Mes vies secrètes de Dominique Bona

MES VIES SECRETES IG

Dans un récit intime en forme de confession, Dominique Bona retrace sa vie d’écrivain, à la fois romancière et biographe. Elle dévoile ses émotions, ses sentiments et les rencontres qui ont construit sa propre identité.
Romain Gary, Berthe Morisot, Gala Dalí, Stefan Zweig, Camille Claudel, Colette : elle raconte la part cachée de ses livres, les enquêtes pleines de risques et d’embûches, les coups de foudre, les hasards et les désillusions qui ont fait de chacun d’eux une histoire personnelle.
Si elle convoque avec tendresse et humour les personnages de sa famille imaginaire, c’est elle que l’on découvre, sous le masque que tout écrivain s’impose, dans cette autobiographie d’une biographe passionnée.

Ma lecture

Pourquoi s’intéresser à la vie des autres, plutôt qu’à la sienne ? Et pourquoi vivre par procuration des vies qui, pour être multiples, fascinantes, passionnées et passionnantes, ne sont pourtant pas la mienne. (p19)

Mes vies secrètes est la réponse à cette question : un récit autobiographique d’une biographe. Le concept est original et m’avait séduit lors de sa sortie et sachant qu’elle avait « fréquenté » des auteur(e)s, artistes, peintres, sculptrice très intimement pour écrire ses biographies et comme c’est un thème, savoir qui se cache sous une plume, un pinceau, cela ne pouvait que m’intéresser.

Et tout commence par Romain Gary, l’Enchanteur, quel beau surnom pour un écrivain qui gardera toujours une part de mystère mais à qui elle voue un amour et une admiration infinis. Et puis elle navigue entre Manet, Camille Claudel, Colette,  Paul Valéry, Berthe Morisot, Stefan Zweig, Malraux à travers Clara , Dali et Gala, André Maurois et ce n’est là qu’un petit échantillon des vies qu’elle a explorées. Hommes et femmes habitent sa mémoire parce que certains hommes ont souvent une femme auprès d’eux qui a joué un rôle prépondérant dans leur carrière, et que certaines femmes ont su se faire une place dans un milieu masculin.

Elle évoque bien sûr ces vies célèbres et lève le voile sur non seulement son de travail de biographe, l’exigence qu’elle en a, par exemple de ne jamais inventer un détail qui transformerait la biographie en biographie romancée, de ses  recherches, rencontres, voyages sur les lieux et dans les maisons où vivaient ces sujets d’études pour conclure sur ce qu’est pour elle un travail de biographe

Les biographies d’écrivains savent considérer la part de la nuit et c’est pourquoi je les aime, tandis que les biographies romancées, qui dénaturent les deux genres en tâchant de les associer, y entrent de plain-pied, avec une grosse lampe torche, et n’éclairent que les murs vides de leurs propres romances. (p326)

mais c’est sa manière de lever le voile sur sa propre vie, ses rencontres (je pense à la famille Rouart en particulier qui est une mine de documents et possessions) qui lui ont permis de mener à bien son travail.  Cette femme discrète et trop timide, membre de l’Académie Française, préfère emprunter ces chemins détournés pour finalement parler d’elle sans le faire, pour n’apparaître qu’à travers ceux qu’elle aime et admire, se révéler à travers ceux qui ont peuplé sa vie, ses écrits et ne connaît d’autre moyen qu’à nouveau parler d’eux pour en dire plus sur elle.

Cela se lit comme un roman ou des petites tranches de vies, d’autant plus lorsqu’on est passionné par la littérature ou les arts. J’ai aimé retrouver Romain Gary et ses errances, Camille Claudel (une idole pour moi) et les questionnements de Dominique Bona pour la part d’ombre dans sa relation avec Rodin, Debussy, Paul (son frère) et la misère de la fin de vie mais ressentir également tout l’attachement qu’éprouve l’auteure vis-à-vis de Colette dont elle se sent très proche.

Comme elle le fait très justement remarquer en fin d’ouvrage, j’ai été particulièrement frappée que finalement beaucoup de personnages, de destins se croisaient et se recroisaient dans son œuvre sans qu’elle en est forcément conscience au début. C’est comme une pelote de vies fil qui se déroule et qui devient un tissu où les existences s’enchevêtrent et rebondissent entre elles, comme des coïncidences qui n’en sont finalement pas, grâce aux liaisons amoureuses, conjugales, amicales et artistiques.

