Il est des hommes qui se perdront toujours de Rebecca Lignieri

IL EST DES HOMMES QUI SE PERDRONT TOUJOURS IG

‘Il est des hommes…’ est un roman noir, au sens où il ambitionne de dire quelque chose du monde social, de sa dureté, de sa folie, de sa barbarie. Un roman qui se confronte aux forces du mal, qui raconte l’enfance dévastée, l’injustice, le sida, la drogue, la violence dans une cité de Marseille entre les années 80 et 2000.
Le narrateur, Karel, est un garçon des quartiers Nord. Il grandit dans la cité Antonin Artaud, cité fictive adossée au massif de l’Etoile et flanquée d’un bidonville, « le passage 50 », habité par des gitans sédentarisés. Karel vit avec sa sœur Hendricka et son petit frère Mohand, infirme. Ils essaient de survivre à leur enfance, entre maltraitance, toxicomanie, pauvreté des parents, et indifférence des institutions.

Ma lecture

Le père, Karl, est mort, je ne révèle rien puisque l’auteure le fait dès la première page, la première ligne. Alors qui l’a tué ? Karel Claès l’avoue : personne ou tout le monde car bon nombre aurait eu des raisons de le faire et en premier lieu lui ou sa sœur Hendricka, belle comme le jour, ou bien Mohand, son petit frère martyr parce que différent, souffreteux, mal fini comme il dit, le souffre-douleur préféré de son père. Un père dit-il mais non pas un père, une bête immonde, qui ne sait que brutaliser, frapper, dealer ou boire sous les yeux de leur mère, de Loubna,  témoin silencieux voire complice du désastre familial. Alors ils ont un mantra secret, glissé derrière un poster :

-JVTMP
-Tu te rappelles ce que ça veut dire ?
-Bien sûr : je veux tuer mon père ! (p157)

Cité Artaud dans les quartiers nord à Marseille et la cité n’a que le nom de poétique car ici vous êtes au cœur d’une société qui vit en marge de toutes règles et dans laquelle Rebecca Lighieri nous immerge avec son écriture sans fard afin d’être au plus près du sujet, aucun aspect ne nous est épargné. C’est un roman sur la violence quotidienne, verbale et physique au sein d’une famille, sur trois enfants qui vont devoir comprendre très vite les règles et les limites, qui n’auront d’autres buts que de s’enfuir afin de ne pas monter en eux la même violence. Et pourtant….

Tant qu’on se crackera bien la gueule avec nos petits cailloux, la société passera ça par pertes et profits. Et si les pertes sont négligeable, les profits sont loin de l’être : la sélection s’opère, naturellement, sans intervention extérieure, sans déploiement des forces de l’ordre – pas besoin de ligne budgétaire, y’a qu’à nous laisser faire, bingo. (p301)

Entre une cité déshumanisée, un passage 50 où Karel trouve un peu de chaleur et d’amour au sein d’une communauté de gitans, chacun va devoir faire preuve de ténacité pour s’en sortir, pour se faire sa propre ligne de vie, de réussite mais à quel prix car il y a souvent un prix à payer d’une enfance faite de coups, de blessures laissent des cicatrices toute la vie.

Mon père est mort. Tout est faux dans cette phrase. D’abord, parce que je n’ai jamais eu de père, et ensuite parce que, père ou pas, il est toujours vivant. Au lieu de le tuer, j’ai passé vingt-deux ans à le laisser vivre et prospérer en moi jusqu’à l’intoxication. (p306)

La beauté, dans ce roman, on la trouve dans la relation entre les trois enfants : à la vie, à la mort et la violence est omniprésente, elle frôle les corps et à travers le personnage de Karel, l’auteure montre bien le combat qui se livre en lui pour ne pas lui-même tomber, reproduire (parfois sans succès) cette violence qui a imbibé sa jeunesse, qui a été son pain quotidien à défaut de nourriture, de tendresse et d’amour.

Je connais l’écriture de Rebecca Lighieri depuis Les garçons de l’été, un roman déjà axé sur la famille, ses dysfonctionnements mais elle franchit dans celui-ci un cap en mettant sous le feu de sa plume, ce qui se cache parfois dans ses barres d’immeubles, près de nous, où le chômage, la mise à l’écart, le manque de ressources sans compter sur le ghettoïsation qui envenime et accentue ce qui était déjà sous-jacent chez certains. C’est insoutenable parfois mais je pense qu’elle a voulu rendre à travers ses mots toute la violence, sans  l’atténuer, qu’il faut être face à celle-ci, la ressentir à la lecture pour essayer d’approcher, je dis bien approcher, ce que certains peuvent vivre au quotidien loin de nos vies confortables. Ici nous ne sommes pas dans un conte de fée, il n’y a pas de preux chevalier, pas de héros qui surgissent pour sauver, mais simplement des êtres qui tentent de survivre, physiquement et moralement.

C’est un récit cru, brutal, sociétal, l’auteure ne cherchant pas à édulcorer car comment pourrait-on le faire et comment cela serait-il possible d’ailleurs sans le travestir. Karel devient l’emblème d’une jeunesse qui paiera toute sa vie les traumatismes d’une enfance qui n’a de l’enfance que le nom et qui ressemble plus à un chemin de croix.

J’ai beaucoup aimé.

