Les Maia de J.M. Eça de Queiroz

ON DIRAIT LE SUD MOKA

LES MAIA IGJorge Luis Borges considérait Eça de Queiroz comme «un des plus grands écrivains de tous les temps» : Les Maia, paru en 1888, est indubitablement son chef-d’œuvre. Il appartient au genre des romans «cycliques» où l’on suit le destin non seulement d’une personne, mais d’une famille, précédant ainsi Les Buddenbrooks de Thomas Mann et la Forsyte Saga de Galworthy.
Le nœud de l’action est une sulfureuse histoire d’amour dans le goût romantique, mais le grand intérêt du récit est ailleurs : dans la peinture d’une société bourgeoise décadente; dans l’évocation de la ville de Lisbonne qu’arpente le héros, Carlos de Maia, de la rue des «Janelas Verdes» jusqu’au Chiado ; enfin dans le personnage d’Ega, type du Portugais cultivé, hyperconscient, cosmopolite, enclin à dénigrer son pays auquel il est profondément attaché – comme Eça lui-même.

Ma lecture

Il m’a fallu un challenge pour m’attaquer à ce pavé de 800 pages que j’avais depuis longtemps sur mes étagères (il m’avait été offert) mais qui ne m’attirait pas du tout. Et pourtant quel roman à la fois roman d’amour, saga familiale, intrigues, rebondissements, chronique d’une époque, d’un pays : le Portugal, d’une ville : Lisbonne, d’une classe sociale : la bourgeoisie aristocratique et artistique mais qui pressent par certains signes qu’une page est en train de se tourner sans oublier l’écriture.

Dites-mois, mes enfants, si l’on trouve encore des gens comme ces Maia, de ces âmes de lion, généreuses et brave ! Tout semble mourir dans ce malheureux pays !…  L’étincelle a disparu, la passion a disparu…. (…) Sapristi, il fait noir que dans mon âme. (p761)

Fin du XIXème siècle – Carlos, dernier descendant de la famille Maia, personnage central du roman, a été élevé par son grand-père, Alfonso, et a bénéficié d’une enfance choyée malgré la perte de ses parents : son père s’est suicidé peu après la disparition de sa femme alors qu’il n’avait que quatre ans. Carlos devient médecin et envisage son avenir entre un cabinet médical et l’écriture de récits sur la médecine. Il noue avec Ega (dans lequel l’auteur s’est transposé semble-t-il) une amitié forte, celui-ci étant écrivain et poète, partageant avec lui espoirs, pensées et questionnements mais également leurs vies de jeunes hommes célibataires faites de soirées à refaire le monde et en particulier d’imaginer leur pays évoluer car ils le trouvent le plus souvent assez arriéré par rapport à d’autres et sur tous les points de vue. Et puis il y a les femmes et chacun va vivre des histoires plus ou moins légères jusqu’à une rencontre où le destin de Carlos (mais également Ega) et de sa famille va chaviré. Fin d’une dynastie, fin d’une époque celle de la légèreté et de l’insouciance.

Malgré la longueur et peut-être parce que j’ai un attrait pour la littérature anglaise dont l’auteur était friand, j’ai pris plaisir à arpenter les rues et les belles résidences de Lisbonne, participant à un bal costumé ou à une course hippique qui ne sont prétextes qu’à règlement de comptes entre gens de la bonne société. Les personnages sont très représentatifs du milieu avec ce qu’il faut de désœuvrement pour ceux qui ont tout reçu à la naissance, d’intrigues et de coups bas pour ceux qui rêvent de grimper l’échelle sociale sans compter les rivalités artistiques et conquêtes sentimentales dont  les femmes mariées sont la cible privilégiée du groupe d’amis (peut-être parce qu’il n’était ainsi pas question d’engagement), les cantonnant le plus souvent à des rôles de séductrices, frivoles même si certains prennent des positions opposées :

C’était à propos de la femme du secrétaire de  la légation de Russie (…) Le comte, qui l’admirait aussi, vantait surtout son esprit et sa culture. Défaut fâcheux, selon Ega, car le devoir d’une femme est d’abord d’être belle et ensuite d’être stupide. Aussitôt le comte affirma avec exubérance que lui non plus n’aimait pas les femmes savantes ; oui, la place de la femme est près du berceau, non dans le bibliothèque…. (p452)