J’ai aimé ses confidences, ses ressentis, ses interrogations parfois quand les réponses n’existaient pas, les visites dans les « maisons fugitives » si importantes pour connaître une personne, s’en imprégner (je confirme), sa narration légère de ce qui pourrait être ennuyeux, rebondissant d’un personnage à une rencontre, d’un événement à un autre.

D’autres vies que la mienne pour vous parler de moi, la biographe, et l’on ressent toute l’exigence qu’elle insuffle à son travail, n’hésitant pas à consulter des montagnes de documents, à se rendre sur les lieux pour s’imprégner de celles-ci mais également des fantômes de ceux qui y ont vécu, qui s’y sont aimés ou affrontés et ces vies sont finalement devenues sa vie, ses Vies secrètes.

J’ai beaucoup aimé et j’ai très envie de découvrir son Romain Gary.

Editions Folio –  Novembre 2020 (Gallimard 2019) – 331 pages

Ciao 📚

Bad Girl – Classes de littérature de Nancy Huston

BAD GIRL IG Quels sont les facteurs improbables qui transforment une enfant née dans l’Ouest du Canada au milieu du XXe siècle en une romancière et essayiste bilingue et parisienne ?
Connaissant les écueils et les illusions du discours sur soi, Nancy Huston tutoie tout au long de ce livre le fœtus qu’elle fut et qu’elle nomme « Dorrit », afin de lui raconter sur le mode inédit d’une « autobiographie intra-utérine » le roman de vie.
Arrière-grand-père fou à lier, grand-père pasteur, tante missionnaire, grand-mère féministe, belle-mère allemande, père brillant mais dépressif, déménagements constants, piano omniprésent, mère dont les ambitions intellectuelles entrent en conflit avec son rôle familial : ainsi la création littéraire devient-elle pour Dorrit la seule manière de survivre.
Citant ses mentors, Beckett, Barthes, Gary Weil, Woolf, mais aussi Anaïs Nin ou Anne Truitt, Nancy Huston traque l’apparition, dans le cheminement de la petite Dorrit, des thèmes qui marqueront son œuvre.
Ce livre est fondamental dans la trajectoire littéraire de la romancière. Au plus près du territoire de l’intime, il offre un nouvel éclairage sur son œuvre.

Ma lecture

Aimer lire donne souvent l’envie d’aller voir ce qui se cache derrière la plume, qui est l’auteur(e), pourquoi, comment écrit-il (elle), ce qui l’inspire pour ses écrits, regarde-t-elle autour d’elle ou s’inspire-t-elle de sa vie, de ses souvenirs, etc…. Je vais de temps en temps chercher des lectures (ou des podcasts) pour le découvrir et la manière dont Nancy Houston construit ce récit autobiographique est très original. Elle s’adresse au fœtus en gestation qu’elle a été, de sa conception, la « mauvaise nouvelle », jusqu’au jour de sa naissance. Elle lui trace son chemin comme si elle voulait l’avertir, la mettre en garde : d’où elle vient généalogiquement, ce que sera sa relation avec ses parents et en particulier avec sa mère, Alison, qui va s’éloigner d’elle, on peut dire abandonner, alors qu’elle n’a que 6 ans, influençant largement ses écrits.

Toi, c’est toi, Dorrit. Celle qui écrit. Toi à tous les âges, et même avant d’avoir un âge, avant d’écrire, avant d’être un soi. Celle qui écrit et donc aussi, parfois, on espère, celui/celle qui lit.  Un personnage. (p11)

Bad girl, good girl, bad mother, good mother….. A l’image de l’illustration de couverture faite par Guy Oberson, le Peintre compagnon de Nancy Houston, c’est un portrait d’une femme marquée à jamais par l’abandon de sa mère qu’elle porte en elle comme une marque indélébile.

Famille, écriture, société, pays, langues mais également féminisme, une vie de femme dans un récit très personnel, à la fois profond et pudique, écrit à l’aube de sa soixantaine, à l’heure des bilans qu’elle peut regarder et évoquer avec parfois regrets :

Hélas, tandis qu’on élevait les filles à la fois comme filles et garçons, on continuait à élever les garçons comme des garçons. (p132)

ou ironie :

Tu supporteras des hommes de toutes sortes, y compris la pire : d’épais malotrus qui blablatent, salivent, balivernent et t’envahissent de leurs paroles, tu les supporteras parce que, tout en souriant et en hochant la tête, tu enregistres leur comportement certaine de prendre un jour ta revanche en les transformant comme des marionnettes, toi qui décideras quand ils doivent l’ouvrir et la fermer. (p207)

mais avec en fond un mystère jamais résolu ni compris :

Cela n’arrive jamais qu’une mère quitte son enfant. C’est donc que l’enfant en question doit être nulle. Oui, tu mérites tout le malheur qui t’arrive, bad girl, même si tu ne sais pas pourquoi. (p251)

Avec des courts chapitres, à la manière de pensées ou d’une sorte de journal intime, elle laisse monter en elle tout ce que lui inspire le regard sur sa vie, faisant le corollaire entre ses pensées, sa famille, son enfance et comment elles ont influencé non seulement la femme mais également l’écrivaine qu’elle est devenue, creusant et cherchant à trouver des réponses à travers ses romans.

