La pitié dangereuse (ou l’impatience du cœur) de Stefan Zweig

MAI TOUR D'EUROPESTEFAN ZWEIG

Pour ma deuxième lecture européenne, j’atterris en Autriche avec Stefan Zweig (1881-1942) et suis restée sur le thème de la conscience et des sentiments avec La pitié dangereuse ou L’impatience du cœur, un roman publié en 1939 soit trois ans avant son suicide.

LA PITIE DANGEREUSE IG

Quatrième de couverture : En 1913, dans une petite ville de garnison autrichienne, Anton Hofmiller, jeune officier de cavalerie, est invité dans le château du riche Kekesfalva. Au cours de la soirée, il invite la fille de son hôte à danser, ignorant qu’elle est paralysée. Désireux de réparer sa maladresse, Anton accumule les faux pas qu’il attribue à ce que Stefan Zweig appelle l' »impatience du cœur ». Une histoire d’amour déchirante où la fatalité aveugle ceux qu’elle veut perdre.

Ma lecture

J’entrevis pour la première fois que le pire en ce monde ne résulte pas toujours de la méchanceté ou de la violence, mais plus souvent de la faiblesse. (p249)

1939 – Vienne : Un incident malencontreux va influer sur le destin d’un homme, Anton Hofmiller, le  narrateur, porteur de la plus haute distinction militaire alors qu’il confie à l’auteur qu’il ne faut pas se fier aux apparences, que le courage peut avoir bien des visages. En effet, il avoue avoir fait preuve un quart de siècle plus tôt d’une maladresse pour laquelle il ne se sortit qu’en faisant preuve de pitié (mais puis d’élégance). Mais la pitié peut engendrer bien d’autres sentiments et tortures, que ce soit chez celui ou celle qui en est l’objet pour finir par se trouver pris dans ses pièges. Anton, jeune homme de 25 ans lors de l’année 1918 en fait l’amère expérience. Ce qui n’était qu’une invitation indélicate due à une ignorance va se transformer en pitié, une pitié qui elle-même va engendrer bon nombre d’autres erreurs d’appréciations et de doutes, le poussant dans les filets des questionnements, d’attitudes qui lui semblent judicieux sur l’instant et tout à fait inappropriés l’instant d’après.

Sans le vouloir et par pure coïncidence, après la lecture de Crime et châtiment, me voilà embarquée à nouveau dans la conscience d’un homme se sentant coupable mais non pas d’un crime mais d’un sentiment, celui de la pitié face à une jeune femme privée de l’usage de ses jambes. Il culpabilise d’avoir invité à danser Edith,  fille de son hôte, le riche Kekesfalva, alors que celle-ci est incapable de se mouvoir  et ce sentiment de pitié va se transformer, dans un premier temps, en satisfaction puis en culpabilité  En effet, au fil des jours, flatté d’un pardon rapide et aveuglé par la manière dont on l’attend, l’espère et le reçoit,  il va s’empêtrer dans ses sentiments, pensant lier dans un premier temps uniquement un lien amical dont il va s’enorgueillir du fait d’être reçu dans la riche demeure de cet industriel fortuné mais au passé mystérieux. Mais l’orgueil peut aveugler et il ne s’apercevra pas qu’Edith, n’est pas insensible à ses charmes et quand il va le réaliser il sera trop tard.

Petit à petit il va s’enfoncer et ce qui n’aurait pu être qu’un incident mineur va se transformer en un drame dans lequel l’introspection, les doutes vont conduire le héros à envisager les pires issues, du sacrifice au suicide pour finalement se retrouver à afficher sur sa poitrine, un quart de siècle plus tard une décoration exprimant le courage sur le champ de bataille alors qu’il ne se juge que comme un usurpateur car elle n’est pas due à son courage mais à la conséquence de sa lâcheté.

