Dites-leur que je suis un homme de Ernest J. Gaines

DITES LEUR QUE JE SUIS UN HOMME IG

Dans la Louisiane des années quarante, un jeune Noir, démuni et illettré, est accusé d’avoir assassiné un Blanc. Au cours de son procès, il est bafoué et traité comme un animal par l’avocat commis d’office. Si le verdict ne fait aucun doute, l’accusé, lui, décide de mener un combat pour retrouver aux yeux de tous sa dignité humaine…

Ma lecture

Louisiane – Fin des années 1940 – Un homme, Jefferson, jeune noir analphabète, comparait devant la justice pour un crime pour lequel il se dit innocent mais auquel il a assisté étant au mauvais moment, au mauvais endroit. Au-delà de la sentence, aussi terrifiante soit-elle, la mort par électrocution, il y a une phrase, des mots qui vont se graver dans son esprit et celui de ses proches, lors du procès et ces mots vont être prononcés par son avocat pour le défendre : l’indulgence est demandée parce qu’il n’est pas un homme mais un porc…..

Messieurs les jurés, regardez-le – regardez-le – regardez-moi ça. Est-ce que vous voyez un homme assis là? (…) Mais supposons qu’il ne le soit pas. Supposons-le un seul instant. Quelle justice y aurait-il à prendre sa vie ? Quelle justice, messieurs ? Enfin autant placer un porc sur une chaise électrique ! (p12-p13)

des mots qui vont accompagner les derniers mois de Jefferson alors qu’il attend son exécution dans le couloir de la mort. Sa marraine, Miss Emma, sa « nan-nan » va demander à Grant Wiggins, instituteur dans une école pour enfants de couleur, et donc supposé capable d’arriver, car il est lui l’éducation nécessaire, à convaincre Jefferson de retrouver sa dignité d’homme, de se tenir debout jusqu’à l’exécution de sa peine.

Nous, les hommes noirs, nous avons échoué à protéger nos femmes depuis l’époque de l’esclavage. Nous restons ici dans le Sud et nous sommes brisés, ou nous sauvons en les laissant seules pour s’occuper d’elles-mêmes et des enfants. (…) Ce qu’elle veut, c’est que lui, Jefferson, et moi, nous changions tout ce qui s’est passé depuis trois cents ans. (…) mais ce qu’elle veut entendre d’abord, c’est qu’il n’a pas rampé devant ce Blanc, qu’il s’est tenu debout au dernier moment et qu’il a marché. Parce que s’il ne le fait pas, elle sait qu’elle n’aura plus jamais l’occasion de voir un homme noir marcher la tête haute pour elle. (p197)

C’est un combat que va mener Grant face à un homme que l’on a humilié, rabaissé à l’état d’animal mais il va mener un autre combat, celui de sa propre dignité d’homme face à sa famille, à son travail et à Vivian, la femme qu’il aime,  mère de deux enfants et qui risque de perdre leur garde si leur liaison vient aux oreilles de son ex-mari avant que le divorce ne soit prononcé, sans oublier la confrontation avec la religion, omniprésente et socle de la communauté, une religion dans laquelle Grant ne se reconnaît plus, ne croit plus, pour lui il n’y a plus de Sauveur en dehors de l’homme lui-même.

On sait en voyant la couverture et en lisant le titre où nous nous engageons. On comprend dès les premières pages que le combat n’est pas uniquement contre la sanction (même si la peine de mort et son application plane tout au long du récit créant une tension permanente) mais la manière de la vivre, de l’accepter, de l’affronter et de se tenir face à elle, face aux blancs et donc par ce biais de la dignité humaine.