C’est une mise à plat lucide, jalonnée des influences littéraires et musicales qui l’ont accompagnée mais on ressent  tout le long, la blessure mal cicatrisée de l’absence maternelle. Elle dresse son arbre généalogique aux multiples origines, classes sociales et parfois même avec quelques branches pas toujours très solides psychologiquement et cette introspection lui permet de mettre à jour ses choix de sujets littéraires entre autres.

Je n’ai lu de Nancy Huston que Lignes de failles, un roman que je n’avais pas apprécié dans un premier temps (je ne sais plus pourquoi)  mais qu’une relecture quelques années plus tard m’avait enchantée et la découverte de cette Classe de littérature permet de comprendre à quel point, à travers ses écrits, elle met d’elle-même, de son passé, de ses sujets centraux qu’elle explore, encore et encore, afin de mieux comprendre la Dorrit qu’elle fut et qu’elle est encore aujourd’hui.

Nancy Houston écrit sur elle et elle parle d’elle à la manière d’un personnage de roman, se cachant derrière celui-ci afin de garder une distance nécessaire, mais avec malgré tout une tendre intimité vers l’embryon qu’elle fut, cet œuf qui grandit dans le vente de sa mère, ce seul moment où elle l’avait tout à elle.

(…) la deuxième personne sera toujours celle que tu préfères, étant donné qu’il n’y a pas assez de place dans le monde pour je, et que il et elle mettraient trop de distance entre toi et tes personnages bien-aimés, tu veux leur parler tout le temps, comme s’ils étaient dans la pièce avec toi, c’est pourquoi, livre après livre, tu diras you, you, you et tu, tu, tu, et il en ira de même, Dorrit, pour ce livre-ci, où ta ville elle-même sera transformée en lettre, et toi, veux veux pas, drôle de petit chamois vaillant devenu dame vieillissante, en femme de lettres (p254)

J’ai beaucoup aimé l’originalité de la construction, l’analyse de ses influences, le ton à la fois empreint de bienveillance et de compassion pour elle, un moyen d’analyser et comprendre l’enfant, la femme et l’écrivaine même si la partie concernant le passé de ses ancêtres m’a perdue à certains moments dans une écriture très douce, paisible et comme sur la voie de l’acceptation.

Editions Babel (Actes Sud) – Avril 2016 (Actes Sud Octobre 2014) – 236 pages

Ciao 📚

Une femme de Annie Ernaux

UNE FEMME IGLe lundi 7 avril 1986, la mère d’Annie Ernaux s’éteint dans une maison de retraite. En trois ans, une maladie cérébrale, qui détruit la mémoire, l’avait menée à la déchéance physique et intellectuelle.
Frappée de stupeur par cette mort que, malgré l’état de sa mère, elle s’était refusé à imaginer, Annie Ernaux s’efforce de retrouver les différents visages et la vie de celle qui était l’image même de la force active et de l’ouverture au monde.
Quête du sens de l’existence d’une femme, d’abord ouvrière, puis commerçante anxieuse de « tenir son rang », passionnée de lecture et pour qui s’élever « c’était d’abord apprendre ».
Mise au jour, aussi, de l’évolution et de l’ambivalence des sentiments d’une fille envers sa mère : amour et haine, culpabilité, tendresse et agacement, attachement viscéral et muet pour la vieille femme diminuée.

