L’enfer de Gaspard Kœnig

L'ENFER IG

Quatrième de couverture : « C’est là que je réalisai toute mon erreur : je n’étais pas au Paradis, mais en Enfer. La torture éternelle, ce n’était pas la chaux et les pinces, mais un salon d’attente avec sièges inclinables ».

Ma lecture

La quatrième de couverture est assez laconique …. Paradis, Enfer ? Et pourtant le titre parle bien d’Enfer mais si l’Enfer était à l’image de ce que l’on pourrait imaginer être le Paradis ?

Un homme, professeur d’économie à la retraite, après son décès, franchit les portes d’un lieu qu’il imagine être le Paradis car pour lui rien dans son existence n’aurait pu l’aiguiller ailleurs. Mais le Paradis est loin de ressembler à ce qu’il imaginait c’est en fait une vaste plate-forme où tout est à portée de mains : carte bancaire illimitée, destinations à volonté et plaisirs en tous genres.  Tout ce que vous avez rêvé avoir vous l’avez mais dans une urgence de consommation et d’achats car il ne faut aucun temps mort …. Le Paradis croyez-vous, croit-il ? Que nenni car il y a un revers à la médaille et c’est que notre homme dont nous ne connaîtrons jamais le nom va découvrir même si dans un premier temps il va goûter aux plaisirs offerts par des serviteurs zélés, formatés (les Rouges) portant des noms ressemblant à des mots de passe informatiques avec majuscules, minuscules et chiffres. Mais les plaisirs à outrance ne sont-ils pas un piège ?

Roman feelgood ? Non plutôt conte philosophique, Gaspard Kœnig fait de son personnage un témoin d’un idéal possible poussé à l’extrême. Les Rouges guident, orientent, dirigent les habitants de ce lieu de tous les plaisirs où il ne faut pas chercher à comprendre, à se poser des questions, à perdre son temps car il y a affluence, il faut consommer car le repos et l’inactivité sont bannis pour faire du lieu et de ses occupants des moutons de panurge de la consommation et de la satisfaction aux plaisirs.

Le Paradis se transforme très vite en Enfer et Gaspard Kœnig introduit son hypothétique lieu de « réjouissances » en s’inspirant de stances de l’Enfer de Dante pour transposer dans notre monde libéraliste un Enfer à sa juste mesure.

Je dois avouer que c’est une lecture originale, déroutante mais qui porte à la réflexion si l’on a pas déjà réfléchi à la surconsommation à outrance, aux désirs qu’il est urgent d’assouvir sans réfléchir par simple besoin d’avoir ou de posséder et à ce que certains pourraient imaginer être une vie de rêves. L’auteur se fait l’avocat de Dieu (ou du Diable…) en imaginant un lieu des délices poussé à l’extrême.

Je n’entrerais pas dans tout le cheminement du personnage ni à la conclusion, comme une sorte de morale, mais que j’ai trouvé assez facile et prévisible parce qu’annoncée par des indices ici ou là, mais je dois avouer que j’avais un peu de réticences à frapper à la porte de cet Enfer et j’ai finalement pris du plaisir à me frotter aux flammes des offres alléchantes qui s’offraient à moi, même si elles allaient à l’encontre de mes convictions depuis plusieurs années.

Je n’ai que de peu de connaissances en économie et n’ai pas les références du narrateur dans ce domaine dans lequel il a longtemps professé puis tenu des conférences et me borne donc à un ressenti général, en lectrice lambda, mais cela ne m’a pas gênée car le sens de cette fable est très accessible à tout néophyte en la matière. J’ai aimé les pointes d’ironie dans l’évocation de certains personnages du passé croisés dans les files d’attente découvrant ce monde de richesses qu’ils n’ont pas connus..

C’est un récit critique, humoristique et philosophique des sociétés actuelles et à venir si nous continuons sur la même lancée. Il a le mérite d’être assez court pour ne pas tourner en rond et nous perdre dans les correspondances des terminaux de départ ou d’arrivées et réflexions sur le vrai bonheur.

J’ai aimé.