Stefan Zweig dans ce roman, son seul ouvrage auquel il attribue cette catégorie, sonde la conscience d’un homme, un militaire, formé dans les codes et convenances de l’époque et préparé en tant qu’hussard à prouver sa vaillance et son honner, face à une jeune adulte que j’ai trouvée, pour ma part, capricieuse, enfant gâtée et manipulatrice (même si ses souffrances peuvent expliquer son comportement mais là je ferai moi-même preuve d’un manque de pitié) et qui va culpabiliser et multiplier des comportements à l’opposé les uns des autres, passant de la position d’offensant à celui de héros puis de lâche, cherchant ou tentant de faire porter par les autres ses faiblesses, justifiant son comportement par celui des autres, faisant preuve d’innocence, d’inconséquence et d’aveuglement.

Une jeune fille faisant du chantage affectif que ce soit dans sa famille ou envers les autres : son père aimant, sa cousine sacrifiée, un médecin lucide et un jeune homme culpabilisant qui pensait son avenir tout tracé, sûr qu’il était de sa supériorité, son éducation, de son milieu, des valeurs acquises au sein de l’armée, telle est la galerie des personnages dont Stefan Zweig présente, creuse, analyse que ce soit à travers leurs agissements, passés,  réactions ou situations pour en extirper la moëlle, passant de la légèreté à la noirceur l’espace d’une lecture. Vous êtes convié au bal, vous observez la lente descente dans les enfers de la conscience dont Anton n’arrive pas à s’extraire, allant parfois jusqu’au délire, son aveuglement et son incapacité à se tenir à une décision l’entraînant sur la pente dangereuse des mensonges, dissimulations, reculant face à l’adversité, manquant de courage, lui le hussard, par pitié, toujours.

Dès les premières pages j’ai été totalement subjuguée par l’écriture fluide et entraînante, la manière dont l’auteur à travers la narration dépeint chacun de ses personnages, ses attitudes, ses ambiguïtés, laissant le lecteur libre de pencher d’un côté ou de l’autre, celui de l’homme ignorant de ce que son attitude peut laisser supposer à une jeune fille handicapée,  flattée de tant d’attentions et qui s’éveille aux sentiments amoureux avec ce qu’ils peuvent avoir de maladroits et d’excessifs. En situant son roman dans le Vienne de l’avant première guerre mondiale et une narration qui débute d’ailleurs à la veille d’une deuxième guerre, on peut y voir également la fin des illusions, de la futilité d’une torture morale née de l’oisiveté et l’inconséquence avant que tout cela soit étouffée par des tortures et blessures bien plus profondes.

Où finit la maladresse, comment la réparer et où commence la faute ? Est-on redevable de tout écart vis-à-vis d’un plus « faible » ou de ce que l’on estime « faible », comment interpréter la pitié, dans le cas présent a-t-il été maladroit face à une enfant gâtée à laquelle personne ne dit non, où se trouve la limite et les barrières à ne pas franchir par facilité, par faiblesse ? Doit-on avoir pitié ou doit-on avant tout se poser la question de savoir comment la réaction sera perçue et est-on redevable toute sa vie d’un sentiment ? Voilà en autres toutes les questions qu’Anton devra résoudre et le pourra-t-il où laissera t-il le destin et l’Histoire choisir pour lui l’issue au drame qu’il vit ?

Stefan Zweig est plus connu pour ses biographies, nouvelles mais il avait également la plume habile et profonde dans le domaine romanesque et La pitié dangereuse mêle habilement le genre romanesque à l’analyse psychologique, s’agissant de traiter d’un incident qui aurait pu n’avoir aucune conséquence que celle d’une maladresse afin de creuser la psychologie d’un homme possédant une conscience élevée sûrement héritée de son éducation et du milieu (militaire) dans lequel il évolue. Dès les premières pages j’ai été intriguée, subjuguée, par la fluidité de l’écriture, la manière dont Stefan Zweig tissait son récit, lui donnant tension et mystère mais avec tout au long les questionnements et atermoiements du héros.

