Retour à Martha’s Vineyard de Richard Russo

RETOUR A MARTHA'S VINEYARD IGLe 1er décembre 1969, Teddy, Lincoln et Mickey, étudiants boursiers dans une fac huppée de la côte Est, voient leur destin se jouer en direct à la télévision alors qu’ils assistent, comme des millions d’Américains, au tirage au sort qui déterminera l’ordre d’appel au service militaire de la guerre du Vietnam. Un an et demi plus tard, diplôme en poche, ils passent un dernier week-end ensemble à Martha’s Vineyard, dans la maison de vacances de Lincoln, en compagnie de Jacy, le quatrième mousquetaire, l’amie dont ils sont tous les trois fous amoureux.
Septembre 2015. Lincoln s’apprête à vendre la maison, et les trois amis se retrouvent à nouveau sur l’île. A bord du ferry déjà, les souvenirs affluent dans la mémoire de Lincoln, le « beau gosse » devenu agent immobilier et père de famille, dans celle de Teddy, éditeur universitaire toujours en proie à ses crises d’angoisse, et dans celle de Mickey, la forte tête, rockeur invétéré qui débarque sur sa Harley.
Parmi ces souvenirs, celui de Jacy, mystérieusement disparue après leur week-end de 1971. Qu’est-il advenu d’elle ? Qui était-elle réellement ? Lequel d’entre eux avait sa préférence ? Les trois sexagénaires, sirotant des bloody-mary sur la terrasse où, à l’époque, ils buvaient de la bière en écoutant Creedence, rouvrent l’enquête qui n’avait pas abouti alors, faute d’éléments. Et ne peuvent s’empêcher de se demander si tout n’était pas joué d’avance.

Ma lecture

Il y a quelque chose d’étrange, et d’approprié en même temps, dans le fait de se retrouver à l’endroit même où avait débuté cette vie de duperie qu’il n’avait pas prévue. Sur cette île. Dans cette maison. (p281)

Une amitié de presque 50 ans lie Lincoln, Teddy et Mickey, les Trois Mousquetaires comme ils aiment à se définir, adoptant même sa devise : Un pour tous, tous pour un et que l’on pourrait transformer en Une pour tous et tous pour une car au-delà de l’amitié qui les lie il y avait Jacy dont ils étaient tous les trois amoureux, Jacy qui a disparu 44 ans plus tôt, sans explication, sans raison apparente, lors des quatre jours où ils célébraient la remise de leurs diplômes. Alors quand ils décident de se retrouver au même endroit, dans la maison familiale dont Lincoln vient d’hériter, sur l’île de Martha’s Vineyard pour faire le bilan de leur amitié, de leurs vies, ils répondent présents mais l’absente habite toujours leurs mémoires.

Que sont-ils devenus maintenant qu’ils sont âgés de 66 ans, sont-ils les mêmes, leurs vies ont-elles été à la hauteur de leurs espérances, de leurs ambitions, éprouvent-ils les mêmes sentiments et l’un d’entre eux possède-t-il une explication à la disparition de Jacy ou la réponse réside-t-elle dans le lieu des retrouvailles ?

Revenir sur les lieux d’une jeunesse avec ceux qui l’ont partagée, en débutant le récit par une soirée mémorable où chacun était suspendu au tirage au sort télévisé de son engagement pour partir au Vietnam en 1969, un tournant brutal dans chacune de leurs vies, mais également la confrontation à la fin de l’insouciance et du passage à la vie adulte en les mettant face à leurs responsabilités et choix, c’est le choix fait par l’auteur pour situer à la fois ses personnages mais aussi une époque où cette transition était brutale.

Richard Russo dresse un portrait à la fois social, familial, amical et amoureux d’une génération mais également de ce qu’elle est devenue au fil du temps suivant le milieu dont on est issu, dans lequel on a été éduqué et pose la question de savoir si nous restons fidèles à nous-mêmes, aux amitiés du passé et si celles-ci peuvent résister au temps :

Le fait qu’il continue à les appeler Beau Gosse et Tedioski prouvait qu’il restait convaincu que quatre décennies ne les avaient pas abîmés ni corrompus. Curieusement, en présence de Mickey, tout paraissait moins menaçant, comme si la vie après l’avoir jaugé, avait décidé de ne pas le faire chier. (p216)

Retrouvailles amicales, retour sur le passé mais également constat sur le présent, sur leurs vies actuelles se mêlant à un mystère jamais élucidé, celui de la disparition d’une femme qui les liait par l’amour qu’ils lui portaient et dont chacun porte en lui regrets et remords et dont l’absence se fait encore présente plus de 40 ans plus tard.

