Felis Silvestris de Anouk Lejczyk

FELIS SIVESTRISSans crier gare, Felis est partie rejoindre une forêt menacée de destruction. Elle porte une cagoule pour faire comme les autres et se protéger du froid. Suspendue aux branches, du haut de sa cabane, ou les pieds sur terre, elle contribue à la vie collective et commence à se sentir mieux. Mais Felis ignore que c’est sa soeur qui la fait exister – ou bien est-ce le contraire ? Entre les quatre murs d’un appartement glacial, chambre d’écho de conversations familiales et de souvenirs, une jeune femme tire des fils pour se rapprocher de Felis – sa sœur, sa chimère. Progressivement, la forêt s’étend, elle envahit ses pensées et intègre le maillage confus de sa propre existence. Sans doute y a-t-il là une place pour le chat sauvage qui est en elle.

Ma lecture

Tu t’imagines dans sa peau d’enfant, sans aucune responsabilité, livrée à ton seul instinct de survie et à ton envie d’aller de l’avant. Un champ de possibles qui ressemblerait à une forêt, avec ses taches de lumière et ses obstacles, son langage composé de milliers de dialectes, tout un monde à apprendre, sans le regret de ceux que tu aurais mis de côté. (p106)

Une famille dont les deux filles, ont choisi des routes différentes et pourtant semblables. L’une a changé de nom pour se baptiser Felis Silvestris s’est enfoncée dans la forêt tel le chat sauvage qu’elle est devenue, une anonyme pour défendre une cause : celle d’une forêt menacée de destruction par les engins et donner ainsi un sens à son existence. Elle devient une parmi d’autres au sein d’une ZAD où chacun se choisit une identité ou un surnom pour rester dans la clandestinité sans donner d’explications à l’entourage. L’autre se terre également mais dans la ville, dans un studio emprunté, elle fuit l’extérieur et revient à ce qu’elle pense être l’essentiel, le vital, n’ayant comme élément vivant près d’elle qu’un humus créé par ses propres déchets. Elle se concentre sur celle qui lui manque et dont elle ne sait rien de son présent, elle tente de répondre aux questionnements qui tournent autour de l’absente. Elle la dévoile avec pudeur, tendresse, la protégeant, la défendant et acceptant ses choix et la vie qu’elle imagine être la sienne.

L’une parle de l’autre, l’autre parle d’elle et de l’autre ou est-ce l’une qui imagine l’autre et l’autre qui révèle l’une. En tous les cas ce sont deux portraits d’une sororité où l’absence de l’une révèle l’histoire des autres, où les étoiles et constellations orientent les voyages, où branche après branche chacun trouve la lueur réconfortante.

Alors on l’écoute, on se trouve un petit coin pour ne pas déranger la complicité, l’intimité, pour ne pas rompre le fil qui mène aux différentes branches familiales, l’un s’inquiétant de la minuscule morsure, l’autre du confort, chacun faisant en sorte de répondre à ses propres inquiétudes.

Tout est question de douceur, d’intimité, on y entre et on respecte les lieux. On accepte de ne pas avoir toutes les réponses aux questions qui reviennent inlassablement mais seulement d’avoir une direction

Et ta sœur, elle en est où, elle fait quoi ?

Et bien elles se construisent, toutes les deux, elles plantent leurs racines, elles grandissent au soleil de leurs combats et convictions, elles puisent en elles pour rejoindre l’autre.

C’est un joli premier roman doux, intime, d’où émergent toute la tendresse qui unit deux jeunes femmes, la volonté dans les chemins qu’elles ont empruntés,  la confiance dans les choix de chacune et dans l’acceptation de ceux-ci, dans la poésie des mots et des images.  C’est un joli premier roman que j’ai aimé pour la bulle que la narratrice (et l’autrice) ont créée autour de ma lecture, lors d’une enquête qui devient une quête, celle de l’autre et celle de soi.