J’ai beaucoup aimé et presque un coup de cœur tellement j’ai aimé ces heures passées en Autriche et qui m’ont souvent interrogée sur les raisons et parfois les interprétations de la pitié.

Nos décisions dépendant, dans une beaucoup plus grande mesure que nous ne sommes disposés à l’admettre, de notre situation et de notre milieu. (p432)

Traduction de Alzir Hella, révisée par Brigitte Verne-Caïn et Gérard Rudent

Editions Grasset – Mai 2010 – 454 pages 

Lu dans le cadre du challenge Les Classiques c’est fantastique Saison 3 orchestré par Moka Milla et Fanny.

SAISON 3

Ciao

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Crime et châtiment de Fiodor (ou Fedor) Mikhaïlovitch Dostoïevski

MAI TOUR D'EUROPE

Et c’est reparti pour une nouvelle saison du challenge Les classiques c’est fantastique et pour moi une deuxième année (je n’ai pas participé à la première saison et je le regrette vu le plaisir pris chaque mois à trouver le livre adéquat et surtout en sortir de ma PAL qui en contient beaucoup sans compter les découvertes faites et envies suscitées par les autres blogueuses participant à ce challenge).

Ce mois-ci Tour d’Europe de la littérature classique et j’ai choisi en premier la littérature russe non pas pour les cruels événements actuels mais pour les monuments littéraires qu’elle contient et que j’ai peu abordés car il s’agit souvent de pavés, avec des sujets sombres et je ne vous cache pas que leur grandissime réputation me faisait beaucoup un peu peur. Dans un premier temps j’avais choisi Anna Karénine mais j’avoue que les 1200 pages ont refroidi ma détermination mais il n’en reste pas moins sur mes étagères, à portée de mains.

DOSTOIEVSKI

J’ai donc opté pour Crime et châtiment et son auteur célébrissime, Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881) dont j’avais découvert la plume avec L’Eternel mari, beaucoup plus court et léger mais ici le thème, de la conscience et son traitement ne pouvaient que m’intéresser voire me passionner moi qui suis toujours à me questionner…..

CRIME ET CHATIMENT IGQuatrième de couverture : Raskolnikov, un jeune homme désargenté, a dû abandonner ses études et survit dans un galetas de Saint-Pétersbourg. Sans un sou en poche, le voilà réduit à confier la montre de son père à une odieuse prêteuse sur ages. Convaincu de sa supériorité morale, un fol orgueil le pousse à préméditer l’assassinat de la vieille. Il en débarrasserait ainsi les misérables, quitte à racheter son crime avec l’argent volé.

Mais le diable s’en mêle, et le révolté se retrouve l’auteur d’un double meurtre. Ses rêves de grandeur s’effondrent. Le voici poursuivi par un juge et hanté par la culpabilité. La rédemption lui viendra-t-elle de la prostituée Sonia, dévouée jusqu’au sacrifice, ou de l’aveu de son crime ? A moins que l’expiation, tel un chemin de croix, exige le martyre de sa conscience.

Ma lecture

-Frère, Frère, que dis-tu ? Mais tu as versé le sang  ! (…)
-Et bien, quoi ! Tout le monde le verse, (…) il a toujours coulé à flots sur la terre ; les gens qui le répandent comme du champagne montent ensuite au Capitole et sont proclamés bienfaiteurs de l’humanité. (p716)

Saint Pétersbourg – Milieu du 19ème siècle : Rodia Raskolnikov (je vous donne la forme courte des noms des personnages) est un jeune homme de 23 ans qui vient d’arrêter ses études par manque d’argent. Il se ressent comme un être supérieur et décide de perpétrer un crime parfait sur la personne d’une vieille et horrible femme prêteuse sur gage à laquelle il fait souvent appel, crime comme une sorte de punition ou justice mortelle vis-à-vis de ceux qui, comme elle, abusent de la pauvreté des autres. Mais il n’y aura pas une victime mais deux car la sœur de celle-ci s’est retrouvée au mauvais endroit au mauvais moment.