Un week-end sur une île du Massachussetts, dans un lieu chargé en souvenirs et en sentiments, un week-end pour se retrouver, se redécouvrir en hommes vieillissants, un week-end pour voir ce que le temps a fait d’eux mais surtout pour imaginer ce qui a poussé Jacy à disparaître. Ont-ils fait les bons choix, si Jacy n’avait pas disparu que seraient-ils devenus individuellement ou collectivement.

Chacun croit connaître l’autre mais chacun a ses secrets, ses blessures, ses failles, son rapport à la vie, à ses rêves et pour chacun ces retrouvailles vont être l’occasion de savoir si leur amitié a résisté au temps et s’ils peuvent surmonter l’absence inexpliquée de celle qui, même après si longtemps, reste présente et habite leurs esprits.

Ce que j’essaie de dire, je crois, c’est qu’il y a un tas de choses qu’on ignore sur les gens, même ceux qu’on aime. (…) Hélas toutes ces choses que nous gardons secrètes sont souvent au cœur de notre personnalité. (p219)

Richard Russo prend pour prétexte la disparition d’une femme pour aborder le thème de l’amitié à travers le temps, à travers les événements et s’attache à disséquer chacun de ses personnages, fouillant leurs mémoires, revivant à travers eux les moments charnières d’une vie, celles où on la prend en mains, où l’on abandonne (ou pas) ses rêves, ses ambitions avec une écriture dynamique, rythmée, vivante avec parfois un petit regard malicieux qui nous entraîne sur ce coin de terre où les protagonistes vont se retrouver face à eux-mêmes mais également face à ceux qu’ils pensaient bien connaître, ceux avec qui ils ont partagé leur jeunesse.

L’auteur construit en mêlant moments de mélancolie et de réjouissances,de nostalgie, s’amusant parfois des travers de chacun avec bienveillance, chacun si différent et si complémentaire aux autres, s’interrogeant de savoir si l’amitié peut résister au temps, aux questions restées sans réponse, aux doutes, peut-elle renaître sur les cendres d’un mystère et d’une femme aimée dont le fantôme les hante encore.

J’ai beaucoup aimé partagé ce week-end avec eux, à écouter leurs pensées, leurs pudeurs, leurs regrets mais également leurs espoirs, avec en toile de fond une Amérique au bord de basculements tels qu’une guerre ou de l’arrivée d’un président à la mèche orange. A travers ses personnages c’est toute une génération qui revient sur les années de sa jeunesse mais dont les corps ont vieilli et où les esprits voudraient trouver la paix;

J’avais lu il y a quelques temps Trajectoire du même auteur et j’avais apprécié ce mélange à la fois léger et profond des caractères, des apparences, des situations, du temps qui passe et je vais continuer (un de plus) à le lire (on m’a conseillé A malin et demi et Un homme presque parfait) car j’aime la fluidité de son écriture, son ironie et les sujets qu’il évoque parce que ce sont des sujets dans lesquels on se retrouve mais sans gravité ni jugement, simplement des instants de vie.

Traduction de Jean Esch

Editions Quai Voltaire / La Table Ronde – Août 2020 – 400 pages

Ciao 📚

Une immense sensation de calme de Laurine Roux

UNE IMMENSE SENSATION DE CALME IG

Alors qu’elle vient d’enterrer sa grand-mère, une jeune fille rencontre Igor. Cet être sauvage et magnétique, presque animal, livre du poisson séché à de vieilles femmes isolées dans la montagne, ultimes témoins d’une guerre qui, cinquante plus tôt, ne laissa aucun homme debout, hormis les « Invisibles », parias d’un monde que traversent les plus curieuses légendes.
Au plus noir du conte, Laurine Roux dit dans ce premier roman le sublime d’une nature souveraine et le merveilleux d’une vie qu’illumine le côtoiement permanent de la mort et de l’amour.