Les Editions du Panseur – Janvier 2022 – 192 pages

Ciao 📚

Les amours dispersées de Maylis Besserie

LES AMOURS DISPERSEES IG« Elle est entrée comme une ombre. Elle a glissé et s’est fichée dans mon œil, entre mes paupières que la poussière a refermées. »
Elle, c’est Maud Gonne, la muse de l’écrivain William Butler Yeats. Enterré en France en 1939 dans le cimetière de Roquebrune-Cap-Martin pour être rendu à l’Irlande une décennie plus tard, le voilà qui revient sous les traits d’un fantôme. Il sort de sa tombe pour raconter son amour contrarié avec Maud, histoire qui se confond avec celle de l’indépendance de l’Irlande, dont ils ont été tous deux des acteurs emblématiques.
Si le fantôme s’est brusquement réveillé, c’est parce que des documents diplomatiques longtemps tenus secrets ont refait surface, jetant le doute sur le contenu du cercueil rapporté au pays pour des funérailles nationales. Où est donc passé le corps du poète ? Plane-t-il encore, comme il l’a écrit, « quelque part au-dessus des nuages » ? Que reste-t-il de nos amours et de nos morts, si ce n’est leur poésie ?

Ma lecture

YEATSWilliam Buttler Yeats (1865-1939) je ne le connais que de nom, comme vous le savez je ne suis pas très sensible à la poésie mais c’est le sujet évoqué en quatrième de couverture qui m’a intriguée. Enterré à Roquebrune Cap Martin lors de son décès en 1939, il avait émis le vœu de retrouver ensuite sa terre natale tant aimée, l’Irlande, mais des événements mondiaux ont reporté ce dernier voyage en 1948. Un doute subsiste : à qui appartiennent les ossements dans le cercueil enfoui dans le cimetière de Drumcliff (comté de Sligo) au pied de la montagne Ben Bulben, lieu qu’il avait désigné dans un de ses derniers poèmes :

« Dans le cimetière de Drumcliff, Yeats repose(…)
Au bord de la route une antique croix
Sur son ordre on a gravé ces mots :
« Regarde d’un œil froid
La vie, la mort.
Cavalier, passe ton chemin ! »

sachant que deux ans après sa mort, son corps fut déposé dans la fosse commune avec d’autres ossements sans aucun moyen d’identification, attendant que la guerre se termine et que l’on puisse procéder à son transfert. Se pose donc une question : Qui est réellement enterré à Sligo, lieu de pèlerinage d’une des figures emblématiques du nationalisme irlandais, prix Nobel de littérature en 1923 ?

Comment auraient-ils pu reconstituer avec certitude le bon corps ? Ont-ils pris des ossements au hasard, ceux qui leur tombaient sous la main ? Un crâne par-ci, un tibia par-là ? les bouts de défunts cohabitaient-ils dans la boîte, formait-ils une créature unique faite de dizaine de corps ? Se pouvait-il que le poète en soit totalement absent ? (p41)

Madeleine, la cinquantaine, pour diverses raisons va se lancer dans une enquête post-mortem après avoir entendu un communiqué à la radio et rencontré Daniel Paris, petit-fils de Paul Claudel et donc neveu de Camille, qui s’est trouvé en possession de documents officiels entre la France et l’Irlande concernant le rapatriement de la dépouille du poète et dramaturge. L’affaire est grave, une association est créé, Les Dispersés,  car il n’y a pas que pour Yeats que la question se pose mais également pour les familles de ceux ayant « cohabité » avec le poète et pour l’Irlande elle-même, qui ne peut envisager d’avoir un(e) autre que Yeats enterré(e) dans son sol.

C’est un roman à multiples voix : Madeleine bien sûr mais également celles des autres Dispersés et du principal intéressé, le fantôme de Yeats, revenant lui-même sur celle qui se refusa toujours à lui, Maud Gonne, autre figure emblématique d’Irlande. Tous ceux qui de près ou de loin ont approché la dépouille du poète fournissent à Madeleine tout ce qu’elle doit savoir non seulement sur l’après-mort mais le poète lui-même évoque à la fois son amour impossible, l’Irlande qu’il espère retrouver un jour, son approche des sciences occultes et son propre sentiment sur la question de son devenir après sa mort.

