Seyvoz de Maylis de Kerangal et Joy Sorman

SEYVOZ IG

Tomi Motz, un ingénieur de 50 ans, est mandaté par son entreprise pour contrôler les installations du barrage de Seyvoz, dont l’édification dans les années 1950 avait provoqué l’engloutissement d’un village de montagne et la dispersion de ses habitants.
L’accomplissement de sa mission se voit empêché par une série de dérèglements sensoriels et psychiques faisant vaciller sa raison.

Ma lecture

Cinq jours c’est le temps que va durer la mission de Tomi Motz, la cinquantaine, dans une région montagneuse non nommée et qui a pour but de faire un état des lieux du barrage hydroélectrique de Seyvoz, barrage qui a nécessité dans les années 1950, la « noyade » d’un village, engloutissant maisons, église, cimetière pour faire place à un mur de béton et une étendue d’eau. Un village rayé de la carte au nom du progrès.

Sur place il se retrouve seul dans un environnement sans âme comme l’hôtel où il réside, ni réseau internet, un décor fantomatique dans lequel toute vie semble avoir disparu. Il va chercher à comprendre les étranges sensations ressenties à l’approche de l’édifice comme si le passé et l’histoire de ce village englouti cherchaient à refaire surface, à manifester leurs présences, leurs résistances.

C’est un récit à deux plumes et deux voix : les deux plumes sont celles de Maylis de Kerangal et de Joy Sorman qui ont imaginé conjointement l’histoire d’un village parmi d’autres qui fut englouti au nom de la fée électricité, du modernisme galopant faisant fi de ceux qui l’habitaient et y avaient leurs racines mais également transformant les paysages. Les deux voix sont celles de Tomi et du Passé, ce dernier étant identifiable par l’encre bleue utilisée comme celle de l’eau montante, qui relate comment l’évacuation a eu lieu, comment on est contraint à quitter la terre qui porte l’histoire des familles, une terre que vous aimez et dans laquelle reposent ceux qui vous ont précédé :

Je me demande s’ils se sont arrêtés sur le seuil des maisons, s’ils ont respiré à pleins poumons tandis que leur regard embrassait ce paysage qui avait littéralement façonné leur vie – un travelling panoramique qui aurait combiné l’exploration horizontale et l’échappée vers les cimes – s’ils l’ont regardé comme on se penche sur ce qui va mourir, pour ne pas l’oublier. Je ne le pense pas : ce n’est pas ainsi qu’ils habitaient leur pays. Non qu’ils fussent désinvoltes, oublieux, et incapables de relever précisément de qui devait l’être pour le confiner au fond d’eux-mêmes – dessiner, enregistrer, photographie, filmer – mais la montagne leur était autre chose, ils vivaient dedans, c’est le corps qui logeait leur existence, ils ne s’en séparaient pas et marchaient le plus souvent tête baissée – savoir où poser les pieds sur ce terrain de glace et de cailloux est plus recommandé que cligner de la paupière devant ce qui scintille là-haut. (p20)

Cinquante ans que le village a été rayé de la vallée montagneuse, cinquante ans c’est l’âge de celui qui doit faire le bilan d’un « ouvrage d’art » comme on pourrait nommer ce mur de retenue des eaux mais qui ne pourra que constater les traces et amertumes laissées par la disparition d’un lieu dont l’existence remontait à plusieurs siècles. En faisant de Tomi le témoin de l’après-barrage, les autrices ont choisi de le décrire comme un solitaire notant ses rêves afin d’y trouver des prémonitions, suivi par un psychanalyste et tentant de mettre fin à sa dépendance au tabac. Lui-même semble n’avoir d’autre vie que celle de vérifier que tout fonctionne, est conforme alors que lui-même se détraque.

Il y a grâce à la voix du Passé le récit poignant des derniers instants du village, des derniers « résistants » alors que l’eau monte peu à peu, le souvenir de ceux qui sont venus parfois de loin pour travailler à l’édification de l’ouvrage et qui sont prisonniers de la matière, il y a le symbole des trois cloches Alba, Egalité et France qu’il est impossible d’abandonner dans le clocher car elles étaient l’âme du lieu rythmant leurs vies comme il était inenvisageable d’oublier dans le sol ceux dont c’était la dernière demeure.

De fait, être de Seyvoz, c’est avoir eu l’oreille formée aux volées des trois sœurs de Notre-Dame-des-Neiges, reconnaissables entre toutes, à l’instar d’une voix humaine. Là où se portent les ondes d’Alba, Egalité et France, le vallon devient semblable à une cloche renversée, un nid, le berceau de ceux qui vivent ici : ils sont là chez eux. (p25)

C’est un roman dans lequel le réel créé l’imaginaire, ils se côtoient, laissant planer une atmosphère, des silences, un événement parmi d’autres qui m’a rappelé des images d’autres lacs où d’autres villages dont ne subsiste que le clocher dépassant la surface de l’eau comme seul témoin et rappel de sa vie passée… « N’oubliez pas ! Ici étaient un village et ses habitants ».

J’ai cherché à savoir si Seyvoz avait existé mais n’ai trouvé que la trace d’un événement similaire qui s’est déroulé en 1952 à Tignes enfouissant l’ancien village sous les flots malgré la résistance des habitants n’ayant cédé qu’à la volonté implacable de l’autorité et de la force dont les autrices se sont peut-être inspirées.

Maylis de Kerangal et Joy Sorman au sein du collectif Inculte nous livrent un témoignage à la fois sensible, mystérieux et documenté (on y retrouve la précision apportée par Maylis de Kerangal dans ses ouvrages et peut-être de Joy Sorman mais je n’ai à ce jour rien lu d’elle) que j’ai aimé, malgré le climat oppressant des lieux hantés par les fantômes du passé mais qui grâce à l’imagination des deux autrices ont su attirer mon attention sur des événements qui ont chamboulé à la fois les lieux par leur transformation mais également les esprits par ce qu’ils y ont laissé et qui y demeurent peut-être encore.

Editions Inculte – Février 2022 – 107 pages

Ciao 📚

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7 réflexions sur “Seyvoz de Maylis de Kerangal et Joy Sorman

  1. je ne sais plus le titre mais il y a un roman graphique sur un village englouti et c’est arrivé un peu partout dans le monde – du coup, je passe mon chemin. J’ai son roman le plus connu et j’avais bien aimé à l’époque

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  2. Merci pour la découverte. Je le note de ce pas. Le sujet est passionnant, même s’il donne froid dans le dos. Ces villages rayés de la carte, avec tout ce qu’ils renferment de mémoire, de souvenirs… Je suis curieuse, aussi, de découvrir la plume de Maylis de Kerangal. Ce sera une première. Merci encore 😉

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  3. […] Les critiques Babelio Lecteurs.com goodbook.fr Franceinfo Culture (Camille Bigot) France Inter (Boomerang – Augustin Trapenard) France Culture (Par les temps qui courent – Marie Richeux) La Vie (Marie Chaudey) Générations nouvelles (René Jeoffro) Blog Un dernier livre avant la fin du monde Blog Mumu dans le bocage […]

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  4. J’apprécie énormément l’écriture de Maylis de Kérangal et ses thématiques, souvent liées à des problématiques autour des lieux. Je ne connais pas Joy Sorman. L’idée d’une écriture à deux plumes est séduisante, le personnage de Tomi me parait bien tortueux par contre. Je vais feuilleter en librairie pour confirmer mon a-priori très positif.

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