Comment je suis devenue Duchess Goldblatt de Anonyme

COMMENT JE SUIS DEVENUE DUCHESS GOLDBLATT IG

Moitié autobiographie, moitié roulade enchantée dans les prés de l’imagination, Comment je suis devenue Duchess Goldblatt raconte deux histoires : celle d’une auteure en chair et en os, qui a inventé un personnage de fiction d’un coup de baguette magique au milieu de sa solitude, et celle de la fantastique Duchess Goldblatt elle-même, une étincelle dans l’obscurité des réseaux sociaux. Sa voix, son esprit, son inconditionnel de l’humanité et sa joie ont réuni autour d’elle une communauté de fans venus du monde entier. (Quatrième de couverture)

Ma lecture

Et nous nous bâtissons tous une identité propre, pas vrai ? En ligne et dans la vie réelle, nous décidons de la façon de nous présenter, nous enseignons aux autres comment se comporter, et nous nous confortons dans les idées que nous choisissons de garder et celles que nous rejetons. Les bonnes manières sont ne construction sociale, les week-ends sont une construction sociale, les valeurs, les croyances et la démocratie, autant de constructions sociales, toutes ces idées sur lesquelles nous avons fini par nous mettre d’accord au gré au temps, à travers nos diverses interactions humaines. (p78)

Quand on traverse une période de sa vie où votre monde s’effondre que ce soit du côté du couple (divorce) et ses conséquences (garde alternée d’un fils d’une dizaine d’années une semaine sur deux), de son activité professionnelle (maison d’édition en réduction drastique du personnel), que vous vous sentez seule, abandonnée et en recherche d’échanges amicaux ou d’une utilité sur terre, au XXIème siècle vous vous lancez éventuellement sur les réseaux sociaux et c’est ce que décide de faire l’autrice Anonyme de ce roman. Elle se créée une identitéFRANS HALS loin de ce qu’elle est en réalité : elle imagine une femme de 81 ans alors qu’elle n’en a qu’une quarantaine (peut-être pour sa sagesse due à sa maturité et pour éviter toute confusion d’intentions), elle emprunte au premier chien d’un ami son nom qui deviendra son titre : « Duchess » et à la mère de cet ami son nom de jeune fille « Goldblatt »  Pour peaufiner l’image elle emprunte comme avatar le visage d’une femme âgée sur un portrait de Frans Hals. Et en quelques clics elle se lance sur Twitter et connaît assez rapidement un succès dont elle est la première surprise, par les petits textes proches d’haïkus qu’elle publie, attirant ses abonnés par son humour, sa bienveillance allant jusqu’à compter parmi ceux-ci des célébrités tel Lyle Lovett, son idole, avec lequel se tisse un lien amical et qui est un des seuls à connaître sa véritable identité. Elle devient la confidente, la « maîtresse à penser », une sorte de « gourou »  de milliers de gens, jamais dupes du jeu entretenu entre elle et eux.

Dédoublement de la personnalité au sein de ce roman l’autrice se racontant elle-même, sa vie, son couple, sa famille avec l’amour qu’elle portait à son père décédé, à son frère souffrant de troubles psychologiques, sa vie de femme, de mère et puis ce personnage qu’elle se créée pour sortir de son désœuvrement psychique en écoutant d’autres solitudes mais en prenant soin de le faire clairement dès le début avec un personnage fictif, installant des stratagèmes afin de garder son anonymat. Alternant son récit entre ses deux identités, la réelle et la virtuelle, parsemant de quelques « haïkus » qu’elle publie, racontant l’ampleur inattendue prise par son réseau et les liens avec ses abonnés, elle devient petit à petit une figure emblématique, parfois dépassée par son succès ou les conséquences de celui-ci mais lui permettant de réaliser certains rêves, certaines rencontres et de se sentir utile à d’autres par son ton et son écoute.

Vous pouvons décongeler vos sentiments, mais
compter 30 minutes par livre au frigo.
ne les laisser pas dans l’évier. Ils se gâteraient. (p207)

J’ai été très intriguée par le résumé, le mystère et le phénomène annoncé et étant également sur certaines réseaux sociaux sous une identité d’emprunt (mais pas Twitter), je m’interroge parfois sur l’ampleur prise par ce moyen de communication, ce que l’on y cherche et trouve, son succès mais également ses dérives, curieuse de connaître les raisons pour lesquelles certain(e)s deviennent presque des « idoles » . Le parcours de cette anonyme m’intéressait donc parce que je pensais qu’il pouvait être également révélateur de la société où nous vivons. Vivre, échanger dans le virtuel, y trouver des sources de réconfort, des encouragements ou des réponses, recevoir de l’attention, avoir le sentiment d’exister, d’être utile, sans jugement sur la personne physique mais seulement sur ce qu’elle vous transmet avec ce qu’il faut d’humour, de dérision que ce soit pour celle qui rédige que pour ceux qui lisent, installant ainsi un climat de confiance dénué de tout jugement, voilà ce qui s’instaure entre Duchess Goldblatt et ses fidèles lecteurs.

Depuis dix ans Sa Grâce (c’est ainsi que ses abonnés la nomme par respect) diffuse son humour, ses jeux de mots et sa bienveillance en 140 puis 280 caractères sur Twitter à une communauté de plus de 55 000 abonnés en mal de réconfort et d’amitié en tweets ou messages privés jouant sur la corde amicale, respectueuse de l’autre en gardant toujours la distance dévolue à son rang.

Dans le monde où nous vivons, celui de la communication instantanée, dans ce qu’Alain Souchon nomme l’Ultra Moderne Solitude où tout se passe à travers des claviers, des écrans, des clics, ce témoignage basé sur une expérience réelle est une bulle à la fois sociologique des échanges partagés et presque nécessaires à une société en mal d’isolement mais également comment les deux personnalités (celle de l’autrice et celle de son avatar) se fondent et se confondent par instant. Doit-on en rire ou s’en désoler ?

Quand on dit qu’on va vous « accorder du temps »,
ça sonne faux. Le temps est un cadeau, pas un
instrument à cordes. (p226)

C’est surprenant, déroutant et nous interroge parfois, je n’ai pas toujours saisi, je l’avoue, la teneur des textes de Duchess Goldblatt n’ayant sûrement le même humour ou la même disposition d’esprit qu’elle  mais j’ai aimé ce que cela révèle finalement d’une société qui se masque pour mieux apparaître.

Traduction de Laura Derajinski

Editions Quai Voltaire (La Table Ronde – Avril 2022 – 272 pages

Ciao 📚

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