Qui donc s’est permis de disperser les os, de balayer les âmes ? Qui s’est assis sur le mort et ses innocents voisins ? Qui a osé se faire parjure du poète couché ? Il n’est pire malheur que celui du mal-mort, du mal-enseveli, de celui qui, parti, jamais ne revient. Son sommeil tourne à l’insomnie éternelle, affaisse les grands yeux du fantôme sous son drap, nourrit sa soif de vérité. (p102-103)

Enquête en France puis en Irlande pour découvrir Sligo où le souvenir de Yeats est omniprésent que ce soit sur les lieux mais également chez les habitants et demander que la vérité se fasse  pour qui se trouve réellement sous la pierre tombale en terre irlandaise.

J’ai été très intéressée par la manière dont l’auteure a choisi de mener de construire son enquête inspirée de faits réels, n’hésitant pas à donner même parfois moultes détails sur ce que nous ne voulons pas savoir c’est-à-dire ce que deviennent les corps lorsque la vie s’est échappée, sur ce que l’on ne voit jamais dans les cimetières mais également en réssuscitant Yeats avec sa poésie et son phrasé pour évoquer celles qu’il n’a jamais cessé d’aimer : Maud et l’Irlande.

Maylis Besserie, grâce à un fait réel et le personnage de Madeleine, réussit à évoquer la mort, son traitement à travers une figure marquante de la littérature et d’un pays mais également les « morts anonymes et ordinaires » qui hantent cimetières et humains. Elle réussit le juste équilibre entre enquête, biographie, documentation et voyage dans le présent et l’au-delà grâce à une écriture mêlant réel, imaginaire, présent et passé adaptant son style à chacun des intervenants.

En évoquant la beauté de la nature mais également l’attachement de ses habitants à leur histoire et à ceux qui ont œuvré pour son indépendance, elle réussit à unir intimement les deux jusque dans l’au-delà :

Ils entrent dans le petit cimetière celtique. Ben Bulben leur saute aux yeux, elle est si proche, juste derrière le mur qui ceint les morts, qu’elle semble une frontière avec l’au-delà. La montagne est si voisine que les sépultures semblent couchées à ses pieds, lui servir de vieux orteils gris endurcis par les années. La montagne veille ses morts, veille sur ses morts, les protège du vent et des tempêtes, leur chante les histoires qu’elle connaît par cœur, qui ont traversé ses parois, troué sa peau de roc, éboulé ses entrailles. Elle est la grande gardienne devant laquelle Yeats fait se prosterner sa poésie immortelle. (p129)

J’ai découvert à la fois un poète romantique à souhait, flirtant entre réel et paranormal, voyageant entre deux pays : la France et l’lrlande dont chacun possède peut-être une part de l’autre dans son sol mais les morts n’ont pas de frontières et grâce à la littérature ils hantent les mémoires et sont immortels.

J’ai aimé. 

Lecture dans le cadre de la Masse Critique organisée par Babelio que je remercie ainsi que les Editions Gallimard

Editions Gallimard – Janvier 2022 – 192 pages

Ciao 📚

Buvard de Julia Kerninon

BUVARD IG

 

Un jeune homme réussit à forcer la porte d’une romancière célèbre, Caroline N. Spacek, réfugiée en solitaire dans la campagne anglaise depuis plusieurs années. Très jeune, elle a connu une gloire littéraire rapide et scandaleuse, après une enfance marquée par la violence et la marge. Il finit par s’installer chez elle et recueillir le récit de sa vie.

 

Ma lecture

Qui se cache derrière une plume, qui est l’auteur(e), d’où vient-il (elle) et comment est-il (elle) venu(e) à l’écriture, que reflète ses ouvrages ? Si vous aimez la littérature et tout ce qui touche aux écrivain(e)s ce roman retiendra votre attention.

Lou, 24 ans demande à Caroline N. Spacek, 39 ans, écrivaine à succès qui vit recluse dans le Devon (Angleterre) depuis plusieurs années si elle accepterait de le recevoir pour une interview. A sa grande surprise non seulement elle accepte mais ce qui aurait dû durer qu’une journée va devenir un long séjour de neuf semaines pendant lesquelles Caroline va se livrer, dans un premier temps par bribes, elle, son enfance, son parcours, ses rencontres, sa vie et comment est née sa plume, dans quelle encre elle s’est nourrit,  révélant au jeune homme ce qu’elle tenait caché, son jardin secret, les hommes de sa vie et ce qui l’a à la fois construite mais également détruite et pourquoi, désormais, elle vit à l’écart du monde.

