Passage du gué de Jean-Philippe Blondel

PASSAGE DU GUERésumé

Myriam et Thomas. Pour Fred, les revoir aujourd’hui, c’est une joie violente qui prend à la gorge, bouscule et donne une force inattendue. Il y a vingt ans, Fred a choisi de traverser, à leurs côtés, une épreuve qui n’était pas sienne. Pour leur éviter la noyade, il s’est tenu là, attentif, disponible, sans rien attendre. Avec tendresse et fermeté, il a tenu leurs têtes hors de l’eau. Une fois la tempête éloignée, il s’est effacé. Myriam, Thomas et Fred. S’ils ont survécu, c’est que le pari le plus insensé peut être tenu. C’est que la vie peut tout donner après avoir tout retiré.

Ma lecture

J’ai découvert Jean-Philippe Blondel avec Le groupe lors d’une lecture pour le comité de lecture jeunesse dont je fais partie, puis avec La Mise à nu, des lectures différentes mais dans chacune d’elle on retrouve beaucoup de l’auteur, s’inspirant je pense de ses observations, son vécu etc….

Dans Passage du gué tout commence par une rencontre fortuite dans un magasin d’un couple que le narrateur, Fred, a connu 20 ans plus tôt. Cette rencontre va le replonger dans une année de sa vie, année charnière, alors qu’il était surveillant dans un établissement scolaire où il fera la connaissance de Myriam, professeur de dessin et pour laquelle une attirance réciproque s’installe. Myriam vient d’apprendre qu’elle est enceinte, invitera Fred lors de la soirée d’annonce de la grossesse à son mari, Thomas, cadre ambitieux dans une grande surface.

Une étrange liaison platonique va s’installer entre Fred et Myriam dans un premier temps, puis entre Thomas et Fred, lorsque un drame va ébranler le couple et dont Fred sera le passeur, celui qui permettra à chacun de retrouver la terre ferme.

… et que Fred lui a demandé ce qu’il pouvait faire pour nous. Thomas a haussé les épaules. Il a répondu rien, bien sûr, rien, il n’y a rien à faire. Mais en fait il y a beaucoup réfléchi et il croit maintenant que ce n’est pas vrai. Que Fred pourrait aider. Pourrait t’aider. Pourrait m’aider aussi. A supporter tout ça. A passer le gué. (p219)

La vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille, il faut parfois des passerelles pour franchir les débordements, les crues pour ne pas sombrer et penser qu’un être peut devenir celui qui tiendra ce rôle, un passeur humain, fidèle, qui va trouver dans ce rôle une manière d’entrer dans le monde adulte.

Jean-Philippe Blondel prend le parti, et j’ai trouvé cela très pertinent, de donner la parole aux trois protagonistes : par un retour en arrière, il aborde le point de vue de chacun au fur et à mesure des événements : Fred, ce jeune surveillant en préparation de ses examens pour devenir professeur d’anglais, pas très sûr de lui-même, de ses aspirations, mais qui va devenir la bouée de survie du couple alors que celui-ci traverse une tragédie, puis  Myriam et Fred, aux caractères très différents qui vont devoir affronter la pire épreuve que peut rencontrer un couple et qui peut soit le séparer soit le rendre plus fort.

L’auteur offre une analyse des sentiments de chacun, à toutes les étapes de leur vie commune : la rencontre, le drame puis l’éloignement, où les émotions, les ressentis sont parfaitement mis en évidence, les transformations de chacun sur le chemin de l’amitié, de l’amour et du partage.

Traverser les épreuves avec une épaule sur laquelle se reposer alors qu’elle n’était pas préparée à cela, offrir une présence, une écoute dans les moments les plus sombres de la vie voilà ce que propose Jean-Philippe Blondel dans ce roman à travers le personnage de Fred. Lui le plus jeune, lui le moins préparé, lui qui n’était qu’attiré par une femme un peu plus âgée que lui, va se retrouver le pilier du trio, une sorte de clé de voûte qui fera tenir l’ensemble de l’édifice.