Lecture dans le cadre du Comité de lecture des bibliothèques

Editions de l’Observatoire – Janvier 2021 – 140 pages

Ciao 📚

Illégitimes de Nesrine Slaoui

ILLEGITIMES IGDepuis un quartier populaire d’Apt, elle rêvait de journalisme, de Paris, de Science Po. Avec une mère femme de ménage, un père maçon et un nom à consonnance  » étrangère  » , elle savait qu’elle devrait redoubler d’efforts. Elle les a faits. De retour dans la petite ville de son enfance à l’heure où le pays tout entier a été sommé de ne plus bouger, elle mesure à la fois tout ce qui la sépare désormais des siens, de son histoire, et tout ce qui l’y rattache encore, qui la constitue, et qu’elle essaie de préserver.
Pourquoi faut-il que certains rêves vous arrachent à vous-même ? Quelle couleur de peau faut-il avoir, et quel nom faut-il porter pour pouvoir décider de son avenir ?
C’est le récit d’une réussite mélancolique. Critique, aussi. A l’égard de toute la violence qu’elle a dû et doit encore affronter, simplement pour trouver sa place sans être obligée de devenir quelqu’un d’autre. C’est aussi un hommage à tous ceux pour qui la légitimité demeure un combat permanent.

Ma lecture

Le premier confinement est l’occasion pour Nesrine Slaoui de revenir sur les lieux de son enfance à Apt et de se pencher sur son parcours qui l’a menée du Vaucluse à Paris où elle fut admise à Sciences Po. Elle est aujourd’hui journaliste.

Illégitimes est un témoignage sur les obstacles rencontrés quand on veut parvenir au but que l’on s’est fixé et plus particulièrement si celui-ci passe par une école prestigieuse mais que l’on a pas la bonne résonnance du nom, la peau trop colorée, le lieu de vie adéquate et pas tous les codes en vigueur dans ces lieux prestigieux d’enseignement habituellement réservés à une élite par transmission familiale, générationnelle ou quand on est issue de la classe sociétale appropriée. Pour le faire, elle remonte à la source de sa famille et en particulier le parcours de ses parents venus du Maroc dans les années 70 pour concrétiser une promesse d’une autre vie avec travail, études pour les enfants et sécurité mais n’ont trouvé que travail éreintant, basses besognes et usure des corps.

Même s’il évoque un thème maintes fois abordé sur les difficultés à sortir du « ghetto » dans lequel est parfois tenue toute une jeunesse « française » issue de l’immigration, les épreuves qu’ils doivent franchir pour parvenir à avoir les mêmes droits et possibilités que toute autre personne, il n’est pas inutile de l’évoquer et d’écouter les voix de ceux qui ont dû faire preuve de ténacité pour parvenir à leurs fins. Il a fallu de nouvelles règles d’admission pour permettre à des jeunes venant de zones d’enseignement prioritaire d’avoir accès à certaines écoles, instaurer un quota pour que certains puissent franchir le périphérique et bénéficier du même enseignement et des mêmes chances que tout autre enfant de la république….

Dès les premières lignes je dois avouer que j’ai été prise par son écriture mêlée de réalisme mais également de nostalgie et de tendresse, par les faits et arguments qu’elle évoque quand il s’agit d’enseignement à plusieurs vitesses suivant les origines (mais cela pourrait s’appliquer dans bien des domaines autres que l’immigration), particulièrement touchée par les itinéraires de ses parents et grands-parents dont elle se fait la porte-parole car eux n’ont pas les mots ni la langue pour se faire entendre.

Nesrine Slaoui passe par différents sentiments dans son récit : un regard mélancolique sur son enfance mais également sur la vie de ses parents dans lequel on ressent toute l’admiration qu’elle leur porte, de la colère devant certaines injustices, attitudes ressenties, certains propos entendus ou regards portés sur elle comme si elle usurpait sa place.

C’est une lecture utile et nécessaire que j’ai appréciée pour la fluidité de son écriture, sa sincérité, même si elle ne révèle rien de ce que je connaissais plus ou moins déjà mais c’est une piqûre de rappel indispensable, imprégnée d’une bande-son aux accents de rap dans lequel l’auteure a grandi et qui exprime tout le ressenti d’une jeunesse.

Ce récit est un témoignage personnel où transperce la volonté farouche de parvenir à ses fins, quelque soit les obstacles même si parfois ils semblent insurmontables.

Je n’aurai, en tant que femme maghrébine, jamais la légitimité d’un homme blanc, cadre de plus de 50 ans, je ne jouirai jamais du même pouvoir. Tant mieux d’ailleurs car il est bien trop archaïque. Je ferai simplement ce que j’ai à faire, comme j’estime devoir le faire et je tâcherai alors de jouir d’être à jamais illégitime. (p193)

Une remarque malgré tout : j’ai été surprise de voir qu’il était annoncé comme « roman » sous le titre car je le qualifierais plus de récit ou témoignage…..

J’ai aimé.

Lu dans le cadre du Comité lecture des Bibliothèques

Editions Fayard – Janvier 2021 – 200 pages

Ciao 📚