J’ai connu Julia Kerninon avec Ma dévotion et Liv Maria, deux romans que j’avais beaucoup aimés, dont la plume douce et délicate relatait des histoires fortes et féminines, où l’amour tenait une place prépondérante même si elle s’attache aux destinées de ses héroïnes et à leurs secrets. Ce qu’elles sont, leurs choix et comment ne pas penser qu’ici elle parle également d’elle en tant qu’écrivaine d’un premier roman où, à travers Lou, elle évoque un monde dans lequel elle entre, découvre et tente de déflorer les secrets de création. 

Mais il s’agit d’un roman et son héroïne, Caroline, est entourée de mystères et après avoir lu tous ses ouvrages grâce à son amant, Piet, grand fan de l’auteure et qui l’encourage dans la voie de l’écriture, Lou va tenter de soulever le voile sous lequel désormais elle se cache. Alors certes on peut trouver étonnant la connection rapide qui se produit entre eux deux, Lou restant en « résidence » chez Caroline, partageant son quotidien durant plusieurs semaines, celle-ci acceptant peu à peu de se livrer à cet inconnu, à lui, qui ne possède aucune expérience dans le domaine de l’écriture et c’est justement peut-être les raisons pour lesquelles elle accepte l’offre, parce qu’il offre un visage pur, non travesti, afin de l’avertir, de le prévenir des influences, des répercussions, des échos qui s’insinuent à la fois dans l’existence mais également dans les œuvres d’un(e) écrivain(e) et peut-être parce qu’elle devine face à elle un jeune homme dont le passé et le destin sont similaires aux siens.

Bien sûr il y a l’enfance, le milieu social, les amours, Un Amour, celui qui la fera à la fois grandir mais qui la ravagera parce qu’on ne sait pas toujours ce qui nous attire vers l’autre, pourquoi on accepte ses absences, ses silences, ses troubles (sujet central de Ma dévotion). Elle aborde l’influence que peut avoir un écrivain sur un autre, comment ceux-ci arrivent (ou pas) à cohabiter, à travailler, à se jalouser parfois. 

J’ai mis un peu de temps à m’intéresser au contexte, à comprendre ce que les deux personnages allaient partager, ayant le sentiment d’entrer dans un puzzle dont je n’aurai pas toutes les pièces. Et puis la magie de la plume de Julia Kerninon a opéré. J’ai écouté, comme Lou, Caroline et, peu à peu, le portrait sortait du flou, elle apparaissait avec ses cicatrices, ses douleurs, ses pertes et comment tout son travail était le reflet de sa vie, de façon directe ou indirecte, comprenant que souvent les écrivain(e)s mettaient un peu (beaucoup) d’eux d’une manière ou d’une autre dans leurs ouvrages.

J’aime, comme dans les deux lectures précédentes d’elle, la manière dont elle dévoile ses objectifs, laissant le lecteur avancer à petits pas, sans brutalité, doucement, prenant soin comme Lou de prendre le temps de s’imprégner non seulement du lieu où vit celle qui sera le sujet de son article, mais également de comprendre comment elle a semé tout au long de son œuvre des traces de sa vie sans pour autant se dévoiler, ayant trouver grâce à un homme une échappatoire à une vie qui n’avait rien de littéraire.

Caroline et Lou sont animés des mêmes passions : l’amour, l’écriture mais l’une en est ressortie cabossée et l’autre n’en est qu’à ses débuts. 

J’ai beaucoup aimé.

