Léviathan de Paul Auster

LEVIATHAN IG

Comment et pourquoi Benjamin Sachs, jeune écrivain talentueux des années Reagan, est-il devenu le poseur de bombes qui plastique l’une après l’autre les multiples statues de la Liberté ornant les villes américaines ?
C’est à cette question que cherche à répondre son ami Peter Aaron dans ce récit traité à la manière d’une biographie, réponse anticipée aux enquêteurs du FBI, à la légende médiatique qui s’est déjà emparée de Sachs.

Ma lecture

1990 – L’homme, retrouvé mort, pulvérisé par une bombe qu’il devait être en train de manipuler, ne peut-être pour Peter Aaron, le narrateur écrivain, que Benjamin (Ben) Sachs, son ami  lui-même écrivain et l’arrivée chez lui de deux agents du FBI le pousse à écrire une confession qui contient tout ce qu’il sait ou croit savoir de cet homme, disparu depuis plusieurs mois. Cette confession il l’a nommera Leviathan du titre que Ben voulait donner à son dernier roman jamais fini, comme un hommage posthume à celui qui est comme un double de lui-même ou de celui qu’il aurait voulu être, une sorte d’idole, de modèle.

Nul ne peut dire d’où vient un livre, surtout pas celui qui l’écrit. Les livres naissent de l’ignorance, et s’ils continuent à vivre après avoir été écrits, ce n’est que dans la mesure où on peut les comprendre. (p56)

Paul Auster est un conteur hors pair mais aussi un magicien qui manipule ses personnages (et ses lecteurs), jouant avec les identités afin de se questionner ici sur l’humain mais également la création, en particulier sur l’écriture (très récurrent chez lui) du rapport au monde extérieur et à un pays. Mais, comme souvent dans ses ouvrages, c’est également une quête intérieure car il analyse, décortique, ausculte et va même jusqu’à se psychanalyser pour comprendre les méandres du cerveau d’un écrivain, pourquoi il écrit, ses sources d’inspiration, ce qu’il cherche à écrire, à transmettre, ses sujets mais également comment il agit quand la source se tarit ou que l’écriture ne comble plus les vides de l’existence.

Ce roman est, pour moi, un récit très personnel dans lequel Paul Auster cherche à peine à se dissimuler puisqu’il utilise nombre d’artifices et d’indices à travers lesquels on le reconnaît (mêmes initiales, son épouse Siri transformée en Iris, nombre d’événements de sa vie privée : mariage, divorce, enfants etc…, passion pour le base-ball  bien sûr) sans oublier la ville de New-York en toile de fond. Mais il imagine dans la personne de Benjamin Sachs l’écrivain idéal : Peter Aaron est Paul Auster l’homme, Ben est une sorte de double (Benjamin a été d’ailleurs un de ses prénoms de plume) à travers lequel il se projette en tant qu’écrivain, celui qu’il est, pourrait être avec, comme dans ses autres romans, les questionnements récurrents sur l’identité, sur les apparences, les hasards de la vie, les « si »…

Je vous avoue que j’ai vécu deux expériences dans cette lecture : une première moitié dans laquelle j’ai été passionnée par la manière dont l’auteur m’embarquait dans ses quêtes que ce soit celle de l’identité de celui qu’il pensait être son « meilleur » ami et dont finalement il ne connaît que ce que celui-ci voulait lui montrer (les apparences) mais également sur son propre itinéraire de vie et d’écriture, révélant une part de lui-même (ou de ce qu’il veut bien en dire). Le premier étant déjà connu l’autre en devenir, de la manière dont leurs chemins vont se croiser, s’envier, se mêler, se fondre allant jusqu’à séduire ce que l’autre possède sans que cela ne créée aucune tension.

J’ai toujours été un bûcheur, un type qui s’angoisse et se débat à chaque phrase, et même les meilleurs jours je ne fais que me traîner, ramper à plat ventre tel un homme perdu dans le désert. Le moindre mot est pour moi entouré d’arpents de silence et lorsque j’ai enfin réussi à le tracer sur la page, il a l’air de se trouver là comme un mirage, une particule de doute scintillant dans le sable. (…) Un mur me sépare de mes propres pensées, je me sens coincé dans un no man’s land entre sentiment t articulation, et en dépit de tous mes efforts pour tenter de m’exprimer, j’arrive rarement à mieux qu’un bégaiement confus. (p73)

Dans la deuxième moitié, à partir de l’accident de Ben qui remettra tout ce qu’il avait bâti, construit à néant, je pense que je n’avais pas toutes les références (surtout américaines que ce soit du côté sociétal ou politique) pour en saisir toutes les nuances et implications. Je continuais à pendre du plaisir à découvrir comment les deux hommes se sont côtoyés, approchés, éloignés, leurs destins mais j’avoue n’avoir sûrement pas compris toutes les subtilités qui sont la cause de la bifurcation de vie de Ben.

Dès lors que nous avions acquis la capacité de nous détruire nous-mêmes, la notion même de vie humaine était modifiée ; jusqu’à l’air que nous respirions était contaminée par la puanteur de la mort. (p40-p41)

Paul Auster dans Leviathan livre une réflexion sur la création et ce que cela implique dans la vie de celui qui écrit. Il y a les rencontres , les désirs, les pannes d’écriture mais également la vie personnelle qui continue et la difficulté de rester soi-même malgré les événements et aléas de la vie, l’amour, le mariage, les enfants sans oublier les lieux d’écriture, un lieu à soi (p82) dédier à l’écriture (merci Virginia Woolf). Comment un écrivain connu, reconnu peut se transformer en « Fantôme » poseur de bombes et s’attaquer au symbole de son pays, la Liberté ?

Alors ai-je beaucoup aimé : oui car je l’ai lu à la fois comme une biographie, une enquête, un récit sur le travail d’écrivain, sur ce que cache ou révèle celui qui écrit, ses influences qu’elles soient géographiques, relationnelles, politiques etc….. mais aussi pour toutes les questions récurrentes dans son œuvre : l’identité, le hasard, le destin sans perdre de vue le monde et surtout le pays dans lequel il évolue. Par contre je reste un peu « frustrée » de ne sûrement pas avoir tout saisi du sens de la disparition de Ben. Peut-être faudra-t-il une relecture maintenant que j’ai les ficelles de Peter Aaron/Paul Auster pour dénouer le mystère qui entoure Benjamin Sachs, l’écrivain….

J’ai malgré tout beaucoup aimé.

Ici d’autres lectures faites de cet auteur que j’ai découvert avec 4.3.2.1. et puis ensuite avec La trilogie New-Yorkaise, Moon Palace ou Le livre des illusions (mon préféré).

Traduction de Christine Le Bœuf

Editions Le livre de Poche – Novembre 2002 (1ère Edition Etats-Unis 1992) -318 pages

Prix Médécis Etranger 1993

Ciao 📚

9 réflexions sur “Léviathan de Paul Auster

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