Qu’on la tue, et qu’on fasse ensuite servir sa fortune au bien de l’humanité, crois-tu que le crime, si crime il y a, ne sera pas largement compensé par des milliers de bonnes actions ? Pour une seule vie – des milliers de vies arrachées à leur perte : pour une personne supprimée, cent personnes rendues à l’existence, – mais  voyons, c’est une question d’arithmétique ! Et que pèse dans les balances sociales la vie d’une vieille femme cacochyme, bête et méchante ? Pas plus que la vie d’un pour ou d’une blatte : je dirai meme moins, car cette vieille est une créature malfaisante, un fléau pour ses semblables. (p93)

Mais une fois le crime accompli et après s’être débarrassé de l’argent et objets de valeur qu’il a trouvés chez l’usurière (l’argent, malgré sa condition, n’étant pas le but final) sa conscience le torture. A-t-il eu raison d’agir ainsi, va-t-il être découvert, doit-il se dénoncer ? La culpabilité le ronge moralement et physiquement et il cherche même à être découvert pour abréger ses souffrances allant jusqu’à envisager d’avouer son crime. Rodia apparaît comme un être fier et orgueilleux, vivant aux crochets de sa mère (veuve) qui n’hésite pas à se sacrifier pour son fils acceptant même un mariage pour sa fille, Doumia, mariage devant arranger les finances de toute la famille qui va se retrouver à Saint Pétersbourg où vont se tisser les cas de conscience pour certains, pour d’autres s choix à faire mais aussi l’enquête sur les meurtres, crises de folie, prostitution, misère, histoires d’amour et d’amitié et là je vous fais une version courte car il s’agit d’un roman complexe non seulement dans la multitudes personnages (et de leurs noms à rallonge) mais également dans les thèmes abordés et les rebondissements.

Rodia est-il sensé, intelligent ou fou ? Tout au long du roman le héros lui-même s’interroge (mais il ne doute souvent guère de sa supériorité et c’est plus les autres qui doutent de sa santé mentale et le font douter) mais nous sommes également plongés dans un roman social avec la grande misère du peuple russe où les hommes s’enivrent pour oublier la pauvreté et où les femmes sont parfois amener à se marier ou se prostituer pour survivre, n’ayant que leurs corps à monnayer ou meurent de phtisie.

A de nombreuses reprises j’ai retrouvé les thèmes traités par Victor Hugo dans Les Misérables (qui m’attend toujours) comme la pauvreté de Fantine réduite à la prostitution dans le personnage de Sonia, le policier Javert qui poursuit Jean Valjean et que l’on retrouve ici sous les traits du juge d’instruction Petrovitch, convaincu de la culpabilité de Raskolnikov et le poussant sadiquement dans ses retranchements afin de le faire avouer son crime.

Raskolnikov a malgré tout un ami fidèle en la personne de Razoumikhine qui se tiendra à ses côtés, le soutiendra et le maintiendra en vie durant ses délires et finira par tomber amoureux de la sœur de celui-ci. Il y a toute une galerie de personnages, du plus perfide, intéressé voire harceleur, jusqu’aux femmes, qui sont le plus souvent des saintes comme la mère et la sœur du héros, se sacrifiant pour lui ou Sonia, la prostituée se sacrifiant pour sa belle-mère et sa progéniture mais leurs présences ne sont qu' »accessoires » car moins fouillées ou approfondies par rapport aux personnages masculins qui tiennent le devant de la scène.

Il y a le temps du crime puis celui du châtiment : se punir soi-même, être puni par la justice des hommes ou celle de Dieu auquel Raskolnikov ne croit d’ailleurs pas ou finalement le châtiment n’intervient-il pas dès le crime commis avec la torture cérébrale qui s’impose au personnage. Lui seul connait son méfait et finalement ne maîtrise pas sa conscience qui sera sa principale ennemie et son bras vengeur.

