L’écrivain national de Serge Joncour

L'ECRIVAIN NATIONAL IGLe jour où il arrive en résidence d’écriture dans une petite ville du centre de la France, Serge découvre dans la gazette locale qu’un certain Commodore, vieux maraîcher à la retraite que tous disent richissime, a disparu sans laisser de traces. On soupçonne deux jeunes « néoruraux », Aurélik et Dora, de l’avoir tué. Mais dans ce fait divers, ce qui fascine le plus l’écrivain, c’est une photo: celle de Dora dans le journal. Dès lors, sous le regard de plus en plus suspicieux des habitants de la ville, cet « écrivain national », comme l’appelle malicieusement monsieur le Maire, va enquêter à sa manière, celle d’un auteur qui recueille les confidences et échafaude des romans, dans l’espoir de se rapprocher de la magnétique Dora.

Ma lecture

J’ai découvert Serge Joncour avec Chien-Loup que j’ai beaucoup aimé et quand j’aime un auteur à travers un de ces livres, je retourne vers lui à la première occasion et celle-ci s’est présentée avec ce titre, pour moi très prometteur, L’écrivain national ! Et bien je reste assez mitigée sur ce roman. Je m’explique …..

Un auteur qui arrive dans une petite ville entre Nièvre et Morvan « en résidence »… Quand on s’intéresse à la littérature et aux écrivains c’est une expression qui revient souvent et j’étais curieuse, je l’avoue, de connaître le ressenti d’un(e) auteur(e) de cette « résidence » qui consiste le plus souvent en rencontres en librairie, ateliers d’écriture, discussions avec des lecteurs dans les bibliothèques etc….

Débarqué dans cette petite ville de province, le narrateur qui se prénomme Serge (on peut supposer en partie autobiographique pour certains éléments) raconte comment il est perçu par ceux qu’il rencontre mais aussi ce qu’il ressent, parfois intimidé, interpellé voire agressé verbalement lors de ces rencontres avec des lecteurs, jamais dupe car il sait l’influence des libraires, des bibliothécaires, le travail mené par eux pour mener à bien ces événements, le manque parfois de concentration ou de préparation de sa part face à l’attente des participants. Il est Serge, il évoque UV un de ses précédents romans, les réactions des lecteurs, leurs attentes, leurs avis etc….. Il assume. Il est également là pour écrire un feuilleton sur la région et cela va l’amener à s’intéresser aux faits divers…. Comment trouver l’idée de départ ? Cela aussi est intéressant….. Et justement un fait divers il en existe un dans le village, un mystère non résolu : Henri Commodore, un vieil homme vivant à l’écart, fortuné semble-t-il, a disparu, un de ces voisins Aurélik a été arrêté, suspect parfait parce que marginal et Dora sa compagne, attire toutes les suppositions

Il est accueilli comme « l’Ecrivain National », connu et reconnu, primé, célébré mais titre qu’il a finalement du mal à accepter, une étiquette qui va lui coller à la peau et dont tout le monde l’affuble.

Une notice biographique d’auteur, c’est comme un album de famille dans lequel on a préalablement fait le tri, un tri sévère pour ne garder que le plus flatteur.(p82)

Tout ce qui touche au fait divers, ne m’a pas intéressée, à part la bonne vision de l’auteur sur l’ambiance, les commérages qui vont bon train dans les petits villages ruraux où tout le monde se connaît, sait, où l’information va parfois plus vite qu’internet. J’ai eu l’impression que l’auteur avait du mal à résoudre l’affaire, l’étirant sans la faire avancer ou tout du moins à la faire rebondir, mêlant une attirance pour Dora, une relation avec elle et puis une fin totalement surprenante, qui sortait un peu comme cela, comme si il fallait trouvé un coupable et en finir.  Des situations et des personnages assez stéréotypés….. Pourquoi ne s’est-il pas contenté d’écrire sur cette expérience d’écrivain en résidence, d’observateur des rencontres etc…. ? D’ailleurs il a le recul nécessaire, il glisse ici et là des touches d’humour, voire de dérision….

Comme dans Chien-Loup (qu’il évoque d’ailleurs page 356 à travers un tableau de Bachelier : « Dans la pénombre d’une forêt effroyable on voyait un athlète nu, barbu, âgé, défiguré par la douleur, sa main était piégée dans un arbre, pendant qu’en dessous de lui un chien et un loup lui dévoraient les jambes » peut-être déjà en préparation) on retrouve son goût pour la nature, la forêt, mais aussi ce côté rural, proche de la terre et et de ses acteurs qu’il sait si bien décrire.

