La pitié dangereuse (ou l’impatience du cœur) de Stefan Zweig

MAI TOUR D'EUROPESTEFAN ZWEIG

Pour ma deuxième lecture européenne, j’atterris en Autriche avec Stefan Zweig (1881-1942) et suis restée sur le thème de la conscience et des sentiments avec La pitié dangereuse ou L’impatience du cœur, un roman publié en 1939 soit trois ans avant son suicide.

LA PITIE DANGEREUSE IG

Quatrième de couverture : En 1913, dans une petite ville de garnison autrichienne, Anton Hofmiller, jeune officier de cavalerie, est invité dans le château du riche Kekesfalva. Au cours de la soirée, il invite la fille de son hôte à danser, ignorant qu’elle est paralysée. Désireux de réparer sa maladresse, Anton accumule les faux pas qu’il attribue à ce que Stefan Zweig appelle l' »impatience du cœur ». Une histoire d’amour déchirante où la fatalité aveugle ceux qu’elle veut perdre.

Ma lecture

J’entrevis pour la première fois que le pire en ce monde ne résulte pas toujours de la méchanceté ou de la violence, mais plus souvent de la faiblesse. (p249)

1939 – Vienne : Un incident malencontreux va influer sur le destin d’un homme, Anton Hofmiller, le  narrateur, porteur de la plus haute distinction militaire alors qu’il confie à l’auteur qu’il ne faut pas se fier aux apparences, que le courage peut avoir bien des visages. En effet, il avoue avoir fait preuve un quart de siècle plus tôt d’une maladresse pour laquelle il ne se sortit qu’en faisant preuve de pitié (mais puis d’élégance). Mais la pitié peut engendrer bien d’autres sentiments et tortures, que ce soit chez celui ou celle qui en est l’objet pour finir par se trouver pris dans ses pièges. Anton, jeune homme de 25 ans lors de l’année 1918 en fait l’amère expérience. Ce qui n’était qu’une invitation indélicate due à une ignorance va se transformer en pitié, une pitié qui elle-même va engendrer bon nombre d’autres erreurs d’appréciations et de doutes, le poussant dans les filets des questionnements, d’attitudes qui lui semblent judicieux sur l’instant et tout à fait inappropriés l’instant d’après.

Sans le vouloir et par pure coïncidence, après la lecture de Crime et châtiment, me voilà embarquée à nouveau dans la conscience d’un homme se sentant coupable mais non pas d’un crime mais d’un sentiment, celui de la pitié face à une jeune femme privée de l’usage de ses jambes. Il culpabilise d’avoir invité à danser Edith,  fille de son hôte, le riche Kekesfalva, alors que celle-ci est incapable de se mouvoir  et ce sentiment de pitié va se transformer, dans un premier temps, en satisfaction puis en culpabilité  En effet, au fil des jours, flatté d’un pardon rapide et aveuglé par la manière dont on l’attend, l’espère et le reçoit,  il va s’empêtrer dans ses sentiments, pensant lier dans un premier temps uniquement un lien amical dont il va s’enorgueillir du fait d’être reçu dans la riche demeure de cet industriel fortuné mais au passé mystérieux. Mais l’orgueil peut aveugler et il ne s’apercevra pas qu’Edith, n’est pas insensible à ses charmes et quand il va le réaliser il sera trop tard.

Petit à petit il va s’enfoncer et ce qui n’aurait pu être qu’un incident mineur va se transformer en un drame dans lequel l’introspection, les doutes vont conduire le héros à envisager les pires issues, du sacrifice au suicide pour finalement se retrouver à afficher sur sa poitrine, un quart de siècle plus tard une décoration exprimant le courage sur le champ de bataille alors qu’il ne se juge que comme un usurpateur car elle n’est pas due à son courage mais à la conséquence de sa lâcheté.

Stefan Zweig dans ce roman, son seul ouvrage auquel il attribue cette catégorie, sonde la conscience d’un homme, un militaire, formé dans les codes et convenances de l’époque et préparé en tant qu’hussard à prouver sa vaillance et son honner, face à une jeune adulte que j’ai trouvée, pour ma part, capricieuse, enfant gâtée et manipulatrice (même si ses souffrances peuvent expliquer son comportement mais là je ferai moi-même preuve d’un manque de pitié) et qui va culpabiliser et multiplier des comportements à l’opposé les uns des autres, passant de la position d’offensant à celui de héros puis de lâche, cherchant ou tentant de faire porter par les autres ses faiblesses, justifiant son comportement par celui des autres, faisant preuve d’innocence, d’inconséquence et d’aveuglement.

