Les oreilles de Buster de Maria Ernestam – Coup de ðŸ§¡

LES OREILLES DE BUSTER IG

« J’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. Et dix-sept ans quand j’ai finalement mis mon projet à exécution. » C’est ainsi que commence le journal intime d’Eva, qui mène une vie bien réglée entre Sven, quelques amies, des enfants et petits-enfants, une vieille dame acariâtre dont elle s’occupe et ses rosiers qu’elle choie.

Depuis que sa petite-fille préférée lui a offert un carnet vierge pour ses cinquante-six ans, Eva écrit la nuit, dans l’atmosphère feutrée de la maison endormie. Enfant délaissée et humiliée par une mère fantasque et égoïste, elle a appris tôt à se débrouiller toute seule. Comme avec Buster, le terrible chien des voisins, dont il a bien fallu qu’elle s’occupe pour qu’il cesse de l’effrayer…

Eva cultive ses rosiers. À cinquante-six ans, elle a une vie bien réglée qu’elle partage avec Sven. Quelques amies, des enfants, et une vieille dame acariâtre dont elle s’occupe. Le soir, lorsque Sven est couché, Eva se sert un verre de vin et écrit son journal intime. La nuit est propice aux souvenirs, aussi douloureux soient-ils. Peut-être aussi la cruauté est-elle plus douce lorsqu’on l’évoque dans l’atmosphère feutrée d’une maison endormie. Eva fut une petite fille traumatisée par sa mère, personnage fantasque et tyrannique, qui ne l’a jamais aimée. Très tôt, Eva s’était promis de se venger. Et elle l’a fait, avoue-t-elle d’emblée à son journal intime.

Ma lecture

FriIlesÃ¥s – Suède – Pour ses 56 ans Eve reçoit un carnet enveloppé dans du papier rose, avec un chat couché sous un rosier, offert par sa petite fille Anna-Clara qui devine que sa grand-mère porte en elle des souvenirs qu’elle ne peut confier qu’à un journal intime. Oui, Eve porte un lourd bagage et mettre sa vie à nu par écrit n’est pas chose facile. Et pourtant c’est ce qu’elle va faire, la nuit, quand Sven avec qui elle vit « ronfle », elle s’arme d’un verre de vin et à la lumière d’une bougie, dans l’intimité qu’elle créé, le temps d’un été, elle avoue. Il n’est pas question de libérer sa conscience car tout ce qu’elle a vécu et fait elle l’assume et le revendique presque, non simplement expliquer comment elle est devenue une meurtrière.

Eve à 7 ans décide de tuer sa mère et le fera à 17 ans. Je ne spolie rien car dès les premières pages elle fait cet aveu qui laisse présager une relation maternelle conflictuelle et qui est l’axe du roman. Je dis relation mais ce n’en est finalement pas une mais plutôt un non-amour d’une mère pour son unique fille, une sorte de Folcoche (référence à Vipère au poing d’Hervé Bazin pour ceux qui ne connaissent pas) égoïste qui ne pense qu’à humilier sa fille, tromper son mari, boire et semer le « bordel » à la fois dans la maison mais également dans les vies au sens large du terme.

Face à elle, son père reste impuissant ou lâche, a abdiqué face à cette belle et odieuse épouse se vouant à son travail dans une maison de couture plus qu’à son mari, son enfant, son foyer, n’éprouvant de l’intérêt que pour elle. Alors Eve va s’endurcir, va se forger le caractère sur les braises de sa haine et quand elle prend la décision de tuer sa mère ce ne sont pas des paroles en l’air, c’est mûrement réfléchi, organisé, elle s’entraîne sur d’autres cibles afin que le jour J elle soit capable de mener à bien la mission qu’elle s’est confiée, sans faux-pas et ce but lui permet de surmonter toutes les réprimandes et blessures : sa mère est déjà morte pour elle.