Quelle œuvre, quel roman je dirai presque quel délire ! car il s’agit bien d’un roman où la psychologie est le socle du récit. Raskolnikov est un être torturé et tortueux : il se questionne à tout moment, il feint la maladie ou la subit (on ne sait trop par moments ce qu’il en est réellement), il hésite, il flanche puis se reprend, il se croit fort mais apparaît comme lâche, il se croit fou ou supérieur à la l’humanité et d’ailleurs pourquoi se sentirait-il coupable alors que de grands personnages, tel Napoléon, sont responsables de tueries en toute impunité ? Mais il aborde également d’autres thèmes comme la politique (socialisme), la justice et la culpabilité, les conditions misérables de l’époque, l’auteur s’attachant souvent dans la description des lieux de vie, des hardes des personnages et de la famine en oubliant jamais la trame romanesque (surtout dans la dernière partie). Il plante le décor, il décrit ses personnages physiquement, moralement en nous plongeant dans leur inconscient, ne nous laissant aucun moment de répit.

Je ne vous cache pas que les nombreuses divagations de Raskolnikov et surtout leurs répétitions m’ont paru parfois longues et répétitives mais au final elles montrent parfaitement l’état mental du personnage, frôlant ou entrant dans une folie meurtrière, culpabilisant ou se justifiant, argumentant, prenant la décision d’avouer son crime puis se rétractant etc… Il y a un souffle romanesque indéniable se mêlant à des questionnements qui m’on paru à de nombreuses reprises encore d’actualité ou prémonitoires :

C’était l’occasion ou jamais de mettre en avant la théorie moderne de l’aliénation temporaire, théorie à l’aide de laquelle on cherche si souvent aujourd’hui à expliquer les actes de certains malfaiteurs. (p740)                  

C’est une lecture exigeante mais je suis heureuse d’avoir tenu bon, d’avoir suivi les méandres et circonvolutions du cerveau du héros et ne suis pas encore capable de savoir s’il est supérieurement intelligent ou fou ou finalement un peu des deux. J’ai trouvé la dernière partie axée sur la décision prise par Rodia, son châtiment et la manière dont il le vit plutôt écourtée et nettement moins approfondie que le reste.  L’âme humaine est bien complexe et ce roman en est la démonstration magistrale…..

Il y a parfois des coïncidences dans nos lectures. J’ai lu, il y a quelques jours Crime de Meyer Levin et tout au long de ma lecture je n’ai pu m’empêcher de penser que Meyer Levin avait dû s’inspirer de Crime et châtiment pour son roman…..

Paru en 1866 le roman rencontra dès sa sortie le succès.

J’ai beaucoup aimé et si je n’avais pas trouvé parfois des longueurs il aurait été un coup de cœur.

Traduction de Victor Derély

Editions La bibliothèque du collectionneur – 762 pages – 2013

Lecture dans le cadre du challenge Les classiques c’est fantastique Saison 3 orchestré par Moka Milla et Fanny.

SAISON 3

Ciao 📚

Raison et Sentiments de Jane Austen

LES ENFANTS DU SIECLE MOKA

Pour clôturer la saison 2 des Classiques c’est fantastique (et je confirme et sur-confirme le fait que qu’ils sont le plus souvent fantastiques) j’ai choisi une autrice à cheval sur le XVIIIème et le XIXème siècle mais cela marche-t-il quand on choisit comme siècle le XIXème ? En tous les cas j’ai traversé la Manche et opté (et comment faire autrement) pour une des plus célèbres autrices anglaises du XIXème siècle (une évidence vu mon goût pour la littérature anglaise et pour ce siècle….) bien loin de mon choix précédent qui s’était porté sur George Sand quoi que….. Différentes et pourtant pas tant que cela car au final toutes les deux dénoncent des maux de la société et en particulier ceux qui « collent » à l’existence des femmes : le mariage, l’argent, la famille. Un point commun mais une écriture différente pour évoquer les tourments de l’amour quand celui-ci s’envenime de problèmes de fortune.