Editions P.O.L. – Mars 2020 – 384 pages

Ciao 📚

American Dirt de Jeanine Cummins

AMERICAN DIRT IGLibraire à Acapulco, au Mexique, Lydia mène une vie calme avec son mari journaliste Sebastián et leur famille, malgré les tensions causées dans la ville par les puissants cartels de la drogue. Jusqu’au jour où Sebastián, s’apprêtant à révéler dans la presse l’identité du chef du principal cartel, apprend à Lydia que celui-ci n’est autre que Javier, un client érudit avec qui elle s’est liée dans sa librairie… La parution de son article, quelques jours plus tard, bouleverse leur destin à tous.

Contrainte de prendre la fuite avec son fils de huit ans, Luca, Lydia se sait suivie par les hommes de Javier. Ils vont alors rejoindre le flot de migrants en provenance du sud du continent, en route vers les États-Unis, devront voyager clandestinement à bord de la redoutable Bestia, le train qui fonce vers le nord, seront dépouillés par des policiers corrompus, et menacés par les tueurs du cartel…

Ma lecture

Avertissement : on l’ouvre et on ne le lâche car dès les premières phrases le roman s’ouvre sur une scène qui vous plonge directement dans le vif du sujet : Acapulco – Une réunion de famille où seize personnes trouvent la mort sous les balles : mari, parents, enfants. Rarement j’ai eu dès le début d’une lecture une scène avec une telle force et qui vous plonge immédiatement dans le récit. Pas le temps de reprendre son souffle : on est scotché par l’efficacité des quelques premières pages et là on se dit que l’on entre dans une narration qui ne va pas nous laisser intacte. La tension est palpable et on s’accroche à Lydia, la mère et Lucas son fils de 8 ans, seuls survivants in extremis du carnage et que l’on va suivre tout au long des plus de 500 pages dans leur voyage vers El norte, vers la frontière, leur salut, pour échapper aux Jardineros, puissant cartel dirigé par Javier, client de la librairie de Lydia mais aussi responsable de la tuerie, un homme avec lequel elle avait noué une relation amicale.

L’auteure au-delà de relater cette fuite haletante aborde également l’espérance et la volonté de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui tentent de franchir la frontière qui sépare les deux pays, Mexique et Etats-Unis, parce qu’ils n’ont plus rien à perdre, parce qu’ils ont déjà tout perdu parfois. Ils espèrent trouver travail, sécurité, dignité et liberté en abandonnant tout ce qui fut leur passé, leur famille mais également la dénonciation d’un pouvoir occulte, souterrain, connu et tout puissant, où la corruption, la terreur sont les seuls moyens d’expression.. Qui n’a pas entendu parler de ce pays, le Mexique, où toute une population est prise en étau entre une frontière infranchissable et une mafia toute puissante.

Mais tout n’est pas sombre, tout n’est pas noir : il y a de belles rencontres sur le chemin, on découvre Soledad et Rebeca entre autres, deux sœurs honduriennes d’une quinzaine d’années, trop belles, trop attirantes pour ne pas attirer la convoitise des hommes, et en payer le prix. Et puis les autres qui viennent se greffer au fil des étapes, avec toujours le doute, la suspicion qu’ils soient des mouchards et les dénoncent par fidélité, peur ou argent au cartel des Jardineros qui est infiltré dans toutes les strates du pays. Et puis il y a parfois des gestes d’humanité, d’aide, des regards et des mains tendues qui laissent espérer que tout n’est pas perdu.

Il y a l’amour d’une mère prête à tout pour sauver son fils, qui va se faire louve intuitive, imaginative, un fils qui va devoir grandir très vite, mûrir par la force des choses et vivre des événements qu’un enfant n’est pas prêt à vivre. La violence est omniprésente, réelle ou suggérée, j’ai été prise dans la tourmente, un page-turner très efficace, guidée en fin de voyage par un coyote expérimenté, mais surtout tenue par une écriture maîtrisée, alliant le désir de dénoncer une tragédie, celle de milliers de migrants espérant trouver au Nord ce qu’ils ne trouvent plus dans leur pays natal et se heurtent, se cognent à un mur, celui d’un pays qui, même s’il vous accepte pour un temps, peut vous expulser à tout moment, même des années plus tard et vous obliger à reprendre la route, inexorablement.

Je ne suis pas amatrice de romans de ce type, mais j’avoue qu’il m’a totalement embarquée. J’ai eu des frissons, de l’angoisse, des doutes et de l’espoir pour chacun d’eux, vivant au rythme de la Bestia, dans la chaleur de la traversée du désert et ayant confirmation, bien au-delà de ce que je pouvais imaginer, du pourrissement d’un pays où chacun peut devenir l’ennemi, le dénonciateur ou la victime de l’autre.

Alors on ne lâche pas, on se prend à haleter, à suer, à frémir avec les personnages mais l’auteure ne nous enfonce jamais au-delà du supportable car, le plus souvent, les faits parlent d’eux-mêmes et parce que la réalité est certainement au-delà de ce que les mots révèlent. On pèse les risques pris, on épie les autres, les signes et l’on devient acteur d’une fuite infernale. Je dois avouer que tenir ainsi le lecteur au fils des 534 pages, sans temps mort, juste quelques respirations pour supporter en revenant sur l’avant des événements pour ensuite franchir une nouvelle étape, révèle une écrivaine de talent qui maîtrise à la fois la partie thriller mais également la dénonciation d’un état de faits touchant un pays gangréné.

J’ai beaucoup aimé…

Traduction de Françoise Adelstain et Christine Auché

Editions Philippe Rey – Août 2020 – 543 pages

Ciao 📚