Le voyant d’Etampes de Abel Quentin

LE VOYANT D'ETAMPES IG« J’allais conjurer le sort, le mauvais oeil qui me collait le train depuis près de trente ans. Le Voyant d’Étampes serait ma renaissance et le premier jour de ma nouvelle vie. J’allais recaver une dernière fois, me refaire sur un registre plus confidentiel, mais moins dangereux. » Universitaire alcoolique et fraîchement retraité, Jean Roscoff se lance dans l’écriture d’un livre pour se remettre en selle : Le voyant d’Étampes, essai sur un poète américain méconnu qui se tua au volant dans l’Essonne, au début des années 60. A priori, pas de quoi déchaîner la critique. Mais si son sujet était piégé ? Abel Quentin raconte la chute d’un anti-héros romantique et cynique, à l’ère des réseaux sociaux et des dérives identitaires. Et dresse, avec un humour délicieusement acide, le portrait d’une génération.

Ma lecture

Jean Roscoff,  professeur à la retraite au mi-temps de la soixantaine, divorcé mais pas remis de sa séparation avec Agnès, son ex, père de Léonie qui vit désormais avec sa compagne Jeanne, veut se lancer dans l’écriture d’un essai sur Robert Willow, poète américain trop méconnu à son goût, mort au volant de sa voiture au début des années 60 comme Albert Camus, cette écriture lui permettant d’avoir un autre but que celui de boire et peut-être se donner une seconde chance comme écrivain.

En effet il espère ainsi se réhabiliter auprès du monde littéraire car son premier essai sur l’affaire des époux Rosenberg, accusés d’espionnage à la solde des russes et exécutés, se voulait déjà une réhabilitation de ceux-ci mais le hasard voulu que l’ouvrage paraisse juste avant une révélation qui mettait à mal son travail le poussant à revenir à l’anonymat même si ce ratage reste collé à son nom. Mais les temps ont changé et le monde de la critique et des jugements aussi. Cette fois-ci, c’est l’absence de ce qui, pour lui, semble un détail, qui plus est injustifié, va le confronter à la fulgurance du monde des années 2000, de la rapidité avec laquelle un livre ou tout autre publication, peut se trouver au cœur d’une polémique. Les réseaux sociaux mais également les médias vont se lancer dans une campagne de dénigrement de l’ouvrage, accusant Jean Roscoff d’idées dans lesquelles il n’a jamais navigué, bien au contraire, puisque, comme il ne cesse de le clamer, il a fait partie de ceux qui depuis longtemps se sont engagés dans la lutte contre l’exclusion et la différence.

Tout cela était grotesque, c’était Robert Willow qu’on réhabiliterait et non pas ma propre personne, et alors je réalisais que Robert Willow, était un prétexte que j’utilisais pour obtenir ma propre réhabilitation, pour me faire mousser, moi. (p116)

Avec cet essai s’adressant, pensait-il, à un public restreint, celui de la poésie, il va se retrouver sous le feu des attaques devant faire face, seul car, c’est bien connu, ceux qu’il croyait ses soutiens vont quitter un par un le navire en plein naufrage, à un monde qui lui est inconnu et étranger, celui des réseaux sociaux mais également des commentaires masqués, sans fondement parfois mais ineffaçables, des attaques venues de toutes parts, relayées par la grâce des écrans et claviers.

Jean n’est pas armé pour lutter car il n’a pas les outils pour, ne comprend pas ce déchaînement et voit peu à peu tous ses arguments, ses justifications se retourner contre lui. Derrière des pseudos, ses détracteurs se répandent, accusent, l’insultent et vont le pousser à se cacher, à se terrer dans le Brionnais, coupé du monde pour tenter de reprendre pied et envisager une contre-attaque.

Abel Quentin décortique à la fois les processus engagés par les anonymes qui répandent et s’évertuent à démolir, sous le couvert de l’anonymat qu’offrent internet et réseaux sociaux, une œuvre (et par extension une personne), la vitesse à laquelle la toile d’araignée nocive s’étend, s’alimente et comment face au fléau son héros dépassé et sincère, va sombrer, s’enliser face à une marée incontrôlable qui ne fera que s’auto-alimenter lui fournissant même, par naïveté, matière à polémiquer.

Richement documenté, Abel Quentin se lance dans la dénonciation du fléau de notre époque, le harcèlement reprenant des campagnes de purge anciennes comme celle du maccarthysme aux Etats-Unis d’un côté et des luttes qui s’engagèrent dans le monde littéraire, entre autres, à l’annonce de la réalité de ce qui ce cachait derrière les grandes idées du communisme, confrontant les débats d’hier, les affrontements d’alors avec ceux qui se jouent désormais à coups de messages lapidaires et destructeurs.

Une construction menée entre le parcours d’un écrivain déboussolé, les références littéraires, politiques, culturelles et sociales aux Etats-Unis et en France, un ton savamment dosé entre mécanismes, rouages de la machine médiatique mais également entre la vie privée du héros et son regard à la fois réaliste, désabusé et ironique sur lui-même et sur ce qu’il découvre du monde auquel il est confronté, sans en comprendre toujours les règles et le fonctionnement, font de l’ensemble un témoignage édifiant de ce qui résulte de la moindre erreur, absence ou prise de position. Jean est à la fois touchant dans son désarroi mais également naïf, ne voyant pas son entourage peu à peu se désolidariser, l’abandonner à son sort quand les intérêts ne sont plus là ou que les éclaboussures du scandale risquent de les atteindre.

J’ai aimé mais j’ai eu du mal à rester totalement concentrée je l’avoue, sur le récit par moment, peut-être parce que l’axe de celui-ci et sa densité ne trouvaient pas toujours écho en moi, même si je lui reconnais un énorme travail de contextualisation dans les différentes époques, sujets, reprenant pour tous à la fois les tenants et les aboutissants.

Une lecture qui est le reflet de notre époque, de ses dangers pas toujours visibles à première vue, où chaque mot compte, où tout doit être pesé, justifié car risquant d’être déformé, interprété et où personne, je pense, n’est armé pour lutter face à un ennemi invisible au pouvoir dévastateur.

J’ai aimé.

Editions de l’Observatoire – Août 2021 – 379 pages

Ciao 📚

11 réflexions sur “Le voyant d’Etampes de Abel Quentin

  1. Tu sembles moins convaincue que d’autres lectrices … Un récit trop dense ? Trop contextualisé ? si je comprends bien ? Je continue quand même à être tentée par le sujet et le personnage de Roscoff, mais sans précipitation du coup. Comme d’habitude, je vais attendre que la rentrée littéraire s’essouffle un peu .

    Aimé par 2 personnes

    • Oui je me suis un peu ennuyée dans des retours sur des contextes socio-politiques, la personnalité du héros avait été déjà exploitée dans d’autres romans lus et peut-être tout simplement que je n’étais pas la bonne personne pour apprécier. Beaucoup le porte aux nues et tant mieux….😉

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  2. pas du tout ma tasse de thé, bizarrement j’ai énormément de mal avec des récits masculins d’hommes mûrs français .. bref, je m’égare. Et puis, apparemment il se porte très bien sans moi, donc tant mieux !

    Aimé par 1 personne

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