RAISON ET SENTIMENTS IG

Quatrième de couverture : Raison et sentiments sont joués par deux sœurs, Elinor et Marianne Dashwood. Elinor représente la raison, Marianne le sentiment. La raison a raison de l’imprudence du sentiment, que la trahison du beau et lâche Willoughby, dernier séducteur du XVIIIème siècle, rendra raisonnable à la fin. Mais que Marianne est belle quand elle tombe dans les collines, un jour de pluie et de vent.

Ma lecture

A la mort d’Henry Dashwood, celui-ci laisse sa deuxième épouse et ses trois filles : Elinor, Marianne et Margaret, démunies et cet état est lié à la « radinerie » retors de Fanny Dashwood, femme de John Dashwood, fils né du premier mariage de son époux, Fanny trouvant que toute livre concédée à autrui est une livre de trop et menant son époux par le bout du nez (enfin du porte-monnaie). Mrs Dashwood va devoir quitter la confortable propriété familiale pour vivre avec ses trois filles dans un cottage au confort assez rudimentaire. Elles vont y vivre une existence simple et paisible, dominée en partie par les soucis d’argent. Lors d’une chute Marianne, 16 ans, va faire la connaissance de Willoughby qui viendra à son secours et dont elle va tomber éperdument amoureuse (Marianne possède la beauté et représente les Sentiments, se laissant porter par ce qu’elle éprouve). Sa sœur aînée, Elinor (19 ans), elle a noué avec Edward Ferrars, frère de Fanny (belle-sœur d’Elinor et épouse de John Dashwood) un tendre lien mais une relation désapprouvée par la famille Ferrars car Elinor ne possède aucun bien et chez les Ferrars il n’est pas question de « sentiments » mais d’intérêts (Elinor, moins jolie que sa sœur mais plus réfléchie, représente la Raison). Va commencer alors une confrontation entre Raison et Sentiments avec les personnalités des deux sœurs mais également la mère, faut-il écouter son cœur ou sa tête ou les deux peuvent-ils finalement se rejoindre ?

Je m’arrête là pour vous laisser le plaisir, je l’espère, de découvrir toutes les intrigues, rebondissementsJANE AUSTEN qui jalonnent ce roman dans la plus pure tradition romanesque mais avec, comme toujours avec Jane Austen, une vive critique d’une société anglaise qu’elle a très finement observée, analysée et transcrite dans ses romans (5 au total puisqu’elle est décédée avant de finir la rédaction de son dernier ouvrage, Sanditon, à l’âge de 41 ans).

Raison et Sentiments, son premier roman, publié en 1811 anonymement dans un premier temps avec comme nom d’auteur « by a lady » sachant qu’à cette époque une femme ne pouvait envisager de vendre un de ses écrits, contient tous les ingrédients de ce qui sera le tronc commun de ses autres ouvrages : la destinée de ses personnages féminins quand ceux-ci étaient frappés par le manque d’argent, de dot, par l’obligation de se marier afin de décharger leur famille ou d’envisager une vie future décente, l’amour, l’influence et tractations familiales pour arriver à « conclure » des alliances profitables à tous.

J’ai déjà lu par le passé (et possède les adaptations cinématographiques) tous les romans de Jane Austen que j’aime particulièrement (comme l’aimait Virginia Woolf …. désolée j’y reviens souvent mais elle appréciait énormément cette autrice) car au-delà de romans d’amour contrarié, elle fait preuve dans chacun de ses ouvrages d’un regard acéré, critique et moqueur de la bonne société anglaise, des relations et convenances entretenues et nous invite, comment souvent cela était le cas dans ses « bonnes » familles, à passer quelques temps en résidence dans les différents foyers et à nous délecter de sa fine plume.