Ma lecture

Je n’entendrai plus sa voix. C’est elle, et ses paroles, ses mains, ses gestes, sa manière de rire et de marcher, qui unissaient la femme que je suis à l’enfant que j’ai été. J’ai perdu le dernier lien avec le monde dont je suis issue. (p106)

Après La place où Annie Ernaux évoquait le parcours de son père, son milieu et son humilité, je fais connaissance de sa mère, femme au tempérament différent, plus affirmé, plus volontaire et déterminé à vouloir sortir de sa condition pour elle mais également pour sa fille.  Avec une écriture toujours ciselée qui peut sembler froide et pourtant tellement chargée en émotions, elle trace le portrait d’une mère qu’elle vient de perdre mais qu’elle a déjà perdue depuis plusieurs années car atteinte d’une maladie lui effaçant la mémoire. Celle-ci ne peut plus se raconter alors c’est elle, sa  fille, qui prend la parole pour la raconter, elle l’enfant, la femme et la mère qu’elle fut mais également à travers le récit parler de la relation qui les liait et de ses propres sentiments vis-à-vis d’elle.

Comme souvent entre mère et fille, les sentiments fluctuent et sont ambivalents : parfois tendres, complices, admiratifs mais aussi critiques, opposés ou agacés suivant l’âge, l’époque, les conditions de chacune, le temps finissant par la réduire à un inversement des rôles (et encore plus quand la maladie est présente) où la patience mais aussi l’exaspération non pas de la personne mais de ce qu’elle est devenue prend le dessus.

Mais au-delà de retracer la vie de sa mère, Annie Ernaux évoque également la mort et l’absence qui s’en suit, la perte d’un élément fondateur de la femme qu’elle est, de ses racines, de ce qui l’a construit, de la douleur de perdre à jamais celle qui fut le pilier de la famille. On ne peut comprendre une personne qu’en jetant un regard sur son passé, les étapes qui ont fait ce qu’elle était mais également sur la fin de vie, la perte des repères, des souvenirs et jusqu’à un sentiment de vide créée par la perte.

Il y a tellement derrière chaque souvenir, chaque évocation, à la fois des questionnements, de la bienveillance mais également une vision assez lucide, sans enjolivement d’une réalité d’un milieu, avec parfois des relations pas toujours faciles entre elles teintées de fierté sur le parcours de l’enfant mais également d’incompréhension, d’éloignement puis de rapprochement au fil du temps.

A travers cette évocation il y a également son travail d’écriture pour ce récit, la douleur rencontrée à retourner sur les lieux de ces derniers instants, de la prise de conscience de l’absence ou même de l’écriture en elle-même :

Au début, je croyais que j’écrirais vite. En fait je passe beaucoup de temps à m’interroger sur l’ordre des choses à dire, le choix et l’agencement des mots, comme s’il existait un ordre idéal, seul capable de rendre une vérité concernant ma mère – mais je ne sais pas en quoi elle consiste – et rien d’autre ne compte pour moi, au moment où j’écris, que la découverte de cet ordre-là. (p43-44)

Un roman testament personnel et intime, écrit dans l’urgence de parler de celle qu’elle vient de perdre un jour d’Avril 1986, pour la retrouver, pour fixer des instants de vie, ne cherchant ni à travestir une réalité brutale, une réalité qui l’envahit comme la vague invisible d’une présence qui ne laisse que l’absence, une page de sa vie liée le plus souvent aux souvenirs d’enfance et de construction mais également la fondatrice de la femme qu’elle est.

J’ai beaucoup aimé parce qu’Annie Ernaux écrit sur elle et sur nous, avec simplicité, efficacité, sincérité et honnêteté. C’est le récit d’une vie dans une région, à une époque, dans un milieu. Elle ne cherche pas à travestir ni à idéaliser et à chaque fois j’en ressors bouleversée en me disant que son récit pourrait être l’histoire de chacun(e) mais écrire avec autant de poids dans l’épure demande beaucoup de talent.

Editions Folio – Février 2019 (Gallimard 1987) – 106 pages

Ciao 📚

Une éducation de Tara Westover

UNE EDUCATION IGTara Westover n’a jamais eu d’acte de naissance. Ni de dossier scolaire, car elle n’a jamais fréquenté une salle de classe. Pas dossier médical non plus, parce que son père ne croyait pas en la médecine, mais à la Fin des temps.
Enfant, elle a regardé son père mormon s’enfermer dans ses convictions, et son frère céder à la violence. Et, à seize ans, Tara décide de s’éduquer toute seule. Son combat pour la connaissance la mènera loin des montagnes de l’Idaho, au-delà des océans, d’un continent à l’autre, d’Harvard à Cambridge. C’est à ce moment seulement qu’elle se demande si elle n’est pas allée trop loin. Lui reste-t-il un moyen de renouer avec les siens ?