Que sont mes amours devenus, qu’ont-ils laissé en nous une fois le temps passé, ont-ils été le ciment de notre vie, de notre devenir, de ce que nous sommes désormais ? Voilà bien des questions auxquelles l’auteur apporte sa réflexion à travers ce récit.

Amour, amitié, apprentissage de la vie et des sentiments, c’est un riche panel qu’offre l’auteur dans ce roman, le tout dans une écriture empreinte d’émotions, de réalisme, parfois de colère sur la société ou le monde du travail.

A chaque fois que je lis Jean-Philippe Blondel je retrouve à la fois une écriture limpide, fluide mais aussi un regard sur les hommes et leurs vies, sur ce qui fait une société avec ses joies, ses peines mais aussi ses espoirs, sa fraternité.

Editions Robert Laffont  – Juin 2006 – 336 pages

Ciao

Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro

Résumé

Kath, Ruth et Tommy ont été élèves à Hailsham dans les années quatre-vingt-dix; une école idyllique, nichée dans la campagne anglaise, où les enfants étaient protégés du monde extérieur et élevés dans l’idée qu’ils étaient des êtres à part, que leur bien-être personnel était essentiel, non seulement pour eux-mêmes, mais pour la société dans laquelle ils entreraient un jour. Mais pour quelles raisons les avait-on réunis là ? Bien des années plus tard, Kath s’autorise enfin à céder aux appels de la mémoire et tente de trouver un sens à leur passé commun. Avec Ruth et Tommy, elle prend peu à peu conscience que leur enfance apparemment heureuse n’a cessé de les hanter, au point de frelater leurs vies d’adultes.

Ma lecture

Encore une découverte d’auteur et excusez du peu mais du Prix Nobel de Littérature en 2017 dont j’ai depuis très longtemps sur mes étagères Les vestiges du jour que j’avais acheté suite au film que j’avais beaucoup aimé et pour une fois le film m’avait poussée à découvrir le roman….. Là c’est le titre qui m’a interpellé. Auprès de moi toujours, le genre de titre qui vous frappe parce qu’il est porteur une douce mélancolie,  une volonté de ne jamais quitter, oublier un lien qui vous unit à une personne. Un lien d’amour, d’amitié ….

Pour Kathy H.,31 ans, il s’agit de se remémorer son enfance à la fin des années 1990 à Hailsham, en Angleterre, dans ce manoir isolé, coupé du monde dont aucun des enfants ne doit franchir les clôtures sous peine, d’après la rumeur, de s’exposer à mille dangers. Kathy, la douce Kathy se souvient de son attirance et amitié qui la liaint à Ruth, plus volontaire et Tommy, sensible et coléreux.

Dans ce roman dystopique  l’auteur imagine Hailsham comme une communauté d’enfants « créés » uniquement pour devenir des clones donneurs d’organes vitaux.  Ils mourront jeunes, après avoir fait trois voire quatre dons, ils savent très jeunes qu’ils sont stériles, qu’ils doivent se préserver, qu’ils sont uniques car ils ont en quelque sorte une « mission » à accomplir : offrir des organes sains. Une dystopie qui pourrait devenir une réalité un jour, n’existe-t-ils pas déjà des enfants thérapeutiques mis au monde pour en sauver d’autres

Comment demander à un monde qui en est arrivé à considérer le cancer comme guérissable, comment demander à un tel monde d’écarter cette guérison, de retourner à l’époque noire ? Il n’y avait pas de retour en arrière. Même si les gens se sentaient mal à l’aise à cause de votre existence, leur principal souci était que leurs propres enfants, épouses, parents, amis ne meurent pas du cancer, de la sclérose latérale amyotrophique, d’une maladie du cœur.  Pendant longtemps vous avez été tenus dans l’ombre, et les gens s’efforçaient de ne pas penser à vous. Et si cela leur arrivait, ils essayaient de se convaincre que vous n’étiez pas vraiment comme nous. Que vous étiez moins qu’humains, aussi ça ne comptait pas. (p402)

Kazuo Ishiguro soulève bon nombre de questions sur le clonage, ses limites. Non ce n’est pas un roman léger, il est même oppressant par moment, en particulier quand on imagine la vie de ses enfants, ses jeunes adultes, promis à n’avoir d’autres fonctions que médicales, pour sauver d’autres vies au prix de la leur. 

