Bad Girl – Classes de littérature de Nancy Huston

BAD GIRL IG Quels sont les facteurs improbables qui transforment une enfant née dans l’Ouest du Canada au milieu du XXe siècle en une romancière et essayiste bilingue et parisienne ?
Connaissant les écueils et les illusions du discours sur soi, Nancy Huston tutoie tout au long de ce livre le fœtus qu’elle fut et qu’elle nomme « Dorrit », afin de lui raconter sur le mode inédit d’une « autobiographie intra-utérine » le roman de vie.
Arrière-grand-père fou à lier, grand-père pasteur, tante missionnaire, grand-mère féministe, belle-mère allemande, père brillant mais dépressif, déménagements constants, piano omniprésent, mère dont les ambitions intellectuelles entrent en conflit avec son rôle familial : ainsi la création littéraire devient-elle pour Dorrit la seule manière de survivre.
Citant ses mentors, Beckett, Barthes, Gary Weil, Woolf, mais aussi Anaïs Nin ou Anne Truitt, Nancy Huston traque l’apparition, dans le cheminement de la petite Dorrit, des thèmes qui marqueront son œuvre.
Ce livre est fondamental dans la trajectoire littéraire de la romancière. Au plus près du territoire de l’intime, il offre un nouvel éclairage sur son œuvre.

Ma lecture

Aimer lire donne souvent l’envie d’aller voir ce qui se cache derrière la plume, qui est l’auteur(e), pourquoi, comment écrit-il (elle), ce qui l’inspire pour ses écrits, regarde-t-elle autour d’elle ou s’inspire-t-elle de sa vie, de ses souvenirs, etc…. Je vais de temps en temps chercher des lectures (ou des podcasts) pour le découvrir et la manière dont Nancy Houston construit ce récit autobiographique est très original. Elle s’adresse au fœtus en gestation qu’elle a été, de sa conception, la « mauvaise nouvelle », jusqu’au jour de sa naissance. Elle lui trace son chemin comme si elle voulait l’avertir, la mettre en garde : d’où elle vient généalogiquement, ce que sera sa relation avec ses parents et en particulier avec sa mère, Alison, qui va s’éloigner d’elle, on peut dire abandonner, alors qu’elle n’a que 6 ans, influençant largement ses écrits.

Toi, c’est toi, Dorrit. Celle qui écrit. Toi à tous les âges, et même avant d’avoir un âge, avant d’écrire, avant d’être un soi. Celle qui écrit et donc aussi, parfois, on espère, celui/celle qui lit.  Un personnage. (p11)

Bad girl, good girl, bad mother, good mother….. A l’image de l’illustration de couverture faite par Guy Oberson, le Peintre compagnon de Nancy Houston, c’est un portrait d’une femme marquée à jamais par l’abandon de sa mère qu’elle porte en elle comme une marque indélébile.

Famille, écriture, société, pays, langues mais également féminisme, une vie de femme dans un récit très personnel, à la fois profond et pudique, écrit à l’aube de sa soixantaine, à l’heure des bilans qu’elle peut regarder et évoquer avec parfois regrets :

Hélas, tandis qu’on élevait les filles à la fois comme filles et garçons, on continuait à élever les garçons comme des garçons. (p132)

ou ironie :

Tu supporteras des hommes de toutes sortes, y compris la pire : d’épais malotrus qui blablatent, salivent, balivernent et t’envahissent de leurs paroles, tu les supporteras parce que, tout en souriant et en hochant la tête, tu enregistres leur comportement certaine de prendre un jour ta revanche en les transformant comme des marionnettes, toi qui décideras quand ils doivent l’ouvrir et la fermer. (p207)

mais avec en fond un mystère jamais résolu ni compris :

Cela n’arrive jamais qu’une mère quitte son enfant. C’est donc que l’enfant en question doit être nulle. Oui, tu mérites tout le malheur qui t’arrive, bad girl, même si tu ne sais pas pourquoi. (p251)

Avec des courts chapitres, à la manière de pensées ou d’une sorte de journal intime, elle laisse monter en elle tout ce que lui inspire le regard sur sa vie, faisant le corollaire entre ses pensées, sa famille, son enfance et comment elles ont influencé non seulement la femme mais également l’écrivaine qu’elle est devenue, creusant et cherchant à trouver des réponses à travers ses romans.