Elinor est le personnage central, celle qui ne se laisse pas guider par son cœur même si celui-ci est brisé lorsqu’elle doit renoncer à Edward Ferrars promis à un mariage plus avantageux. Elle est discrète, secrète, généreuse, aimante mais parfois dirigiste vis-à-vis de sa famille et de sa mère dans les décisions à prendre et toujours prête à passer en second plan pour le bonheur de celles-ci. Marianne, elle, n’écoute que son cœur et perd même la tête dès qu’elle croise le chemin de Willoughby, son preux chevalier qui se révélera assez lâche et influençable. Elle apparaît (et elle l’avoue elle-même en fin d’ouvrage) comme assez égoïste, ne s’apercevant pas que d’autres peuvent souffrir ou ne rendant pas justice à ceux et celles qui lui viennent en aide.

Je ne vais pas non plus m’étendre et tout décortiquer de la palette des personnages mais il y a un panel édifiant de la bonne société anglaise avec ce qu’elle peut avoir de plus calculateur, d’hypocrite, abjecte même mais avec toujours des personnages plus âgés qui sont jamais sans apporter leurs grains de sel, commérages ou suppositions. Et puis il y a l’argent, le nerf de la guerre ou plutôt le nerf du bonheur, qui régit les vies et qui a été une des obsessions de Jane Austen dans ses récits, car elle-même en a souffert :

-Quelles merveilleuses commandes partiraient d’ici pour Londres (…) Quel heureux jour pour les libraires, les marchands de musique et d’articles de peinture ! Vous, Mrs Dashwood, passeriez une commande générale pour qu’on vous envoie toutes les nouveautés intéressantes parues en librairie, et, pour Marianne dont je connais l’élévation d’âme, il n’y aurait pas assez de musique à Londres pour la satisfaire. Et les livres ! Thomson Cowper, Scott, elle les achèterait tous : elle voudrait se procurer, je crois tous les exemplaires pour les empêcher de tomber entre des mains indignent, et posséder tous les livres qui apprennent à admirer un veil arbre tordu. (p94)

Certes l’écriture est à l’image du siècle, enrobée de convenances, de nuances mais je suis toujours émerveillée par la manière dont Jane Austen qui n’a jamais (ou très peu) connu l’amour, vivant pratiquement en recluse au sein de sa famille (d’où peut-être sa manière de relater les relations au sein de celle-ci et surtout des relations entre sœurs car elle était très attachée à Cassandra, son aînée et confidente) dépeint une société dont le moteur principal est l’argent et les alliances (maritales ou financières) tout en construisant (puisque je connais tous ses romans) ses ouvrages avec malgré tout les mêmes ficelles : amour, mariage impossible, revirement, prétendants apparaissant différents de ce qu’ils sont vraiment. La psychologie des personnages est omniprésente non seulement par leurs sentiments mais également par leurs prises de position qui évoluent au fil du roman.

Et puis il y a l’amour de la nature, les promenades parfois au milieu des éléments déchaînés, les bals (un des loisirs préférés de l’autrice) et le lieu de vie, ici un cottage simple mais charmant, au milieu de la lande, empli des multiples activités des dames Dashwood : peinture, musique, lecture, visites de voisins et prétendants déclarés ou non. Avouons-le on ne s’ennuie pas au milieu du Devonshire…

J’ai beaucoup aimé et ne m’en lasse pas surtout pour la finesse des observations, la perfidie parfois des relations, la manière dont fonctionnait la société, les convenances et tout ce qui constituait la vie de l’époque pour les jeunes filles avec ou sans le sou. C’est loin d’être des romans à l’eau de rose (pour moi) mais plutôt une critique sans fard mais élégamment écrite d’une époque où l’on tenait la tête haute même si le cœur était en miettes, où les femmes sont souvent plus courageuses que les hommes qui apparaissent souvent peureux, fats, timides mais en oubliant pas de représenter certaines femmes comme légères, calculatrices ou écervelées.  Il faut lire Jane Austen !

Traduction de Jean Privat

Editions 10-18 – Février 1982 -374 pages

Lecture pour le challenge Les Classiques c’est fantastique orchestré par Moka Milla et Fanny 

LES CLASSIQUES C'EST FANTASTIQUE 2