Il règne dans ce roman une ambiance très particulière qui oscille entre l’horreur de la situation de ces êtres qui semblent ne ressentir que peu d’émotions en dehors de celles autorisées ou données par l’institution (mais ils n’ont rien connu d’autres que Hailsham et ne savent que peu de choses sur ce qui se passe à l’extérieur) et les questionnements que nous nous posons et auxquels Kathy, au fur et à mesure de sa narration, répond en se souvenant des instants où elle-même et ses deux amis ont eu leurs propres interrogations. Grâce à cette construction, on comprend leur conditionnement, leur résignation, leur abnégation.

C’est une histoire d’amour et d’amitié, une sorte de roman d’apprentissage, entre trois êtres aux personnalités très différentes. Entre Kathy et Ruth une sorte d’amitié-rivalité les oppose, un peu à la manière de Lila et Elena dans L’amie prodigieuse : ce que l’une a l’autre prend plaisir à l’avoir en premier et Ruth n’a aucune limite dans ce domaine mais elle exerce une telle fascination sur Kath que celle-ci accepte de voir le couple se former sous ses yeux, se tiendra à l’écart même si Tommy garde pour elle un tendre sentiment. Elle choisira d’ailleurs de devenir Accompagnant c’est-à-dire d’assister les donneurs dans leur parcours chirurgical jusqu’à leur « terminaison ».

Les termes choisis par l’auteur : Donneur, Vétéran, Accompagnant, Terminaison et l’environnement dans lequel il installe ses personnages donne une idée du climat sombre, distant, anonyme, d’ailleurs chacun n’est identifié que par un prénom et une lettre comme Kathy H. Une usine à organes ….

Hailsham est un lieu de manipulation des cerveaux, les enfants étant conditionnés à accepter le monde qu’on leur propose fait de cadeaux (la Vente) d’aucune valeur, d’encouragements à se respecter soi-même, de l’attente du passage de Madame qui sélectionnera leurs travaux artistiques pour être exposés dans la Galerie, une manière d’être enfin sur le devant de la scène, d’exister leur semblent-ils. Aucune révolte, aucune colère, ils n’ont connu qu’Hailsham, son enseignement, ses règles et sont résignés à leur sort n’ayant rien connu d’autres, ils sont presque déshumanisés et à travers Kathy c’est la découverte de sentiments de la part de certains d’entre eux

Ce qui est le plus surprenant dans ce roman c’est le contraste entre l’histoire, assez monstrueuse et la douceur du récit, de l’écriture même lorsque les enfants ont la révélation de leur devenir. C’est à la fois beau, glaçant, douloureux, inquiétant et c’est le genre de récit qui laisse une trace et des questionnements longtemps après. Pas de violence, pas d’éclats et cela donne encore plus de force au récit.

J’ai découvert dans ma pile de DVD l’adaptation cinématographique en 2010 Never let me go de Mark Romanek avec Keiro Knightley, Andrew Garfield, Carey Mulligan et Charlotte Rampling que j’avais achetée il y a très longtemps et jamais vue….. Donc je l’ai visionnée à la suite de ma lecture. Evidemment et comme souvent, même si le film est très beau et reprend la trame du roman, il n’y a pas toute la richesse des détails fournis dans celui-ci. J’ai trouvé que la première partie du film sur l’enfance à Hailsham bien trop rapide alors que dans le livre elle tient une place prépondérante puisqu’elle conditionne tout le reste et quelques modifications de faits.
Voici la bande annonce ainsi que la bande son de la musique fétiche de Kathy : Auprès de moi toujours chantée par Judy Bridgewater.

