D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de Jón Kalman Stefánsson

D'AILLEURS LES POISSONS N'ONT PAS DE PIEDS« Elle est plus belle que tout ce qu’il a pu voir et rêver jusque-là, à cet instant, il ne se souvient de rien qui puisse soutenir la comparaison, sans doute devrait-il couper court à tout ça, faire preuve d’un peu de courage et de virilité, pourtant il ne fait rien, comme s’il se débattait avec un ennemi plus grand que lui, plus fort aussi, c’est insupportable, il serre à nouveau les poings, récitant inconsciemment son poème d’amour. Elle s’en rend compte et lui dit, si je dénoue mes cheveux, alors tu sauras que je suis nue sous ma robe, alors tu sauras que je t’aime. »
Ari regarde le diplôme d’honneur décerné à son grand-père, le célèbre capitaine et armateur Oddur, alors que son avion entame sa descente vers l’aéroport de Keflavík. Son père lui a fait parvenir un colis plein de souvenirs qui le poussent à quitter sa maison d’édition danoise pour rentrer en Islande. Mais s’il ne le sait pas encore, c’est vers sa mémoire qu’Ari se dirige, la mémoire de ses grands-parents et de leur vie de pêcheurs du Norðfjörður, de son enfance à Keflavík, dans cette ville «qui n’existe pas», et vers le souvenir de sa mère décédée.
Jón Kalman Stefánsson entremêle trois époques et trois générations qui condensent un siècle d’histoire islandaise. Lorsque Ari atterrit, il foule la terre de ses ancêtres mais aussi de ses propres enfants, une terre que Stefánsson peuple de personnages merveilleux, de figures marquées par le sel marin autant que par la lyre. Ari l’ancien poète bien sûr, mais aussi sa grand-mère Margrét, que certains déclareront démente au moment où d’autres céderont devant ses cheveux dénoués.

Ma lecture

Le problème est que personne n’est capable de marcher sur la mer, c’est d’ailleurs pourquoi les poissons n’ont pas de pieds. (p386)

Après la lecture d’Asta il y a 3 ans, je savais que je voulais lire d’autres romans de Jón Kalman Stefánsson, non pas trop  pour l’histoire qu’il propose mais plus pour le fond, pour les idées soulevées et surtout pour l’écriture que j’avais trouvée très belle, très poétique.

Islande – Dans ce roman c’est d’ailleurs ce qui prédomine : l’écriture et les constats sur son pays (déjà présents dans Asta) : l’Islande et le narrateur, que l’on pourrait identifier comme l’auteur, accompagne Ari, son ami d’enfance, sur la route des souvenirs après la réception d’une lettre de son père au seuil de la mort. Et comme Jón Kalman Stefánsson se fait la voix d’une nation et d’une terre qui se perd, il part dans les vies de trois générations masculines, celle d’Ari mais également celle de son père et son grand-père, sans compter tous les autres personnages masculins et féminins, aux noms si difficilement mémorisables (merci pour Ari) pour démontrer les changements opérés au fil des ans, l’évolution et l’occupation industrielle qui apportent beaucoup mais qui abandonnent ensuite la population.

Ramener toutes ces histoires à la surface, qu’elles aient eu lieu à Keflavi ou dans les fjords de l’Est, et quelle que soit la douleur qu’elles engendraient, car si nous n’avons pas le courage de nous souvenir, de nous regarder en face, si nous hésitons que nous sommes confrontés à ce qui nous blesse, nous fait souffrir ou nous humilie, alors c’en est fini de nous. (p416)

L’histoire est difficilement racontable car il s’agit pas d’une mais de plusieurs, le thème principal étant le temps, l’évolution, avec en autres les traces laissées par l’installation d’une base américaine avec ce qu’elle a pu apporter comme « richesses » et par ce qu’elle a laissé derrière elle, sur des caractères pourtant trempés mais fermés d’une population rude à l’image de la terre sur laquelle ils vivent.