Editions La brune au Rouergue – Janvier 2014 – 192 pages

Ciao 📚

Jours de sable de Aimée De Jongh – Coup de 🧡

Etats-Unis, 1937. John Clark, un photoreporter de 22 ans, est engagé par la Farm Security Administration, un organisme gouvernemental chargé d’aider les fermiers victimes de la Grande Dépression. Sa mission : témoigner, grâce à la puissance d’évocation de la photographie, de la situation dramatique des agriculteurs du Dust Bowl. Située à cheval sur l’Oklahoma, le Kansas et le Texas, cette région est frappée par la sécheresse et par des tempêtes de sable spectaculaires qui plongent les habitants dans la misère, poussant bon nombre d’entre eux à migrer vers la Californie.
Mais au fil du temps, John comprend que, pour accomplir sa tâche, il devra surmonter un obstacle bien plus grand qu’un climat hostile…

Ma lecture

Ce roman graphique est une pure merveille. Dès que je l’ai ouvert je n’ai pu m’en détacher tellement je retrouvais ce que John Steinbeck évoquait dans Les raisins de la colère ayant d’ailleurs souvent en couverture une photographie de Dorothea Lange célèbre pour sa photo, Migrant Mother, qui a elle seule résume tout le livre.

Milieu des années 1930 – A la jonction de l’Oklahoma, cet état en forme de poêle, du Texas et du Kansas s’est produit un étrange phénomène climatique, le Dust Bowl, dû à une absence de pluies et à des techniques agricoles inappropriées se traduisant par des tempêtes de poussière qui obscurcissent le ciel, l’air et s’infiltrent dans toutes les maisons et organismes humains provoquant maladies, pauvreté, famines, migrations et décès.

Au sortir de la crise de 1929, John Clark, jeune photoreporter décroche un travail de photoreportage dans cette région afin de fournir à un organisme gouvernemental des clichés représentatifs de la crise traversée par les populations. Mais les photographies peuvent-elles, à elles seules, être les témoins d’un drame ? Qui se sont ceux qui prennent la pose ? Quelles sont les épreuves réellement traversées par ces hommes, ces femmes et ces enfants ? C’est ce dont John Clark va prendre conscience après avoir, dans un premier temps, suivi une check-list fournie par son employeur des thèmes à représenter mais peu à peu et au contact de ses sujets, il va être confronté aux drames qui l’entourent car il ne s’agit plus de représentations sur papier glacé, certes utiles et nécessaires pour informer, garder une trace, figer les faits, les visages mais d’êtres humains avec leur dignité malgré les déboires résultant d’un phénomène en partie consécutif de l’activité humaine et provoquant abandons des terres mais des dégâts dans les corps jusqu’à la mort parfois.

Voilà le genre de roman graphique qui porte un coup au cœur comme les romans de Steinbeck vous saisissent à la fois par sa brutale réalité mais également par la beauté, dans le cas de l’écrivain, de l’écriture superbement réaliste, témoin de son temps et d’une actualité. Ici ce sont les illustrations qui se suffisent à elles-mêmes, l’ajout des textes permettant uniquement de mieux comprendre l’ampleur d’un phénomène qui entraîna, entre autres les migrations décrites par Steinbeck.

Aimée De Jongh confronte le travail du photographe, arrivant sur le terrain, déterminé à remplir la tâche qui lui incombe dans une période où le moindre travail était source de revenus, à la réalité de son sujet, prenant conscience d’un drame humain dont il observe peu à peu toutes les conséquences qui ne sont pas seulement énoncées en mots sur une liste mais en preuves concrètes, sous ses yeux, comme la poussière qui envahit tout, qui s’infiltre partout jusque dans ses appareils photos laissant la trace indélébile de ceux qui ont tout perdu.

En mêlant photographies de l’époque à son récit et en fin d’ouvrage les explications sur un drame oublié, l’auteure donne un pouvoir visuel à son ouvrage certes mais également une réflexion philosophique sur ce que l’image ne peut traduire. J’ai été saisie par ces visages mais également la prise de conscience de John Clark réalisant que son appareil ne peut tout restituer, ce qu’il a vu, vécu et , ressenti aux côtés de ceux qui tentent de survivre et donnent à ceux-ci une réelle existence.

C’est un magnifique travail à la fois graphique et d’écriture mais également artistique qui se veut également un vibrant hommage à John Steinbeck mais surtout au travail des photographes comme Dorothea Lange qui, grâce à leurs photographies, ont su saisir et transmettre ce que son objectif voyait et ce que son esprit vivait.