Ma lecture

C’est un conte, une fable ou une dystopie qui évoque un monde situé dans le Grand-Oubli, après une guerre qui a laissé dans la mémoire des survivants des traces, où l’on tente d’oublier, de continuer, où vivent des Miraculés mais également des Invisibles, parce qu’un gaz ocre a tout détruit, ravagé et qu’il reste malgré tout un sentiment de crainte, de peur, personne n’a oublié.

Pour toutes les vieilles il est douloureux de parler du temps d’avant le Grand-Oubli. La guerre a balayé les mémoires, les bombardements ont soufflé les images du passé et laissé place à l’horreur. Et l’horreur entre dans les têtes pour ne plus en être délogée, s’installe dans les moindres recoins, gâte tous les souvenirs. A la fin il ne reste que des débris. (p95)

Lorsque la narratrice rencontre Igor, ils se flairent, se sentent, se frôlent en se contentant de suivre leurs instincts. D’elle on ne connaît rien sinon qu’elle vient de perdre sa grand-mère, sa Baba qui l’a recueillie après qu’elle ait perdu Apa et Ama, qu’elle vit dans une région hostile emprisonnée par le froid qui saisit tout à l’image du lac voisin, un pays fait d’immensités et de solitudes. Igor, lui est une force de la nature, un colosse, une force rustre qui cache une générosité qu’il met à la disposition des autres en leur portant du poisson et c’est lors d’une de ses visites qu’elle va faire rencontrer Grisha, une femme-chamane qui possède la connaissance, celle des soins mais également celle du passé, du sien mais également celui d’Igor et lors d’ une tempête elle va livrer ses souvenirs, ce qui la lie à Igor et à Tochka, l’ourse, un passé où la différence conduit à la méfiance et parfois au crime.

Venez vous installer au coin du feu, venez écouter une histoire qui vous emmène aux confins d’un monde, le nôtre ou un autre, une histoire d’hommes avec ce qu’ils ont de plus sombre, de plus méfiant, un monde que l’auteure a créée où les noms reviennent à l’essentiel : le Grand-Sommeil, les Invisibles, les Miraculés, les Va-au-diable, la Tige, où il est question d’amour mais également de haine, où les hommes et bêtes peuvent abattre parfois des frontières où d’autres n’y voient que suspicion, incompréhension et peur.

Je dois avouer que je me suis laissée envouter par l’écriture et la voix de la narratrice, ne sachant pas dans un premier temps où cela allait me conduire et puis au fil des pages, je me suis habituée à sa poésie, son décor, à la rudesse de son existence, à la distance qu’elle prend avec ses sentiments en les exprimant simplement comme on pourrait le faire dans un monde post-apocalyptique, où le pire est déjà passé sur les lieux et dans les âmes. Alors certes, elle nous emmène sur le terrain des hommes et de leurs grands travers, où l’autre représente un danger, même s’il peut séduire, une fable où les hommes ne sortent pas toujours grandis mais avec ce qu’il faut de lumière à travers le personnage de Grisha et d’Igor.

J’ai beaucoup aimé surtout pour l’écriture, pour les images qui sont montées en moi, pour avoir réussi à me sortir du moment présent, pour m’emmener dans un ailleurs, parallèle et similaire, où les noms et paysages changent mais où hommes, animaux et nature sont intiment liés, où la beauté de certaines âmes ne tiennent pas à ce qu’elles semblent être. 

Et l’on voyait dans sa démarche légèrement accablée le commerce de plus en plus intime qu’il avait noué avec la mort. Ce n’était pas de la résignation mais un signe de familiarité. Une sorte de lente préparation. Comme on dit d’un fruit qu’il est mûr lorsqu’il tombe, la vie de Pavel était la maturation de sa propre disparition. (p48)

Laurine Roux a publié en 2020 Le sanctuaire qui entre dans ma liste d’envies.

Editions Folio – Avril 2020 – 131 pages

Ciao 📚