Vies minuscules de Pierre Michon

VIES MINUSCULES IGHuit vies. Huit noms, à peine écrits en titre des chapitres, déjà tombés en désuétude. Pierre Michon pénètre les vies de ses ancêtres, anodines, infimes, parcellaires : minuscules. Malgré ou à cause de l’insuffisance des existences, l’écrivain défriche, le temps de l’écriture, ces vains terrains vagues qu’envahissent à nouveau les mauvaises herbes de l’insipide dès la plume reposée. Nul apitoiement. De la dureté plutôt, si elle ne se mêlait à une indescriptible émotion. Compatissante ? Empathique plutôt car Michon ne saurait s’épargner lui-même. Pour dire l’insignifiance déchirante de ces destins, la langue, curieusement, est chatoyante, dense, le récit profus, riche en références : dérision ultime lancée par l’auteur, soubresaut révolté du dire défectueux, inachevé, impuissant comme le reste à retenir l’éphémère.

Ma lecture

J’avais envie de découvrir Pierre Michon après avoir fait sa connaissance à travers, je crois, une émission de La Grande Librairie où la qualité de son discours et de ses mots avaient retenu mon attention et j’ai choisi de le faire à travers les nouvelles qui l’ont révélé au grand public : Vies Minuscules.

Il y dresse le portrait de 8 personnes (mais bien plus en fait car il s’agit de tout une galerie de portraits) qui ont fait partie, à un moment ou à un autre, de sa vie.  Présentées chronologiquement, il s’agit d’individus dont jamais personne n’aurait parlés, car des gens comme on disait « de rien », des anonymes, des invisibles mais qui l’ont profondément marqué ou dont les interventions ont joué un rôle majeur dans son existence. D’un enfant de l’Assistance, à un homme disparu, à ses grand-parents, Clara et Eugène (ma nouvelle préférée car très chargée en émotions et en regrets), de deux frères camarades de pension à un homme silencieux atteint d’un cancer, voisin de lit dans un hôpital qui tait dans son silence une blessure plus honteuse pour lui que celle dans sa chair, un singulier abbé retrouvé alors que l’auteur est interné en hôpital psychiatrique à Claudette qui tenta de l’extraire de ses paradis artificiels et à une sœur morte en bas âge et qui le hante.

Des portraits d’humains mais également une ode à son pays, son terroir, la Creuse, avec ses maisons disséminées dans la nature mais où tout le monde se connaît, se côtoie, où les informations circulent de loin en loin, où la vie est rude, pauvre, dure, âpre, où les mots et leurs expressions sont rares et c’est une sorte de mise en avant de ce qui a construit un homme, des étapes humaines sur son parcours sans parler de son éveil à la littérature et à l’écriture qui l’ont sauvé.

Tout au long de ma lecture je n’ai pu m’empêcher de rapprocher son univers à celui de Charles Juliet lu récemment. Il écrit à la fois les paysages, l’environnement, les sons et le quotidien de ses vies laborieuses, paysannes analysant les sentiments sous-jacents qu’elles soulèvent, avec des hypothèses parfois d’un autre destin, mais à la différence que l’écriture de Pierre Michon est beaucoup plus élaborée, fouillée, poétique et comme vous le savez la poésie n’est pas forcément ma zone de prédilection et j’ai parfois du mal à en saisir tout le sens.  

Je dois avouer que par moment je me suis perdue, que j’ai perdu le fil de ma lecture tellement l’auteur, suivant le fil de ses propres pensées, m’emmenait sur des chemins de traverse que j’avais parfois du mal à suivre. Et pourtant j’ai aimé ces petites vies, la manière dont Pierre Michon les évoque avec à la fois la mélancolie, nostalgie et le recul qu’offre le temps et la maturité. Un récit autobiographique où il ne s’épargne pas, revenant sur ses années englouties dans l’alcool et les drogues, ses amours et en particulier Marianne mais également sur la mort qui le hante, sur les cimetières où reposent ceux qu’il a aimés même si il ne les a jamais connus. Il redonne vie à ses êtres invisibles, leur redonnant la valeur qu’ils ont eue dans sa propre construction, dans ses propres réflexions, sur le sens à la fois de la vie mais aussi le mystère de la mort.

Une lecture exigeante qui parfois m’a échappée puis m’a rattrapée, touchée que j’étais par l’humanité qu’il mettait à les décrire, à raconter leurs vies ou à imaginer ce qu’ils étaient devenus ou ce qu’ils auraient pu devenir. Une écriture que je dois avouer remarquable, qui demande concentration, attention car parfois elle nous propose des envolées qu’il faut accepter pour retomber ensuite sur ses pieds et les yeux dans le terreau où elles avaient germées. De la prose aux sonorités de vers, où l’on ressent l’exigence du mot juste et de la volonté de rendre le plus vibrant des hommages à ces ombres du passé.

J’ai aimé même si ce n’est pas un auteur que je lirai beaucoup, dont il faut accepter l’univers, admirer l’écriture avec lequel j’ai vécu une expérience de lecture, qui a su me retenir avec des portraits touchants, une sincérité mélancolique et nostalgique d’un passé avant qu’il ne s’oublie et une reconnaissance pour ses vies dont personne à part lui ne saurait parlées.

Editions Folio (Gallimard 1984) – Juillet 2020 – 249 pages

Ciao 📚

3 réflexions sur “Vies minuscules de Pierre Michon

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