Traduction de Anne Rabinovitch 

Editions Des 2 Terres – Mai 2006 (2005) – 441 pages

Ciao

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La douce indifférence du monde de Peter Stamm

LA DOUCE INDIFFERENCE DU MONDE

Un homme donne rendez-vous à une femme prénommée Lena dans le grand cimetière de Stockholm. Cette femme est une inconnue, mais elle rappelle intensément au narrateur la jeune femme dont il a été très amoureux il y a une vingtaine d’années. Cette dernière s’appelait Magdalena, était comédienne, elle aussi avait joué Strindberg. Après leur rupture, le narrateur a écrit un livre sur les trois années qu’ils ont vécues ensemble et il veut en donner les détails à l’inconnue de Stockholm.
Ce récit de Peter Stamm ciselé en 37 petits chapitres, dont le titre rappelle « la tendre indifférence du monde » évoquée par Albert Camus à la fin de L’Etranger, est d’une vertigineuse intelligence.

Ma lecture

Ce roman n’aurait jamais dû croiser ma route et c’est grâce aux réseaux sociaux que j’ai eu envie de le lire. En plus je connais peu la littérature suisse donc je le commande à la bibliothèque et me voilà partie dans une drôle d’aventure.

Dans le premier chapitre le narrateur, Christoph, un vieillard, évoque la présence chaque nuit de la femme qu’il a aimée, Magdalena, dans sa chambre, comme un fantôme. Un matin à l’aube elle lui fait signe de le suivre, peut-être le signal d’une fin prochaine. D’ailleurs le rendez-vous est fixé au cimetière et à partir de là il faut accepter de l’écouter, de ne pas chercher à tout comprendre, cela viendra plus tard, pour l’instant il faut juste être Lena, celle à qui il s’adresse.

C’est un bien étrange récit dans la construction. On entre dans sa vie par sa vieillesse, puis il revient sur son histoire d’amour pour finir par un souvenir de jeunesse, insignifiant au premier abord et si prémonitoire :

Et tandis que je rentre à la maison, je m’imagine finir comme lui, sans plus aucune attache pour échapper à la vie, sans laisser la moindre trace. (…) Je pense à ma vie qui n’est pas encore advenue, images floues, personnages en contre-jour, voix lointaines.(p141)

Un récit testamentaire, avant de disparaitre, d’un amour sublimé. Réalité et imaginaire se confondent, se mêlent. Christoph est écrivain et il joue avec les époques et les personnages, brouillent les pistes mais pourtant sans jamais nous perdre, nous enveloppant dans une ambiance mélancolique grâce à une écriture enveloppante.

Le livre que j’avais écrit à l’époque ne racontait pas vraiment l’histoire de Magdalena et de moi.(…)La Magdalena fictive avec recouvert la Magdalena réelle comme un masque recouvre un visage. C’était de ça que parlait le livre, des images que nous nous faisons les uns des autres, du pouvoir que ces images ont sur nous. (p97)

C’est le genre de roman pour lequel autant de lecteurs, autant d’interprétations. On pourrait penser que l’on est perdu entre les différentes identités, mais il n’en est rien car il y a une maîtrise parfaite. C’est un récit d’atmosphère, c’est magnifiquement écrit, c’est léger, vaporeux et à la fois étrange et au bord de la folie, mais l’auteur seul sait ce qui l’anime, son but.

Vous ne vous y retrouvez pas….. Lisez La douce indifférence du monde de Peter Stamm et laissez le charme agir. Faites-vous votre propre histoire. Vous allez savourer l’écriture, la construction, tous les thèmes abordés : l’amour bien sûr mais aussi le poids des souvenirs, ce qu’il en reste, leur transformation parfois, le temps qui passe et ce qu’il laisse en nous etc….

Je ne veux pas savoir ce que me réserve l’avenir, mais j’aime l’idée qu’il est déjà écrit, que tout ce qui m’arrive est déjà arrivé à quelqu’un, que tout cela a un rapport et un sens. Comme si ma vie était une histoire. Je crois que c’est ça que j’ai toujours aimé dans les livres. Le fait qu’ils sont irrévocables. On n’est pas du tout  obligés de les lire. Il suffit de les posséder, de les prendre dans ses mains et de savoir qu’ils resteront toujours tels qu’ils sont. (p107)

Il m’est bien difficile de vous dire pourquoi je l’ai aimé, c’est un livre presque inracontable, beau dans son étrangeté, sa teneur et son style.

