Ce qu’il nous faut de remords et d’espérance de Céline Lapertot

CE QU'IL FAUT DE REMORDS ET D'ESPERANCE IGÀ 10 ans, Roger Leroy vit comme une trahison l’arrivée dans sa vie de son demi-frère, Nicolas Lempereur. C’est le début d’une haine que rien ni personne ne saura apaiser.
Bien des années plus tard, Roger, garde des Sceaux d’un gouvernement populiste, œuvre à la réhabilitation de la peine de mort. Nicolas, lui, est une véritable rock star, pacifiste et contre toute forme de discrimination. Un fait divers impliquant un pédophile récidiviste rallie bientôt l’opinion publique à la cause du garde des Sceaux, et la peine de mort est rétablie. Mais quand Nicolas est accusé du meurtre d’une jeune femme et clame son innocence, la querelle fraternelle qui l’oppose à Roger devient alors un enjeu sociétal et moral.

Ce qu’il nous faut de remords et d’espérance est la chronique annoncée d’une tragédie contemporaine ; un roman coup de poing, criant de vérité.

Ma lecture

Il y aurait tant à dire sur ce roman et pourtant il ne faut pas trop en dire car les romans de Cécile Lapertot sont des chocs littéraires non seulement par son écriture, puissante, rythmée, violente parfois, mais surtout par ce qu’elle veut provoquer en nous : une réflexion sur un sujet, sur les maux de notre monde.

J’ai tout lu de Céline Lapertot et cela à commencer avec Ne préfère pas le sang à l’eau qui a été un choc par l’écriture, par l’histoire et ce qu’elle portait en elle au-delà du récit découvrant une écriture puissante comme un cri. Alors quand un tel phénomène se produit on a qu’une seule envie c’est de lire les autres parutions : Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre, Des femmes qui dansent sous les bombes et Ce qui est monstrueux est normal (autobiographique) et à chaque fois je retrouve cette colère à travers un roman pour dénoncer l’injustice, les abus ou les faces sombres de notre monde, de son inhumanité, évoquant les faibles sans voix qu’on entend pas ou dont on ne parle pas.

La peine de mort est cette fois-ci le sujet qu’elle décide d’aborder car avouons-le tout le monde a plus une moins une prise de position. Quand on en discute majoritairement on annonce que l’on est contre mais, très vite « oui mais » s’il s’agit d’un crime qui touche l’un de nos proches d’autant plus s’il est la victime ou s’il s’agit d’enfants, de crimes odieux, de femmes etc…. la restriction pointe.

Ici Céline Lapertot utilise plusieurs voix mais aussi voies. Plusieurs voix donc : celle de deux demi-frères qui ont en commun un père  peu présent car menant une double vie et qui se voient imposés l’un à l’autre, l’un, Nicolas Lempereur, sortant de son anonymat et présenté à l’autre, Roger Leroy, le jour de ses 10 ans…. Celui-ci s’attendait à mieux comme cadeau ! Restera entre eux à partir de ce jour un fossé infranchissable surtout de la part de Roger.

En une décennie, les deux frères auront manqué d’amour mais n’auront pas manqué de ces convictions qui créent un hiatus tranchant comme la lame de la guillotine. (p44)

Nicolas deviendra musicien et Roger Garde des Sceaux : deux destins, deux trajectoires et rien en commun tant ils évoluent dans des sphères lointaines l’une de l’autre mais le sort va les remettre en présence. Quand l’un veut laisser son nom dans l’Histoire en étant celui qui aura restauré le châtiment suprême en se livrant à une joute oratoire dans laquelle l’éloquence est le maître mot, l’autre sera désarmé face aux accusations. Mais les mots et l’acte n’ont pas la même portée ni conséquence et ce face-à-face va ébranler son auteur.

C’est un moment d’art où la mort ne plane pas, alors que l’on ne parle que de cela. C’est un moment de pure abstraction entre deux ténors qui se livrent un duel à coups de Code civil et de morale républicaine, comme si les conséquences de ce jeu de dupes n’étaient pas le risque de voir des têtes tomber dans un panier en osier (p122)

Et ce qui était une certitude, le rétablissement de l’autorité, de la peur pour faire régner l’ordre, va se trouver mise à mal, malgré l’entourage de son cabinet ministériel, malgré un coupable qui n’attend que l’exécution pour se libérer d’une attirance coupable dont il ne peut se défaire.  Alors au-delà de la satisfaction de voir son nom accolé à une loi, il y a la réalité de l’acte, sa cruauté mais aussi son côté irréversible et c’est tout ce que Céline Lapertot réussit magistralement à faire dans ces quelques 200 pages en nous mettant face aux contradictions, à nos contradictions.

A la manière de Caïn et Abel, la rivalité affective d’un frère sur l’autre va se transformer en punition légale dont l’un portera à jamais la marque indélébile.

Elle fait entendre toutes les voix mais fait également apparaître tous les aspects du dossier, allant jusqu’à englober la puissance et l’injustice car elle s’attache à défendre les causes de ceux qui ne détiennent pas de pouvoir, des machines implacables qui se mettent en route et broient tout ce qu’elles trouvent sur leur passage.

Alors elle plante le décor, ses acteurs sont en place, le rideau peut se lever et la tragédie peut débuter car il s’agit bien d’une tragédie qui va se dérouler sous nos yeux, dans les mots et entre les lignes. Tout commence par un homme qui va s’attaquer à ce que d’autres ont défendu ou obtenu. Et comme souvent dans une tragédie s’y mêle la racine première, celle d’une jalousie familiale jamais guérie, celle d’une revanche à prendre. Une tragédie où l’enjeu n’est rien de moins que la vie ou la mort d’un être humain, décidée par d’autres êtres humains, sur ce que l’on peut appeler preuves mais dont on connait la fragilité.

J’ai retrouvé la force que Céline Lapertot met dans ses mots, dans le rythme de ses phrases mais également dans ses arguments et comment ne pas penser à Victor Hugo avec Le dernier jour d’un condamné à mort ou aux prises de position de Robert Badinter, celui qui en 1981 est à l’origine de la suppression de la peine de mort en France parce qu’il savait, pour y avoir assister, ce que cela voulait dire.  

Avec une montée en puissance au niveau des émotions, avec la cruauté nécessaire pour nous mettre face aux contradictions que soulève une sentence, avec une poignante lettre, elle fait de ce récit un plaidoyer implacable qui rejoint ceux de ses illustres prédécesseurs.

J’ai beaucoup aimé.

P.S. : Je ne sais si c’est volontaire de sa part mais mon attention a été retenue par tous les noms des principaux protagonistes : Leroy, Lempereur, Maréchal et jusqu’aux noms des victimes King (Roi en anglais) et Királynö (Reine en hongrois)… Coïncidence ou souhait volontaire ?

Editions Viviane Hamy – 224 pages – Août 2021

Ciao 📚

10 réflexions sur “Ce qu’il nous faut de remords et d’espérance de Céline Lapertot

  1. Si elle voit mon message, elle va lever les yeux au ciel, mais Céline (Mes échappées livresques) m’avait envoyé Ne préfère pas le sang à l’eau et je ne l’ai toujours pas lu! Honte sur moi!
    Et ce que tu dis de cette nouveauté me pousse fortement à sortir le livre de ma pal pour me ruer ensuite sur celui-ci.

    Aimé par 2 personnes

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