J’ai malgré tout été accrochée par toute la partie qui concerne « l’écrivain » lui-même, son rapport aux lecteurs, aux rencontres, ses pensées face à ses lecteurs, à la partie parfois commerciale, relationnelle à laquelle il doit également se résoudre.

Je le lirai encore car j’aime son écriture, sa fluidité, la clairvoyance de son regard sur ce qui l’entoure mais n’étant pas très attirée par tout ce qui est enquête policière en général, je le préfère comme conteur qu’enquêteur…

Lire, c’est voir le monde par mille regards, c’est toucher l’autre dans son essentiel secret, c’est la réponse providentielle à ce grand défaut que l’on a tous de n’être que soi. (p104)

Editions Flammarion – Août 2014 – 390 pages

Ciao

Chez les fous de Albert Londres

CHEZ LES FOUSAprès avoir dénoncé les pénitenciers de Guyane et les bagnes militaires de Biribi, c’est à une autre forme d’enfermement qu’Albert Londres, au début de l’année 1925, entend désormais s’attaquer : les asiles d’aliénés. Devant la mauvaise volonté des autorités de Santé publique, le grand reporter tentera même, pour forcer les portes d’un hôpital psychiatrique, de se faire passer pour fou. Parvenant enfin à enquêter dans plusieurs établissements, il rapportera de nombreux témoignages de malades qui fourniront la matière de douze articles très polémiques. La rédaction du Petit Parisien hésitera d’ailleurs à publier cette enquête, qui paraîtra finalement en mai 1925. Devant l’indignation des psychiatres et des aliénistes, Albert Londres, dans le livre qui fera suite aux articles de presse, sera contraint d’adoucir certains passages et de maquiller quelques noms propres •

Ma lecture

Je n’avais jamais rien lu d’Albert Londres et je ne connaissais ce journaliste/écrivain que de nom et surtout par le prix qui porte son nom et qui est remis chaque année à un reportage journalistique le jour anniversaire de sa disparition en 1932.

Ce court récit retrace une enquête faite par Albert Londres lui-même au cœur des asiles psychiatriques et d’aliénés en 1925 pour rendre compte par lui-même de ce qu’il voit, entend, constate. Mais ses démarches auprès des instances vont se révéler vaines et il devra trouver des moyens détournés pour y parvenir, quitte à se faire passer lui-même, sans succès, pour fou.

Le fou est individualiste. Chacun agit à sa guise. Il ne s’occupe pas de son voisin. Il fait son geste, il pousse son cri en toute indépendance. Quand plusieurs vous parlent à la fois, l’homme sain est seul à s’apercevoir que tous beuglent en même temps. Eux ne s’en rendent pas compte. L’un se suiciderait lentement au milieu de cette cour qu’aucun ne songerait à intervenir. Ils sont des rois solitaires (p14)

C’est une compilation de 23 courts chapitres, 23 chroniques d’un voyage dans la folie mais la folie n’est pas toujours celle que l’on croit ou tout du moins celle qu’entend démontrer Albert Londres. Il s’insurge (et la censure est passé sur le texte donc on peut imaginer ce qu’il pouvait être avant) sur les conditions d’internement, de traitement de ceux que l’on dit fous, aliénés.

Ficelez sur un lit un agité et regardez sa figure : il enrage, il injurie. Les infirmiers y gagnent en tranquillité, le malade en exaspération. Si les asiles sont pour la paix des gardiens et non pour le traitement des fous, tirons le chapeau, le but est atteint. (p46)

Il fustige la loi de 1838  (qui a été effective jusqu’en 1990…..) déclarant le psychiatre infaillible et tout puissant permettant ainsi les internements arbitraires, instaurant les placements volontaires et d’office, qui se transformèrent bien souvent en placements abusifs et se demandant finalement qui est le plus fou. Il rencontre pourtant des psychiatres à l’écoute des « malades » comme le Docteur Dide qui observe, laisse à ceux-ci des zones de liberté, les acceptant comme ils sont et surtout n’aggravant pas leur pathologie, allant même jusqu’à dire :

Si je suis dénoncé comme fou, je demande que l’on m’interne chez le docteur Maurice Dide (…) Ce savant professe que la folie est un état qui en vaut un autre et que les maisons de fous étant autorisées par des lois dûment votées et enregistrées, les fous doivent pouvoir, dans ces maisons, vivre tranquillement leur vie de fou. (p36)

Avec une écriture très journalistique, nerveuse en partie sûrement due je pense à la révolte qui bouillait en lui, il décrit la misère qui se cache derrière les murs de la bonne conscience : ici, soi-disant, on protège : eux et vous parce qu’ils sont dangereux mais Albert Londres ne voit que dénuement, abrutissement, misère, manque de moyens (déjà) et surtout dénonce l’attitude des tout-puissants chefs de service, détenteurs du pouvoir d’internement ou de sortie sur tous ces malades.