C’est une mise à plat lucide, jalonnée des influences littéraires et musicales qui l’ont accompagnée mais on ressent  tout le long, la blessure mal cicatrisée de l’absence maternelle. Elle dresse son arbre généalogique aux multiples origines, classes sociales et parfois même avec quelques branches pas toujours très solides psychologiquement et cette introspection lui permet de mettre à jour ses choix de sujets littéraires entre autres.

Je n’ai lu de Nancy Huston que Lignes de failles, un roman que je n’avais pas apprécié dans un premier temps (je ne sais plus pourquoi)  mais qu’une relecture quelques années plus tard m’avait enchantée et la découverte de cette Classe de littérature permet de comprendre à quel point, à travers ses écrits, elle met d’elle-même, de son passé, de ses sujets centraux qu’elle explore, encore et encore, afin de mieux comprendre la Dorrit qu’elle fut et qu’elle est encore aujourd’hui.

Nancy Houston écrit sur elle et elle parle d’elle à la manière d’un personnage de roman, se cachant derrière celui-ci afin de garder une distance nécessaire, mais avec malgré tout une tendre intimité vers l’embryon qu’elle fut, cet œuf qui grandit dans le vente de sa mère, ce seul moment où elle l’avait tout à elle.

(…) la deuxième personne sera toujours celle que tu préfères, étant donné qu’il n’y a pas assez de place dans le monde pour je, et que il et elle mettraient trop de distance entre toi et tes personnages bien-aimés, tu veux leur parler tout le temps, comme s’ils étaient dans la pièce avec toi, c’est pourquoi, livre après livre, tu diras you, you, you et tu, tu, tu, et il en ira de même, Dorrit, pour ce livre-ci, où ta ville elle-même sera transformée en lettre, et toi, veux veux pas, drôle de petit chamois vaillant devenu dame vieillissante, en femme de lettres (p254)

J’ai beaucoup aimé l’originalité de la construction, l’analyse de ses influences, le ton à la fois empreint de bienveillance et de compassion pour elle, un moyen d’analyser et comprendre l’enfant, la femme et l’écrivaine même si la partie concernant le passé de ses ancêtres m’a perdue à certains moments dans une écriture très douce, paisible et comme sur la voie de l’acceptation.

Editions Babel (Actes Sud) – Avril 2016 (Actes Sud Octobre 2014) – 236 pages

Ciao 📚

Une femme de Annie Ernaux

UNE FEMME IGLe lundi 7 avril 1986, la mère d’Annie Ernaux s’éteint dans une maison de retraite. En trois ans, une maladie cérébrale, qui détruit la mémoire, l’avait menée à la déchéance physique et intellectuelle.
Frappée de stupeur par cette mort que, malgré l’état de sa mère, elle s’était refusé à imaginer, Annie Ernaux s’efforce de retrouver les différents visages et la vie de celle qui était l’image même de la force active et de l’ouverture au monde.
Quête du sens de l’existence d’une femme, d’abord ouvrière, puis commerçante anxieuse de « tenir son rang », passionnée de lecture et pour qui s’élever « c’était d’abord apprendre ».
Mise au jour, aussi, de l’évolution et de l’ambivalence des sentiments d’une fille envers sa mère : amour et haine, culpabilité, tendresse et agacement, attachement viscéral et muet pour la vieille femme diminuée.

