écrit sur elle et sur nous, avec simplicité, efficacité, sincérité et honnêteté. C’est le récit d’une vie dans une région, à une époque, dans un milieu. Elle ne cherche pas à travestir ni à idéaliser et à chaque fois j’en ressors bouleversée en me disant que son récit pourrait être l’histoire de chacun(e) mais écrire avec autant de poids dans l’épure demande beaucoup de talent.

Editions Folio – Février 2019 (Gallimard 1987) – 106 pages

Ciao 📚

4 réflexions sur “Une femme de Annie Ernaux

  1. J’avais aimé écouter Annie Ernaux parler de ses parents avec Augustin Trappenard. J’ai aussi aimé lire La place. Je ne me précipiterai pas sur ce roman car j’ai tant d’autres livres à lire, mais je ne doute pas qu’il me plairait.

    Aimé par 2 personnes

  2. je n’ai lu que « La place » dont j’ai gardé un souvenir « réfrigérant » comme je disais à l’époque… Je n’arrive pas à apprécier son écriture… Donc je vais passer mon tour et vu le monde qu’il y a dans ma PAL ce n’est pas plus mal 🙂

    Aimé par 1 personne

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