Je ne connaissais même pas de nom J.M. Eça de Queiros (1845-1900) qui fut avocat et diplomate mais également écrivain, uneJME DE QUEIROZ des grandes plumes de la littérature portugaise, admiratif de Victor Hugo et de la littérature anglaise et de ses codes (le check-hand est très souvent cité dans le roman)  et je dois avouer que j’ai mis, un peu de temps à le lire, pas par manque d’intérêt car j’y revenais avec plaisir mais parce qu’il aborde de nombreux sujets et qu’il demande une certaine concentration par la présence de nombreux personnages en particulier dans la « société » amicale-artistique-politique et bien séante de la vie portugaise en cette fin de siècle. Certaines épisodes sont très longuement narrés : le bal masqué et la course hippique par exemple. Au niveau du thème, on pourrait faire le rapprochement avec Le Guépard dans lequel il est également question de la fin d’un monde, celui des Salina et j’ai particulièrement aimé le personnage du grand-père, Alfonso, tendre et diplomate.

Dans une écriture élégante, descriptive mais très fluide, l’auteur règle ses comptes à la fois avec son pays mais également avec une société en mettant en évidence ses travers, en s’amusant presque à la manière d’un vaudeville des situations grotesques de chacun. S’il fait de Carlos De Maia son héros c’est finalement Ega qui se fait l’observateur privilégié d’un monde en décadence même si lui-même vit et participe à ce drame à travers un amour impossible. C’est un roman ambitieux qui explore la conscience de ses personnages, les confrontant à des choix cornéliens et une très belle histoire d’amour impossible sans oublier le contexte politique de l’époque :

Dans ce pays béni, tous les politiciens on un « immense talent ». L’opposition reconnaît toujours que les ministres qu’elle couvre d’injures ont, en dehors des qu’ils font, « un talent de premier ordre ! » Inversement la majorité admet que l’opposition, à qui elle reproche constamment les bêtises qu’elle a faites, est pleine de « très robustes talents ! ». Mais tout le monde est d’accord pour die que le pays est dans le gâchis. Il en résulte une situation ultra-comique : un pays gouverné par un « immense talent » qui, de tous les pays d’Europe, est, de l’avis unanime, le plus stupidement gouverné ! Je fais une proposition : comme les talents échouent toujours, essayons une fois les imbéciles ! (p619)

Un petit regret : dès le début j’ai pressenti ce qui allait se jouer en fin de roman,  mais connaissant peu la littérature portugaise et l’histoire de ce pays, ses codes et univers, j’ai pris plaisir à suivre les états d’âme des protagonistes avec ce qu’il faut de rebondissements, d’aventures, de quiproquos, de mensonges et d’aveux qui font de ce roman une fresque familiale avec en toile de fond le Portugal de la fin du XIXème siècle, dont on sent que bientôt il devra par la force des choses, comme dans d’autres pays, se résoudre à un autre devenir loin des acquis et privilèges, de la légèreté de certaines classes mais dont l’auteur annonce également son manque d’ambition et l’image qu’elle offre au monde.

J’ai beaucoup aimé pour l’écriture, son élégance, pour sa richesse de thèmes, son apparente légèreté qui se révèle un pamphlet d’une société et d’une époque et parce que je m’aperçois que les personnages et l’ambiance restent profondément présents en moi.

Traduction de Paul Teyssier

Editions Chandeigne – Décembre 2017 – 807 pages

Lecture dans le cadre du challenge Les classiques c’est fantastique 2ème Edition organisé par Moka Milla et Fanny

LES CLASSIQUES C'EST FANTASTIQUE 2

Ciao 📚

18 réflexions sur “Les Maia de J.M. Eça de Queiroz

  1. très beau billet pour ce classique de la littérature portugaise – j’adore Lisbonne mais j’avoue que j’ai sursauté en lisant « oui, la place de la femme est près du berceau, non dans le bibliothèque…. (p452) » – mais l’époque et comme j’aime les classiques, je suis hélas habituée à ces commentaires (dans Zola aussi;..)
    je le note plus pour mon beau-père passionné d’histoire européenne et qui aime Lisbonne

    Aimé par 1 personne

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