La femme de l’Allemand de Marie Sizun

LA FEMME DE L'ALLEMAND IGElles sont deux. Fanny et Marion. L’une est la mère, l’autre la fille. Elles vivent ensemble dans ce Paris de l’après-guerre, plein de promesses et de blessures encore ouvertes.

Fanny est une mère célibataire, Marion une petite fille aimante. Tout pourrait être normal mais une ombre rôde, une dissonance s’installe qui fausse leur relation. La petite fille est alertée, par instinct : la voix de sa mère un ton trop haut, ses emportements inexplicables, ses silences terribles, où plus rien ne semble la rattacher au réel. L’enfant sent le monde vaciller. Elle ne comprend pas pourquoi sa mère n’est pas comme celles de ses amies d’école, différente, si fragile, si fantasque. Si oublieuse lorsque Marion lui pose des questions sur son père qu’elle ne connaît pas, cet Allemand dont on sait bien peu de choses.

Puis Marion comprend : Fanny est « maniaco-dépressive ». Les rôles s’inversent alors. Adolescente, Marion endosse cette raison qui doucement quitte sa mère. Elle la protège, la couvre en taisant ses excès. Elle peut tout endurer. Tout plutôt que ces séjours à l’hôpital, qui les séparent. Mais il faut davantage que l’amour fou d’une petite fille pour terrasser la folie.

Ma lecture

J’ai fait la connaissance de Marie Sizun avec La Gouvernante Suédoise il y a deux ou trois ans et j’ai pu la rencontrer lors du Printemps du livre à Montaigu en 2019 et lui exprimer tout le plaisir que j’avais eu à lire son roman. Que pourrais-je lui dire aujourd’hui après la lecture de La femme de l’Allemand ?

Ta mère fait tout trop haut, fait tout trop fort. Elle n’est pas comme les autres. Elle détonne parmi les fidèles, ces gens tranquilles, sans éclat, ces gens qu’on ne remarque pas, qu’on ne voit pas (…). Dans un monde décoloré elle est en rouge. Elle crie au milieu des muets, Elle danse parmi des gisants. (p67)

Marion, la narratrice, s’adresse à l’enfant et l’adolescente qu’elle a été. Elle lui parle et utilise le « Tu » installant un climat d’intimité, se confiant à elle en restituant cette enfance auprès de sa mère Fanny, qui sera détectée au fil du temps comme maniaco-dépressive et fera plusieurs séjours en hôpital psychiatrique avec séances d’électrochocs et traitements abrutissants. Elles forment à elles deux un couple Fanny-Funny comme sa mère les appelle. Peu à peu Marion remarque et reconnaît les attitudes, les comportements qui ne sont pas « normaux » et sont annonciateurs de crises. Elles vivent doublement isolées : éloignées de toute famille car Marion est le fruit d’une relation de sa mère avec un Allemand pendant la guerre et par le comportement imprévisible de Fanny qui exclut toute relation extérieure. Seule la sœur de Fanny, Elisa, sert de lien, de rempart et gère parfois les débordements et même si l’enfant est accueillie par ses grand-parents maternels, Maud et Henri, sa mère a été définitivement bannie du clan familial.

En partant de ses premiers souvenirs, toute petite, où elle comprend que sa mère est différente, elle part de ses plus lointaines souvenirs et analyse non seulement les symptômes, les comportements de sa mère mais également ses propres réactions face à ceux-ci sans perdre de vue sa recherche d’identité, ce père prétendument mort à Stalingrad pendant la guerre, qu’elle nomme l’Allemand, n’ayant eu aucun autre nom pour l’identifier, allant jusqu’à suivre l’option allemand au lycée pour se sentir proche de lui et croyant ainsi faire ressortir ses gênes germaniques.

Marion va au fil du temps détecter les signes avant-coureurs des crises délirantes, va devoir assumer une mère imprévisible, ses excès, allant jusqu’à masquer les dérapages de celle-ci afin de la protéger des traitements douloureux qu’elle ne veut plus subir et tenir les promesses qu’elle lui fait de ne pas la faire interner. Une enfance douloureuse mais parfois traversée de périodes joyeuses, complices mais où le moindre grain de sable fait basculer dans l’imprévisible, les excès, la folie.

C’est avec une écriture douce, tendre et bienveillante que Marie Sizun, nous raconte la relation entre cette fille et sa mère, Marion devenant la mère de sa mère, devant anticiper ses délires, protéger le couple qu’elles forment afin d’avoir le sentiment d’être une famille même si les rôles sont inversés, elles qui vivent en marge dans ces années d’après-guerre où une femme s’excluait de la société pour avoir aimé l’ennemi.

J’ai aimé la manière dont l’auteure a abordé les différents thèmes : l’enfant de la honte, la folie, la relation mère-fille sans jamais porter de jugement mais simplement en rassurant et consolant l’enfant, justifiant ses actes et parfois les décisions difficiles qu’elle a dû prendre.

Un roman vacillant entre amour-folie-désespoir et manque, manque d’un père, manque d’une mère qui n’en possède souvent que le nom, manque d’une enfance sereine. J’ai aimé la tendresse et la bienveillance de l’adulte face à l’enfant qu’elle a été essayant de la rassurer, de la consoler et la manière dont l’auteure évoque une enfance partagée entre amour, peur, responsabilité et loyauté.

J’ai beaucoup aimé.

Editions Arléa – Mars 2007 – 243 pages

Ciao 📚

10 réflexions sur “La femme de l’Allemand de Marie Sizun

  1. je le note,le thème me passionne et j’ai envie de me plonger dans l’univers de Marie Sizun dont je n’ai toujours pas lu « La gouvernante suédoise » il faut vraiment que je fasse le tri dans ma PAL il y urgence et ma baisse de motivation depuis le printemps 2020 n’a fait qu’aggraver la situation
    merci pour cette belle chronique 🙂

    Aimé par 1 personne

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