Pour ceux qui aiment découvrir de nouveaux horizons de littérature, des univers jamais abordés et dont on parcourt les chemins sans trop savoir où ils vont nous mener mais dont on revient ébloui.

Traduction de Pierre Deshusses

Editions Christian Bourgeois – Août 2018 – 142 pages

Ciao

Par les routes de Sylvain Prudhomme

PAR LES ROUTES«J’ai retrouvé l’autostoppeur dans une petite ville du sud-est de la France, après des années sans penser à lui. Je l’ai retrouvé amoureux, installé, devenu père. Je me suis rappelé tout ce qui m’avait décidé, autrefois, à lui demander de sortir de ma vie. J’ai frappé à sa porte. J’ai rencontré Marie.»

Avec Par les routes, Sylvain Prudhomme raconte la force de l’amitié et du désir, le vertige devant la multitude des existences possibles.

Ma lecture

Sylvain Prudhomme nous emmène sur les routes enfin je devrais plutôt dire sur Sa route, celle qu’il fait prendre à son narrateur, Sacha, la quarantaine qui décide de tout plaquer pour s’installer à V., où vit celui qui ne sera nommé que par « l’Autostoppeur » qu’il a connu au détour d’un voyage et qu’il a perdu de vue depuis près de 20 ans.

Qu’est-il devenu ? Comment vit-il ? Qu’a-t-il fait de sa vie quand lui-même est à un carrefour et que la route à prendre est assez obscure. Tous les oppose et pourtant…..

Il va découvrir un homme marié à Marie, traductrice, avec un enfant Agustin 9 ans, qui vit de petits chantiers ici ou là, est son propre patron ce qui lui permet de se lancer régulièrement (et comme par le passé) sur les routes à la rencontre des autres, de partager à la fois un bout de chemin mais aussi un bout de vie.

Sacha va se rendre compte du vide de sa vie , à l’opposé de son Autostoppeur, sorte de doux bohème qui ne pense qu’à prendre la poudre d’escampette, malgré sa femme et son fils, à aller plus loin, aller vers les autres, associant idées et parcours, jusqu’à se fondre et parfois disparaître dans le décor.

Sacha va peu à peu s’immiscer dans cette famille et surtout se rapprocher de Marie, lasse des départs de l’Autostoppeur mais sans pour autant l’obliger à revenir au foyer. Chacun va prendre une route, sa route pour trouver sa place et sa vie…..

C’est un roman dans lequel on voyage, c’est un parcours initiatique à la recherche du bonheur pour chacun. Sacha va découvrir les charmes d’une vie de famille et suivre l’Atostoppeur au rythme des polaroïds que celui-ci envoie, comme des petits cailloux blancs sur les chemins qu’il emprunte.

Sylvain Prudhomme est un as en géographie française, une sorte de Pierre Bonte des villes et villages, écrivant une carte routière à la main afin de dresser le parcours des idées et pensées de cet Autostoppeur, philosophe des routes et autoroutes, connaissant tous les recoins du territoire, dressant une carte balisée qui mènera Sacha à comprendre et à remettre toute sa philosophie de vie en question en s’ouvrant aux autres et en découvrant le sens du partage.

Avec une écriture douce, posée, l’auteur nous convie à un voyage dans lequel les paysages et personnages rencontrés participent à sa réussite mais aussi à la confrontation des deux anciens co-voyageurs, leurs deux univers;

J’aime et redoute à la fois l’idée qu’il existe une ligne d’ombre. Une frontière invisible qu’on passe, vers le milieu de la vie, au-delà de laquelle on ne devient plus : simplement on est. Fini les promesses. Fini les spéculations sur ce qu’on osera ou n’osera pas demain. (…) La moitié de notre existence est là, en arrière, déroulée, racontant qui nous sommes, qui nous avons été jusqu’à présent, ce que nous avons été capables de risquer ou non, ce qui nous a peinés, ce qui nous a réjouis. (p4)

Et si l’Autostoppeur n’était finalement que le double de Sacha, celui qu’il n’a pas osé être, qu’il ne s’est pas permis d’être, celui au manteau bleu, comme l’évoque l’auteur, dans une chanson de Léonard Cohen, l’homme de sa jeunesse :