C’est un recueil d’articles d’un monde caché ou que l’on ne veut pas voir, ignoré, difficile, parfois violent. C’est un texte de révolte, d’incompréhension mais surtout c’est un cri envers les pouvoirs publics  sur les carences dans ce domaine……. Comment ne pas penser à Vol au-dessus d’un nid de coucou de Milos Forman avec Jack Nicholson :

C’est très instructif, réaliste, révoltant, une lecture qui réveille les consciences, qui change parfois de la perception que l’on peut avoir de ce monde soustrait à notre regard.

Lecture faite dans le cadre du club de lecture ayant pour thème Albert Londres

Lecture faite sur liseuse – Edition libre de droits (EMedia)

Ciao

Ascensions en télescope de Mark Twain

ASCENCIONS EN TELESCOPE IGEn 1878, un touriste pas comme les autres visite la Suisse et la Savoie : l’Américain Samuel Langhorne Clemens, alias Mark Twain. De Lucerne à Chamonix, l’auteur suit un itinéraire des plus classiques. Son récit de voyage, traduit pour la première fois en français, est tout à fait inattendu.
Laissant libre cours à son humour satirique, le romancier pose un regard faussement candide sur la montagne et son folklore touristique. Des tyroliennes aux pendules à coucou, de l’edelweiss au chamois, «petite bestiole qui hante par milliers les hôtels suisses» : rien ne résiste à sa critique loufoque. Ses deux personnages – Mark Twain en voyageur irascible flanqué de son servile compagnon Harris – tentent désespérément de comprendre la montagne. Ils se livrent à toutes sortes d’expériences saugrenues : faire bouillir un guide, prévenir les avalanches à l’aide d’un parapluie ou entreprendre une ascension en télescope…

Ma lecture

J’ai choisi ce livre tout à fait par hasard à la librairie parce que je cherchais un ouvrage pour le thème de la prochaine rencontre du club de lecture : Montagne et que la couverture m’a sauté aux yeux mais aussi parce que c’était l’occasion de découvrir un auteur : Mark Twain, que je n’ai jamais lu et ça j’aime….
C’est le récit du voyage que Samuel Langhorne Clemens (véritable identité de Mark Twain) accompagné de son assistant Mr Harris a entrepris en 1878 de Lucerne à Chamonix pour les raisons suivantes
L’idée m’est venue, un jour, qu’il y avait déjà pas mal d’années que le monde n’avait pas eu droit au spectacle d’un homme assez aventureux pour entreprendre un périple à pied à travers l’Europe. Convaincu, après mûre réflexion, d’être apte à offrir à l’humanité un tel spectacle, j’ai résolu de passer aux actes. (p5)
Comme vous pouvez le lire, le ton est donné…
Et les voilà partis pour une expédition dont ils sont loin d’imaginer tout ce qu’elle va leur réserver en découvertes, rencontres et péripéties. Je tiens à préciser que l’auteur est un habitué des voyages et expéditions qu’il a relatés à de nombreuses reprises comme reporter.
Quelle surprise que l’écriture de Mark Twain : espiègle, malicieuse, ironique, ce journal de bord d’un voyage en Suisse et dans les Alpes est un ensemble de chroniques sur l’aventure qu’il va vivre, relevant des défis face au Mont-Blanc et au Mont Cervin. Il porte également un regard sans complaisance sur ceux qui l’entourent, touristes, alpinistes amateurs, compatriotes, s’amusant régulièrement de leurs travers, de leurs comportements mais aussi sur lui-même.
Je dois avouer que je ne m’attendais pas du tout à cela de l’auteur des Aventures de Tom Sawyer et Huckleberry Finn mais le ton rend la lecture à la fois très agréable, loin  d’une narration factuelle d’un guide de voyage habituel tout en donnant une foule de renseignements, descriptions et ressentis. Il y a des épisodes savoureux : la difficulté de se réveiller à temps pour partir en excursions, son ascension assez « particulière » du Mont-Blanc, le son de la cloche de l’Eglise le matin, la façon dont il se joue des autres avec facétie et dérision, sa vision de ses congénères…..
Il retrace également des épisodes plus tragiques d’alpinistes ayant tenté l’aventure sur les sommets de l’Europe, donnant des détails sur les paysages assez précis sans être pesants et abstraits (j’ai vérifié l’aspect du Mont Cervin et c’est exactement comme il le décrit).
Cela m’a donné très envie de le découvrir dans ses romans, pour vérifier si le grand voyageur qu’il a été, à la fois journaliste et romancier, garde ce ton très fluide, ironique sans toutefois s’empêcher d’aborder, comme ici, les attitudes déjà en 1878, des touristes, des marchands du temple, des guides touristiques etc….., faisant de ce récit à la fois une aventure mais aussi une réflexion sur le monde qui l’entoure.
Lu pour la prochaine rencontre du Club de lecture que j’ai créé dans ma commune avec comme thème : Montagne
Traduction de Béatrice Vierne
Editions Hoëbeke – Novembre 1992 – 242 pages
Ciao