Ma lecture

L’enfance de cette auteure je l’ai découverte grâce à un article paru dans America #7 paru en Octobre 2018 consacré à La Foi et il m’avait fortement impressionnée.  Récit autobiographique d’un parcours au sein d’une famille de mormons de l’Idaho où la doctrine instaurée par le père, qui se révélera bipolaire, imprègne chaque enfant sous les yeux d’une mère silencieuse et effacée, soumise aux préceptes de son époux.

J’avais toujours su que mon père croyait en un dieu différent. Enfant, j’avais conscience que si ma famille fréquentait la même église que tout le monde dans notre ville, notre religion n’était pas pareille. Les autres croyaient en la décence ; nous, nous la pratiquions. Ils croyaient au pouvoir de guérison de Dieu ; nous remettions nos blessures entre Ses mains. Ils croyaient en la préparation de la Résurrection ; nous nous y préparations véritablement. (p238)

Tara revient sur le quotidien de sa famille, fait de violences, du rejet de la médecine et de toute intrusion du monde moderne (à part quelques exceptions). Vous pensez être au XIXème siècle mais il s’agit du XXème siècle, dans l’Idaho, aux USA, où l’enfant découvrira sidérée que deux buildings peuvent s’écrouler un 11 septembre, événement qui confortera son père dans l’idée d’une fin du monde proche. Ici, dans un environnement dessiné par les ferrailles qui envahissent les lieux et l’utilisation d’outils terrifiants que les enfants doivent manier, ils n’ont d’autre choix que de faire preuve de solidité à la fois physique et mentale, face à la dure loi d’un père fondamentaliste, qui voit partout des signes de l’urgence de vivre à l’écart, en auto-suffisance mais sachant également profiter du commerce des plantes de sa femme, pressentant une apocalypse et privant ses enfants de toute éducation car pour lui l’extérieur n’est qu’un lieu de perdition et de mensonges. Ils vivent à la manière d’un camp retranché, ne connaissant du monde extérieur que ce que le chef de famille leur dépeint de celui-ci. 

Certains des enfants souffrent de troubles psychiques ou physiques aggravés par le travail à la casse, où brûlures, blessures sont soignées le plus souvent grâce aux remèdes maternels, survivant parfois par miracle et qui au fil du temps provoqueront installeront un climat d’agressions et de peur.

Qu’il a fallu de force, de courage pour sortir de ce milieu, découvrir le monde extérieur avec parfois ce qu’il a de plus terrible encore comme l’Holocauste, les gens de couleur où même ce qu’est un livre de cours, l’algèbre et elle va peu à peu au prix de beaucoup de sacrifices découvrir ce qui peut, elle, la sauver. Elle va, grâce à l’éducation et l’enseignement mais surtout grâce à une volonté farouche, s’offrir une chance d’un autre destin, partant de très loin pour finir par passer un doctorat en histoire à Cambridge, mais pour cela il lui faudra faire des choix familiaux. 

Tara Westover revient sur son parcours, semé d’embûches, d’agressions en particulier d’un frère instable et imprévisible dont les parents préfèrent ignorer la réalité de son comportement, usant auprès des autres enfants de leur influence et pouvoir pour refouler les accusations portées contre lui. Elle va s’ouvrir au prix de sacrifices à un autre monde mais la découverte ne sera pas linéaire, elle sera faiet de doutes, de retours au bercail dans l’espoir d’un changement, d’un signe pour finir par comprendre que rien ne changera jamais et que son seul espoir c’est de se construire elle-même.

Vous pourriez attribuer quantité de noms à cette individualité. Transformation. Métamorphose. Fausseté. Trahison.
J’appelle cela une éducation. (p466)

Un roman d’une force incroyable à l’image de son auteure qui doute elle-même parfois de ses souvenirs, cherchant à être la plus exacte possible, ne cherchant pas ni à masquer ni à déformer ce qui peut sembler incroyable au XXIème siècle. On ne peut être qu’admiratif de la volonté dont elle a fait preuve, ne pouvant rien attendre de sa famille pour parvenir à sortir à la fois d’un milieu extrémiste et rétrograde pour accéder à la connaissance, à l’éducation qui lui ont ouvert les portes de la réflexion, du questionnement et du jugement sur le monde mais aussi sur elle et sur ce que fut son enfance.

Je n’ai pas été déçue, j’ai attendu pour le lire et j’ai beaucoup aimé ce témoignage sincère, éprouvant parfois par la violence décrite qu’elle soit physique mais également morale mais admirative face à une telle personnalité.

Traduction de Johan Frederik Hel Guedj 

Editions JC Lattès – Janvier 2019 – 471 pages

Lu dans le cadre OBJECTIF PAL

chez Antigone

 Ciao 📚