Comment la retrouver quand ceux qui vous jugent et ont donc pour vous la connaissance, vous qualifie d’animal et pas n’importe quel animal, un porc, un cochon vivant dans la fange et la boue. Tout au long du récit l’auteur démontre le pouvoir des mots sur un homme quand ceux-ci l’humilient, le catégorisent,  on est plongé dans une société où la ségrégation est encore omniprésente avec ses « quartiers » où sont logés les gens de couleur, leurs emplois, leurs écoles à temps partiel car l’autre partie du temps est consacré au travail dans les champs de canne à sucre, la manière dont les blancs en particulier ceux qui détiennent le pouvoir, l’argent les traitent, leur parlent, les humilient.

C’est un roman d’une extrême violence dans les situations, les confrontations, les combats, mais d’une sobriété de mots pour décrire ce qu’il y a de plus violent : l’attente d’une mort programmée, la manière de mourir, l’humiliation d’être ramené à l’état animal mais également des passages de toute beauté en particulier dans la manière dont Grant va ouvrir Jefferson à lui-même, à son propre respect, au chemin qu’il doit emprunter et son pourquoi pour mettre à mal l’image à laquelle on l’a réduit :

Les Blancs de par ici disent que tu n’as pas ce qu’il faut – que tu es un cochon, pas un homme. (…) Ces gens-là ne sons pas meilleurs que nous, Jefferson. Ils sont pires. C’est pour ça qu’ils cherchent toujours un bouc émissaire, quelqu’un d’autre à blâmer. Je veux que tu leur montres la différence entre ce qu’ils pensent de toi et ce que tu peux être. Pour eux, tu n’es qu’un nègre parmi les autres : pas de dignité, pas de cœur, pas d’amour pour ton peuple. (p226)

En enjoignant Jefferson a se relever, Grant lui démontre qu’il peut devenir un mythe, un héros capable de redonner une place à ceux que l’on considère et traite comme des sous-hommes, des bêtes. Même lui, l’homme instruit mais noir n’a pas autant de pouvoir, il ne peut se cantonner qu’à instruire des enfants dans une église (même pas une vraie école) car seul lieu possible pour eux, une profession qu’il n’aime pas parce qu’il sait que cela ne changera pas l’ordre des choses institué par les Blancs.

On plonge dans une Louisiane imbibée de ses traditions sectaires, les rapports Blancs/Noirs transpirent sans avoir besoin de s’appesantir sur eux tellement elles transparaissent dans les faits, les attitudes, les regards. La dernière partie du roman retraçant le compte à rebours des dernières heures de Jefferson est extrêmement habile : il est fait à travers les habitants de la ville, de l’installation de la chaise électrique, chacun aura en mémoire ce qu’il fait ce jour-là, à cette heure-là donnant encore plus de poids à l’événement.

Ce roman est magistral par son traitement, par son contenu, par tout ce qu’il soulève et évoque. Dans une écriture au plus près des personnages, dans la peinture d’une Louisiane imprégnée de ses vieux démons, de ses personnages en particulier les personnages féminins comme Miss Emma qui sait comment manipuler pour obtenir, qui ne s’avoue jamais vaincue et qui tient à bout de bras son neveu mais également Grant, qui place la dignité au-delà de tout et mènera le combat jusqu’à ses propres limites, Tante Louise, Vivian mais également le personnage de Paul, l’adjoint blanc du shérif, qui donne un autre visage et espoir au rapport entre les deux communautés.

J’ai beaucoup aimé et ne suis pas prête de l’oublier.

Traduction de Michelle Herpe-Voslinsky

Editions Liana Levi/Piccolo – Novembre 2019 – 301 pages

Lecture pour l’Objectif PAL d’Antigone

OBJECTIF PAL

Ciao 📚

19 réflexions sur “Dites-leur que je suis un homme de Ernest J. Gaines

  1. Cette lecture m’a beaucoup marquée, un très beau roman sur un homme pris au piège piège d’un rôle et d’une mission que ses semblables lui imposent, considérant que son instruction et son statut d’instituteur font de lui quelqu’un de redevable envers son peuple, et doté de la lourde responsabilité de devoir redonner à celui-ci un peu de dignité..

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