Une jeune fille faisant du chantage affectif que ce soit dans sa famille ou envers les autres : son père aimant, sa cousine sacrifiée, un médecin lucide et un jeune homme culpabilisant qui pensait son avenir tout tracé, sûr qu’il était de sa supériorité, son éducation, de son milieu, des valeurs acquises au sein de l’armée, telle est la galerie des personnages dont Stefan Zweig présente, creuse, analyse que ce soit à travers leurs agissements, passés,  réactions ou situations pour en extirper la moëlle, passant de la légèreté à la noirceur l’espace d’une lecture. Vous êtes convié au bal, vous observez la lente descente dans les enfers de la conscience dont Anton n’arrive pas à s’extraire, allant parfois jusqu’au délire, son aveuglement et son incapacité à se tenir à une décision l’entraînant sur la pente dangereuse des mensonges, dissimulations, reculant face à l’adversité, manquant de courage, lui le hussard, par pitié, toujours.

Dès les premières pages j’ai été totalement subjuguée par l’écriture fluide et entraînante, la manière dont l’auteur à travers la narration dépeint chacun de ses personnages, ses attitudes, ses ambiguïtés, laissant le lecteur libre de pencher d’un côté ou de l’autre, celui de l’homme ignorant de ce que son attitude peut laisser supposer à une jeune fille handicapée,  flattée de tant d’attentions et qui s’éveille aux sentiments amoureux avec ce qu’ils peuvent avoir de maladroits et d’excessifs. En situant son roman dans le Vienne de l’avant première guerre mondiale et une narration qui débute d’ailleurs à la veille d’une deuxième guerre, on peut y voir également la fin des illusions, de la futilité d’une torture morale née de l’oisiveté et l’inconséquence avant que tout cela soit étouffée par des tortures et blessures bien plus profondes.

Où finit la maladresse, comment la réparer et où commence la faute ? Est-on redevable de tout écart vis-à-vis d’un plus « faible » ou de ce que l’on estime « faible », comment interpréter la pitié, dans le cas présent a-t-il été maladroit face à une enfant gâtée à laquelle personne ne dit non, où se trouve la limite et les barrières à ne pas franchir par facilité, par faiblesse ? Doit-on avoir pitié ou doit-on avant tout se poser la question de savoir comment la réaction sera perçue et est-on redevable toute sa vie d’un sentiment ? Voilà en autres toutes les questions qu’Anton devra résoudre et le pourra-t-il où laissera t-il le destin et l’Histoire choisir pour lui l’issue au drame qu’il vit ?

Stefan Zweig est plus connu pour ses biographies, nouvelles mais il avait également la plume habile et profonde dans le domaine romanesque et La pitié dangereuse mêle habilement le genre romanesque à l’analyse psychologique, s’agissant de traiter d’un incident qui aurait pu n’avoir aucune conséquence que celle d’une maladresse afin de creuser la psychologie d’un homme possédant une conscience élevée sûrement héritée de son éducation et du milieu (militaire) dans lequel il évolue. Dès les premières pages j’ai été intriguée, subjuguée, par la fluidité de l’écriture, la manière dont Stefan Zweig tissait son récit, lui donnant tension et mystère mais avec tout au long les questionnements et atermoiements du héros.

J’ai beaucoup aimé et presque un coup de cœur tellement j’ai aimé ces heures passées en Autriche et qui m’ont souvent interrogée sur les raisons et parfois les interprétations de la pitié.

Nos décisions dépendant, dans une beaucoup plus grande mesure que nous ne sommes disposés à l’admettre, de notre situation et de notre milieu. (p432)

Traduction de Alzir Hella, révisée par Brigitte Verne-Caïn et Gérard Rudent

Editions Grasset – Mai 2010 – 454 pages 

Lu dans le cadre du challenge Les Classiques c’est fantastique Saison 3 orchestré par Moka Milla et Fanny.

SAISON 3

Ciao

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