Enorme Coup de 🧡

Traduction Jérôme Wicky

Editions Dargaud – Mai 2021 – 288 pages

Ciao 📚

Malgré tout de Jordi Lafebre

C’est l’histoire d’un amour à rebours. Une passion platonique mais éternelle entre deux êtres. D’un côté, il y a Ana. Sexagénaire charismatique, ancienne maire tout juste retraitée, mariée et maman. Une battante au grand coeur qui impose le respect. De l’autre, il y a Zeno. Célibataire endurci, libraire proche de la retraite et doctorant en physique qui aura mis quarante ans pour terminer sa thèse. Un esprit libre et voyageur, aussi séduisant que mystérieux.
Au fil des années, ils ont tissé ensemble un amour impossible et intarissable. Tout en égrainant les excuses qui ont empêché qu’elle ne prenne forme, on remonte le temps de cette romance et de ses méandres… jusqu’à sa source.

Ma lecture 

Ce roman graphique on l’a vu partout et je n’ai lu que de très bons ressentis ce qui m’a poussé à le découvrir dès qu’il a été disponible à la bibliothèque (et il a fallu attendre longtemps) et une fois de plus je vais être en décalage avec le ressenti général. Oui ce fut une lecture agréable mais sans plus mais je ne dois pas être aussi sensible et être assez « hermétique » à ce genre de récit. Je m’attendais à une explosion de sensations et finalement arrivée à la fin j’ai pensé :

-Oui c’est bien mais je m’attendais à plus.

Je m’explique :  ce qui m’a énormément plu c’est finalement l’idée de fond : remonter le temps d’une histoire amoureuse, découvrir comment petit à petit elle a évolué, elle, mais également les deux protagonistes et dans le cas présent il s’agit d’Ana et de Zenio. Rien que leurs prénoms révèlent leurs personnalités : elle, une sage-volontaire, a été élue maire à plusieurs reprises, s’est mariée, a eu une fille et a mené carrière et vie familiale droite dans ses bottes avec malgré tout un secret qu’elle partage avec Zenio, le doux-dingue, libraire-physicien de son état,  toujours parti à l’aventure par monts et par vaux, capable de tout plaquer du jour au lendemain pour vivre, tel un Don Quichotte, des expériences et conquérir un savoir pour mener à bien sa quête…..

On est plus habitué à des histoires qui commencent par un constat final et qui font un bond dans le temps pour relater comment cela à commencer. Ici c’est différent, nous remontons peu à peu le fil des années mais en suivant la chronologie inverse c’est-à-dire en partant de leurs retrouvailles après 37 ans d’éloignement pour remonter peu à peu à la source de leur première rencontre….

L’idée est originale, bien menée et c’est ce que j’ai trouvé de plus intéressant, avec un travail sur les personnalités des deux protagonistes qui ressortent grâce aux illustrations en particulier le sentiment de mouvements, d’action de Zenio, un vrai zébulon-tourbillon. L’auteur sème les pierres qui bâtissent tel un pont les différentes rives d’une histoire nous emmenant grâce à Zenio en mer, en Italie, à l’autre bout du monde alors que pour Ana la vie est rythmée par ses aventures municipales, ses projets beaucoup plus sédentaires. Très différents et pourtant…

C’est frais, c’est agréable, c’est drôle, cela porte également à la réflexion sur le temps qui passe, sur ce que nous étions et ce que nous sommes devenu(e)s, sur la profondeur d’un lien qui peut unir des êtres totalement différrents et la manière de le faire perdurer, résister au temps, aux aléas de la vie mêlant l’amour à la confiance, à l’amitié et au respect des choix de vie de chacun.

Jordi Lafebre réussit à se transformer en chirurgien du temps sur les visages, faisant par magie rajeunir ses personnages, instaurant romantisme et aventures dans 20 chapitres retraçant comment deux êtres qui n’étaient pas prédestinés à se connaître se retrouvent après près de 40 ans.

On me l’avait bien vendu, je ne regrette pas de l’avoir lu mais je reste un peu désappointée car au final je l’ai refermé avec un petit goût de déception mais sûrement dû à mes propres goûts, ma propre sensibilité et je n’ai peut-être pas le cœur assez artichaut pour avoir totalement succombée.

J’ai aimé.

Traduction de Geneviève Maubille

Editions Dargaud – Septembre 2020 – 145 pages

Ciao 📚