Rappelez-vous tout comme nous : c’était en ces années où Kflavik ne comptait pas seulement trois points cardinaux, le vent, la mer et l’éternité, mais plutôt quatre : le vent, la mer, l’éternité – et l’armée américaine. (p185)

Et puis il y a les femmes, celles qui ont engendré, attendues les marins, celle que l’on disait folle et celle que l’on a espéré mais pas comprise.

C’est un roman exigeant, difficile à suivre, les constants allers-retours entre Jadis, 1976 et Aujourd’hui, une écriture faite de longues phrases parfois, de disgressions constantes entre le récit et ce qu’il entraîne comme réflexions plus générales sur le sens de la vie, de la mort, des implications politiques, géographiques sans compter les incises régulières uniquement en début d’ouvrage, dans lesquelles l’auteur évoque le sens de la vie, les dialogues insérés dans le corps du récit sans parler des phrases interminables, m’ont donné l’envie à plusieurs reprises l’envie de l’abandonner…. Mais il y a une pensée, une phrase, une évocation qui a chaque fois me retenait et je repartais pour ce pays où rien ne pousse, un pays aride où les âmes sont trempées à l’eau de la mer, rongées par son sel et parce que l’auteur empruntait un chemin qui soulevait en moi de l’intérêt.

Cette remise en question d’Ari sur sa vie, sur son brusque départ, quittant sa femme et ses trois enfants après un banal reproche, aurait pu me passionner mais je n’ai pas réussi à m’attacher aux personnages, un récit trop complexe dans sa forme et sa construction, trop compact. A vouloir soulever trop de thèmes, l’auteur m’a perdue et si je me souviens bien dans Asta c’était déjà le cas…. On sent à la fois de la colère, de la nostalgie voire de la mélancolie d’un pays qui se défigure et d’un temps d’avant où l’intrusion de la finance et des pays dominants sur une terre pas apte à se défendre, à lutter ont tout abîmé.

J’aurai plus apprécier une chronologie pour m’installer dans chaque génération, mieux m’en imprégner et suivre l’évolution, les changements qui s’opéraient à la fois sur les habitants mais surtout dans la famille d’Ari.

(…) j’ai toujours ressenti une grande solitude dans votre pays, a-t-il confié au serveur géant, par le diable en personne, c’est à croire que cette putain de solitude est fabriquée ici même, qu’elle sort de la terre avec toutes vos satanés éruptions et qu’ensuite elle va se déverser sur le monde. (p412)

J’ai aimé mais il m’a fallu par moment une bonne dose de concentration (et de volonté) pour arriver jusqu’au bout et je ne suis d’ailleurs pas sûre d’en avoir compris tous les méandres et implications et surtout ne pas être certaine d’en garder un grand souvenir mais il y a un charme qui opèrait a opéré malgré tout et qui, à chaque fois que je le refermais pour l’abandonner, me rattrapait.

Ari comprend brusquement quelque chose, comme si quelqu’un avait tout à coup levé le voile d’illusions qui couvre le monde – lequel lui apparaît maintenant tel qu’il est en réalité. Dans toute sa nudité, sans fioritures. Il comprend que la conception qu’il a du réel se trouve là sous ses yeux, imprimée dans les mots et les images de ce quotidien qu’il a survolé tous les matins pendant des années, ingurgitant à son insu la vision développée dans ces pages. Une conception du monde qui est un assemblage d’opinions races, d’idées croupies, de toutes ces choses qui ont pris le dessus et que nous baptisons pensée dominante, ce que nous nommons réalités tangibles.  C’est ainsi que le monde doit être, ainsi qu’il est ; telle est la lecture que nous en livrons. (p272)

J’ai aimé et cela me pousse malgré tout à continuer à le lire.

Traduction de Eric Boury

Editions Gallimard – Mai 2015 – 443 pages

Ciao 📚

8 réflexions sur “D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de Jón Kalman Stefánsson

  1. Je comprends exactement ton ressenti par rapport à l’écriture. J’ai lu quelques-uns de ses livres et c’est toujours une émotion particulière même si parfois je me perds dans les phrases et dans le récit. À ce jour, mon préféré reste La tristesse des anges.
    Je n’ai pas encore lu celui que tu présentes alors que cela fait des années qu’il est dans ma pal…

    Aimé par 1 personne

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