Ma lecture

Je n’entendrai plus sa voix. C’est elle, et ses paroles, ses mains, ses gestes, sa manière de rire et de marcher, qui unissaient la femme que je suis à l’enfant que j’ai été. J’ai perdu le dernier lien avec le monde dont je suis issue. (p106)

Après La place où Annie Ernaux évoquait le parcours de son père, son milieu et son humilité, je fais connaissance de sa mère, femme au tempérament différent, plus affirmé, plus volontaire et déterminé à vouloir sortir de sa condition pour elle mais également pour sa fille.  Avec une écriture toujours ciselée qui peut sembler froide et pourtant tellement chargée en émotions, elle trace le portrait d’une mère qu’elle vient de perdre mais qu’elle a déjà perdue depuis plusieurs années car atteinte d’une maladie lui effaçant la mémoire. Celle-ci ne peut plus se raconter alors c’est elle, sa  fille, qui prend la parole pour la raconter, elle l’enfant, la femme et la mère qu’elle fut mais également à travers le récit parler de la relation qui les liait et de ses propres sentiments vis-à-vis d’elle.

Comme souvent entre mère et fille, les sentiments fluctuent et sont ambivalents : parfois tendres, complices, admiratifs mais aussi critiques, opposés ou agacés suivant l’âge, l’époque, les conditions de chacune, le temps finissant par la réduire à un inversement des rôles (et encore plus quand la maladie est présente) où la patience mais aussi l’exaspération non pas de la personne mais de ce qu’elle est devenue prend le dessus.

Mais au-delà de retracer la vie de sa mère, Annie Ernaux évoque également la mort et l’absence qui s’en suit, la perte d’un élément fondateur de la femme qu’elle est, de ses racines, de ce qui l’a construit, de la douleur de perdre à jamais celle qui fut le pilier de la famille. On ne peut comprendre une personne qu’en jetant un regard sur son passé, les étapes qui ont fait ce qu’elle était mais également sur la fin de vie, la perte des repères, des souvenirs et jusqu’à un sentiment de vide créée par la perte.

Il y a tellement derrière chaque souvenir, chaque évocation, à la fois des questionnements, de la bienveillance mais également une vision assez lucide, sans enjolivement d’une réalité d’un milieu, avec parfois des relations pas toujours faciles entre elles teintées de fierté sur le parcours de l’enfant mais également d’incompréhension, d’éloignement puis de rapprochement au fil du temps.

A travers cette évocation il y a également son travail d’écriture pour ce récit, la douleur rencontrée à retourner sur les lieux de ces derniers instants, de la prise de conscience de l’absence ou même de l’écriture en elle-même :

Au début, je croyais que j’écrirais vite. En fait je passe beaucoup de temps à m’interroger sur l’ordre des choses à dire, le choix et l’agencement des mots, comme s’il existait un ordre idéal, seul capable de rendre une vérité concernant ma mère – mais je ne sais pas en quoi elle consiste – et rien d’autre ne compte pour moi, au moment où j’écris, que la découverte de cet ordre-là. (p43-44)

Un roman testament personnel et intime, écrit dans l’urgence de parler de celle qu’elle vient de perdre un jour d’Avril 1986, pour la retrouver, pour fixer des instants de vie, ne cherchant ni à travestir une réalité brutale, une réalité qui l’envahit comme la vague invisible d’une présence qui ne laisse que l’absence, une page de sa vie liée le plus souvent aux souvenirs d’enfance et de construction mais également la fondatrice de la femme qu’elle est.

J’ai beaucoup aimé parce qu’Annie Ernaux écrit sur elle et sur nous, avec simplicité, efficacité, sincérité et honnêteté. C’est le récit d’une vie dans une région, à une époque, dans un milieu. Elle ne cherche pas à travestir ni à idéaliser et à chaque fois j’en ressors bouleversée en me disant que son récit pourrait être l’histoire de chacun(e) mais écrire avec autant de poids dans l’épure demande beaucoup de talent.

Editions Folio – Février 2019 (Gallimard 1987) – 106 pages

Ciao 📚