Je me jure que s’il revient j’aurai la même élégance. Dans la chanson de Cohen la guitare est calme, les mots sont simples. Certains biographies disent que l’ami au fameux manteaux bleu existe, qu’il a vraiment eu une histoire d’amour avec Jane. D’autres pensent qu’il n’est qu’un double de Cohen, une figure de sa jeunesse, de ses années de vagabond. Que du début à la fin le chanteur ne s’adresse qu’à lui-même. A l’home qu’il n’est plus et qu’il revoit avec un mélange de tendresse et de défi. Ceux-là disent que l’homme au manteau bleu et Cohen n’ont jamais fait qu’un. (p205)

(je vous mets la chanson ici) :

Oser sans jamais avoir oser, faire le premier pas, aller vers l’autre, vers les autres, vivre à travers les autres, trouver ce que l’on a toujours cherché sans espérer un jour le trouver.

Une bien jolie balade dans laquelle chacun peut retrouver un bout de son itinéraire, de sa propre carte routière, au hasard des chemins pris et des rencontres.

J’aurai pu assister à une rencontre mercredi à La Roche sur Yon mais une erreur de manipulation informatique m’en empêche et il ne reste plus de place. Je me console en me disant qu’il y aura foule à l’écouter parler de son voyage littéraire …..

Editions L’Arbalète/Gallimard – Août 2019 – 217 pages

Ciao

Après la fête de Lola Nicolle

APRES LA FETEDans le Paris d’aujourd’hui, Raphaëlle et Antoine s’aiment, se séparent, se retrouvent… pour mieux se séparer et s’engouffrer dans l’âge adulte. En quête de sens, ils ont du mal à trouver leurs repères.

Arpentant les rues du quartier de Château-Rouge, Lola Nicolle nous plonge dans le Paris d’aujourd’hui.
Après la fête raconte les ruptures qui font basculer dans l’âge adulte. Il y a d’abord celle – universelle – entre deux êtres, quand Raphaëlle et Antoine se séparent. Puis celle qui survient avec l’entrée dans le monde du travail, lorsque la réalité vient peu à peu éteindre les illusions et les aspirations de la jeunesse. Comment l’écart peut-il être aussi grand entre le métier que Raphaëlle a rêvé et le quotidien qu’on lui propose ? Comment se fait-il que l’origine sociale vienne alors se faire entendre avec force et puissance ? Comment faire pour que la vie, toujours, reste une fête ?

Ma lecture

Il y  des romans (et il s’agit ici d’un premier roman) dont l’écriture vous transporte et ce fut le cas pour Après la fête de Lola Nicole.

Peut-être parce que je suis parisienne de naissance, peut-être parce que j’ai parcouru et retrouvé les rues, quartiers et ambiances de la capitale, peut-être parce que, même s’il est très marqué par la génération actuelle des trentenaires, ceux dont les études parfois longues ne débouchent pas forcément sur un emploi, par la course à l’indépendance mais sans les moyens pour y faire face, par le désir de réussite, par les clivages sociétaux je m’y suis reconnue, oui peut-être pour toutes ces raisons j’ai aimé ce roman.

Mais le premier argument c’est la découverte d’une écriture, fine, belle, douce et poétique avec laquelle Lola Nicolle nous raconte la fin d’une histoire mais aussi la fin des illusions. C’est un état des lieux ;  après l’amour,  les études, les fêtes, les espoirs vient le temps du regard en arrière, le temps du bilan. Raphaëlle, issue de la petite bourgeoisie parisienne, s’adresse à celui qu’elle vient de quitter, Antoine, pour la deuxième fois. Elle se plonge dans ses souvenirs, lui confie sa vision de leur histoire commune et nous invite à entrer dans la confidence.

