Furies de Julie Ruocco

FURIES

Les destins d’une jeune archéologue, dévoyée en trafiquante d’antiquités, et d’un pompier syrien, devenu fossoyeur, se heurtent à l’expérience de la guerre. Entre ce qu’elle déterre et ce qu’il ensevelit, il y a l’histoire d’un peuple qui se lève et qui a cru dans sa révolution.
Variation contemporaine des « Oresties », un premier roman au verbe poétique et puissant, qui aborde avec intelligence les désenchantements de l’histoire et « le courage des renaissances ». Un hommage salutaire aux femmes qui ont fait les révolutions arabes.

Je résume

Bérénice est française et son travail en tant qu’archéologue consiste à mettre au jour des vestiges anciens enfouis, mais sa formation intéresse également des trafiquants d’art qui, sous couvert de protéger de la guerre des reliques, rapatrient ces dits objets soit-disant pour les mettre à l’abri. Asim, lui, était pompier en Syrie et jusqu’à ce jour il se dévouait à sauver les gens. Mais la fureur de la guerre va lui prendre ce qu’il a de plus cher et il va devenir fossoyeur de tous ces corps martyrisés, torturés et laissés à l’abandon.

La vie est souvent faite de coïncidences, une balle et un homme qui se rencontrent, c’est une coïncidence comme le disait Aragon et la rencontre de Bérénice et Asim est le fruit d’une coïncidence, d’une guerre, de ruines. Leurs routes vont se rejoindre en Turquie et c’est une fillette recueillie par Bérénice qui va être le fruit de ce croisement, car elle cherche des papiers afin de rapatrier l’enfant promise sinon à un camp ou à la mort, papiers que peut lui fournir Asim, devenu spécialiste de faux passeports et de noms ressuscités.

Ma lecture

Il se souvenait. Partout ça avait été une grande clameur. Une énergie foudroyante et contagieuse à la fois s’était emparée de tout le pays. Comme un feu qui prend dans une forêt que l’on a asséchée trop longtemps. Toutes les consciences s’étaient réveillées n même temps. Femmes et hommes avaient relevé la tête au son de la même musique. Un rythme imperceptible d’abord, comme un froissement d’ailes, un murmure d’enfant perdu dans la foule. Et puis, ça avait enflé comme une vague, claqué dans l’air comme un tambour. Pour la première fois, ils avaient osé se regarder et ils étaient sorties pour laver une vie d’injures et de crachats.(p45)

Dans une écriture remarquable, Julie Ruocco plonge le lecteur dans une région où plus rien ne tient, où tout s’effondre, où plus rien de ce qui fut sa splendeur et avait résisté au temps ne résiste à l’assaut d’une guerre. Les Furies sont guerrières et se déchainent ,d’autres demandent vengeance et justice et il y a  celles qui  se veulent les bras armés, porteuses d’espoir, les combattantes kurdes, dernier rampart à l’invasion et à la dévastation.

Les deux personnages principaux portent un fardeau : Bérénice la mort de son père, Asim celle de sa sœur Taym. L’un comme l’autre portent le poids d’un fantôme, tel la pierre que l’une porte autour du cou et ou sur son dos. Leurs routes n’auraient jamais dû se croiser mais pour donner un espoir de vie à l’enfant recueillie, il faut des papiers dont Asim c’est fait un spécialiste. Ils vont pour un temps construire autour d’elle un cocon protecteur mais le bruit des armes n’est jamais loin et ils vont devoir faire des choix à la hauteur de leur courage respectif.

Dans un pays où les ruines des temps étaient le témoin de l’histoire mais qui aujourd’hui ne témoigneront que de la folie des hommes, règnent désormais la destruction, la terreur et la peur provoquées par les hommes qu’ils soient envoyés par un tyran ou par l’obscurantisme, qui font régner leur loi par la barbarie où même l’air est irrespirable car chargé de mort, Bérénice veut sauver cette enfant du désastre et trouvera en Asim le détenteur d’un nom synonyme d’espoir mais également de renaissance pour ceux disparus,  donnant ainsi un sens à sa propre vie et à ceux qu’il aide.

Dans la première moitié du roman j’ai été bouleversée par la manière dont l’auteure retrace, dans une écriture sans fard, parallèlement les vies de ses deux protagonistes. L’une en perte de repères depuis la mort de son père, se lançant dans un trafic qui n’est pas le sien mais un moyen de survivance, l’autre plus habitué à sauver des vies qu’à les enfouir, va se trouver récipiendaire d’un message posthume de sa sœur, fruit de ses enquêtes sur le drame se déroulant sous ses yeux mais que le monde ignore.

Les descriptions, les évocations des douleurs vous plongent sur la scène d’un théâtre où le drame ne remonte pas aux siècles anciens mais qui se déroule aux portes de notre continent et de nos jours. J’ai particulièrement été touchée par Asim, par sa détresse mais également le courage qu’il puise en lui pour tenir et donner un sens à la perte de ce qu’il avait de plus cher.

Puis peu à peu le roman bascule vers un récit plus orienté sur la dénonciation des tenants et des aboutissants de cette terre où les combattants viennent de tous les coins du monde au nom d’une idéologie meurtrière, d’un principe de la terre brûlée mais également sur l’aveuglement et le silence des puissances extérieures. L’auteure à travers ce roman lance un cri de révolte à la fois sur cette guerre aux multiples ramifications tels les serpents dont les Furies parent leurs chevelures dans la mythologie mais également dresse le portrait de ceux qui résistent sur le terrain où aux frontières, dans le silence assourdissant du monde. Il se veut un plaidoyer pour mettre en évidence ce qui constitue cette guerre, ses ravages mais également la manière dont elle est tenue à l’écart des autres nations, laissant un peuple périr sans même ressentir la honte de l’abandon.

Deux manières au sein d’un même ouvrage pour raconter un drame humain dont les femmes payent à plus d’un titre le prix fort tant elles sont exposées aux fureurs extérieures qui n’admettent aucune transgression à la loi qu’ils ont établie. Même si le traitement du sujet sous ces deux formes ne m’a pas empêchée d’apprécier le récit, j’ai eu un peu de regrets à basculer dans un discours certes utile et nécessaire mais qui m’a fait abandonné un temps les héros de cette tragédie qui à eux seuls étaient révélateurs.

Mais sans contexte Julie Ruocco fait preuve d’un réel talent que ce soit par son écriture faisant venir à nous les images et les sentiments, qu’elles soient celles que l’on évite parce qu’insoutenables ou de ceux que nous ressentons, de notre conscience qui oublie que d’autres luttent. Elle met en lumière et donne la parole à ceux dont le courage et la détermination sont les derniers remparts à l’obscurantisme et la barbarie et cela n’est jamais inutile.

J’ai beaucoup aimé même si la construction du propos m’a surprise et créée une rupture dans ma lecture à laquelle je ne m’attendais pas.

Lecture dans le cadre du Comité de lecture des bibliothèques de ma commune.

Editions Actes Sud – Août 2021 – 288 pages

Ciao 📚

7 réflexions sur “Furies de Julie Ruocco

  1. Belle chronique. J’ai d’abord été réservé quand il a été question de la folie des hommes car je pense qu’on met souvent cette notion très vague à la place de l’appât de puissance, de gain, de luttes entre puissants au détriment des peuples qui n’ont pas leur mot à dire. Mais il est ensuite vite question d’idéologie meurtrière et d’intervention de puissances extérieures, montrant que ce récit va au fond des choses comme j’aime. Merci. je note ce titre pour une prochaine lecture !

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