Incroyable roman qui oscille entre des baleines, des roses, un chien, des amies de longue date, un amour de jeunesse jamais oublié, un père qui renonce et une fillette qui ne renoncera jamais à punir celle qui ne lui a rien accordé. Dès les premières pages on ressent à la fois toute la sècheresse, la détermination et le fort caractère d’Eve, forgé à l’aune d’une jeunesse « pourrie ». Tout au long du récit, noirceur et douceur s’affrontent, le blanc et le noir, le bien et le mal.. Et puis il y a ce qui n’appartient qu’à elle : sa conscience, sa face noire, son roi de pique, son confident, celui qui l’accompagne dans les moments les plus rudes sans compter les oreilles de Buster qui ne la quitteront jamais.

Mais il est également question d’amitié solide avec des femmes Gudrun, Irène, Petra qui au fil du temps vont également connaître des épreuves comme la perte d’autonomie et la mise en maison de « Bonne santé », l’abandon des enfants face à des parents vieillissants ou la découverte d’une autre vie possible quand on prend la décision d’agir.

Et puis il y a Sven, celui qui partage la vie d’Eve, le gardien silencieux de ses jours et de ses nuits, et puis il y a le jardin de fleurs d’Eve et en particulier ses roses dont elle prend le plus grand soin et en particulier les « Peace ». Son jardin est son refuge, elle en prend soin car il est le terreau de sa vie.

Mais les thèmes centraux sont l’amour et la haine : l’amour maternel et surtout le non-amour maternel, quand il est fait d’absences, de violences et d’humiliations, quand rien ne vous relie à celle qui vous a porté, dont vous attendez tout et qui représente à la fois la beauté, la réussite professionnelle mais également l’objet de votre désir à assouvir : la tuer. A l’inverse de ce qu’elle a connu, Eve va découvrir que la haine maternelle n’est pas transmissible en ayant une fille, Susanne, la mère de ses trois petits-enfants :

Avant de quitter mon corps, il y a de cela presque quarante ans, elle a dû laisser une empreinte en moi, un duplicata de sa vie affective, un décalque sans cesse remis à jour (p171)

C’est une confession sans regret pour les actes commis, où les fantômes vont reprendre vie autour d’elle et elle les accueille, les réveille afin de se rendre justice car c’est une femme déterminée qui ne demande ni pardon, ni compassion . Une femme forte, brisée dès sa plus tendre enfance, fidèle en amitié, en amour, dans la haine, qui évoque la maltraitance enfantine psychologique et le remède qu’elle va engendrer.

J’ai dévoré ce roman et je m’aperçois, une fois refermé, qu’Eve m’avait laissé une multitude d’indices, que ses mots, ses images, ses symboles n’étaient pas anodins car ils prennent sens une fois la lecture achevée. Je suis passée par beaucoup d’émotions et je l’ai aimée Eve, sa rudesse apparente se révélant dans l’intimité tendre, douce pour qui sait l’aimer, pour qui lui rend l’amour qu’elle donne. J’ai aimé l’écriture transpercée par les émotions de la narratrice : parfois sèche et froide, parfois tout en nuances en particulier quand elle se promène dans son jardin, parmi ses fleurs : avec elles se révèle sa vraie nature. J’ai aimé sa manière de se dévoiler alternant passé et présent par d’habiles transitions, écrivant dans l’ombre pour mettre en lumière ses actes et son autre visage.

Un roman psychologique montrant comment la haine s’installe et devient le moteur de deux vies : celle de la mère mais également celle d’une enfant qui y puisera la force de tenir, se forgeant un tempérament à toute épreuve et dont les apparences sont trompeuses.

Un très beau roman malgré la noirceur, construit habilement et vous tenant en haleine jusqu’à la dernière ligne, où l’on s’attache à Eve, à une meurtrière, où il faut attendre pour comprendre grâce à une habile construction les tenants et les aboutissants.

Coup de 🧡

Traduction de Esther Sermage

Editions Babel (Actes Sud) – Janvier 2013 – 476 pages

Ciao 📚

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