Du temps de leur amour ils ne voyaient pas les barrières qui risquaient de les séparer, de les différencier : lui vient de l’autre côté du périphérique et n’a qu’un seul but : franchir tous les obstacles qui le mèneront à  la reconnaissance de son travail et devenir Parisien, comme un graal à atteindre, lui qui ne peut compter que sur lui. Elle, elle est dans une suite logique de réussites, un parcours idéal sans obstacles et même s’ils surgissent elle a sa famille, sa roue de secours. Pour elle la vie est une fête pour lui la vie est un combat…

Une banale histoire d’amour qui finit mal comme beaucoup d’histoire d’amour allez-vous me dire ? Oui et non car il s’agit ici d’évoquer d’abord Paris, ville de tous les espoirs, Paris et ses codes, ses quartiers, la vie que l’on y mène quand on est jeune, que l’on croit en l’avenir, que tout vous est permis parce que vous n’avez pas encore été confronté à la réalité.

Mais j’avais la pensée verte. le temps n’a de cesse de polir les idéaux, de les dissoudre placidement dans son cours, de couper discrètement l’herbe sous le pied de la jeunesse. Et la réalité de reprendre sa marche. (p110)

C’est ce qui va arriver à Antoine, une fois le diplôme en poche, pour lui rien n’est simple alors que pour Raphaëlle toutes les portes s’ouvrent sans difficulté, parce que pour elle la vie coule comme un long fleuve tranquille jusqu’au jour où elle ne reconnaît plus l’Antoine qu’elle aime, parce que non seulement il sombre mais surtout il a face à lui l’image d’une réussite qu’il peine à atteindre.

C’est dans l’adversité que l’on se révèle et c’est ce que montre excellemment bien Lola Nicolle dans ce court roman, après l’euphorie vient le temps du quotidien, des frustrations voire des jalousies, où ce que l’on a tant aimé devient insupportable.

Tout en pudeur et retenue, l’auteure dissèque le couple, les gestes du quotidien, les mille et une petites choses qui font que l’on s’aime et qu’un jour on se quitte. Ni tout à fait un autre mais plus tout à fait le même. La distance s’installe : rien à se reprocher, c’est simplement les écueils du passage à l’âge des responsabilités qui vous transforment.

Toujours, on se dit qu’ils auraient pu durer, ces instants-là, appartenir à la majorité. Qu’ils n’éclatent plus au hasard, qu’ils soient domestiqués, prêts à être convoqués lorsque je m’ombrais et que tu trébuchais. (p130)

Une prose poétique qui surfe sur les textes d’une bande originale des groupes NTM, IAM mais aussi Juliette Gréco ou Baudelaire. Un petit bémol : l’utilisation de métaphores assez nombreuses, parfois inutiles et qui alourdissent un peu la narration.

J’ai flâné dans les rues de Paris, respirer ses odeurs, écouter ses bruits, retrouver tout ce qui fait son charme mais aussi sa rudesse car c’est une ville belle, cosmopolite mais qui peut également vous broyer.

Oui les lendemains de fête sont parfois difficiles, viennent parfois ensuite la gueule de bois, le désenchantement, le retour aux réalités. Que faisons-nous de nos rêves, de nos espoirs, de nos bonheurs quand la vie vous impose sa loi et que l’amour fait ses valises ?

Car si l’avenir lointain ne semblait rien vouloir promettre, le refuge du passé nous accueillait les bras ouverts, nous rappelant à lui comme pour nous consoler d’une angoisse qui pesait discrètement sur notre conscience. Et si tout s’effondrait ? (p46)

Merci à Lola Nicolle pour avoir avec autant de finesse et de délicatesse parlé d’un amour qui n’est plus, sans violence, sans haine, simplement une flamme qui s’éteint.

Auteure à suivre……

Jamais tu n’arrêtais de lire. Tu achetais les livres par cinq, dix, de poche et d’occasion, chez les revendeurs qui bordaient le boulevard. Lorsque nous croisions une librairie, c’était plus fort que toi ; tu entrais, embrassais du regard l’ensemble des rayonnages. Tu aurais aimé avoir tout lu. Tu imaginais tout ce que tu avais à rattraper, les textes merveilleux manqués. Ceux dont tu ignorais l’auteur, le titre, l’existence. (p57)

Editions Les Escales – Août 2019 – 154 pages

Ciao