Le collier rouge de Jean-Christophe Rufin

LE COLLIER ROUGE.jpgRésumé

Dans une petite ville du Berry, écrasée par la chaleur de l’été, en 1919, un héros de la guerre est retenu prisonnier au fond d’une caserne déserte.
Devant la porte, son chien tout cabossé aboie jour et nuit.
Non loin de là, dans la campagne, une jeune femme usée par le travail de la terre, trop instruite cependant pour être une simple paysanne, attend et espère.
Le juge qui arrive pour démêler cette affaire est un aristocrate dont la guerre a fait vaciller les principes.

Trois personnages et, au milieu d’eux, un chien, qui détient la clef du drame …

Ma lecture 

1919 dans la petite ville du Berry où arrive le Hugues Lantier du Grez, juge, pour sa dernière mission, un chien, Guillaume, aboie à longueur de journée devant le local transformé en geôle où est enfermé Jacques Morlac, son jeune propriétaire. suite à un scandale qu’il a provoqué le jour du défilé du 14 Juillet en présence du préfet.

Pourquoi un homme décoré de la légion d’honneur, en apparence docile presque invisible, taigneux et dont on sent qu’il porte en lui une colère, risque-t-il une lourde condamnation et pourquoi ce chien n’arrête pas d’aboyer à longueur de journée, mettant à rude épreuve les habitants du village.

C’est un presque huis-clos qui se joue ici au cœur de la France, sous un soleil de plomb, entre un juge, un accusé, tous les deux survivants de la grande guerre et de ses horreurs, avec chacun ses convictions et ses certitudes d’accomplir son devoir. Une confrontation dans laquelle Jean-Christophe Rufin, avec l’efficacité qu’on lui connaît, tire les ficelles, ne révélant qu’en toute fin l’objet du scandale.

En abordant le thème de l’interprétation que l’on peut faire de situations qui peuvent bouleverser le cours d’une vie, l’auteur peut donner libre cours à son côté humaniste en dénonçant l’absurdité d’une guerre décidée par des gens haut placés par des hommes qui n’avaient rien demandé et qu’on a envoyé tuer.

L’auteur  s’emploie à décortiquer, à travers l’enquête menée par le juge, le pourquoi de l’attitude de cet homme, simple, paysan sans éducation qui s’est formé grâce aux livres découverts dans la bibliothèque de la femme qu’il aime, dans lesquels il a trouvé une idéologie à laquelle il a adhéré, crue et espéré. Jean-Christophe Rufin s’attache également à montrer que les apparences ne sont pas toujours ce qu’elles sont.

Imaginer pouvoir changer le cours d’une guerre de tranchées, mettre en pratique ce que les livres lui ont enseigné et dont il est convaincu. Mais tout n’est pas écrit dans les livres et parfois la destinée est tout autre.

C’est un roman qui se lit très facilement, très attachant par la relation supposée entre Morlac et ce chien dont la détresse pèse sur tout le récit mais aussi par l’opiniâtreté du juge à résoudre cette dernière affaire comme un point d’honneur à sa carrière et à la guerre et qui va ébranler toutes ses convictions,  mais qui me laisse un petit goût d’insatisfaction, peut-être parce que cette lecture a été faite après d’autres sur les mêmes thèmes. C’est court, efficace, sans tergiversation et peut-être justement que là était le problème pour moi, peut-être trop rapide, trop superficiel, même si j’ai malgré tout aimé.

Une adaptation cinématographique a été faite de ce roman par Jean Becker avec François Cluzet et Nicolas Duvauchelle dont je vous mets ci-dessous la bande annonce :

Livre lu dans le cadre du Club de lecture sur le thème « Rouge »

Editions Folio (Gallimard 2014) – Mars 2015 – 162 pages

Ciao